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DIPLOMATIE

Maroc-Espagne. Sebta, Mélilia et la fiction d’un front maroco-américain pour la récupération des présides

Sur fond de tensions inédites entre Madrid et Washington autour de l’usage des bases militaires espagnoles dans la guerre contre l’Iran, une partie du débat public espagnol voit ressurgir le spectre d’une récupération de Sebta et Mélilia par le Maroc avec un appui américain. Une hypothèse nourrie par certaines prises de position et amplifiée médiatiquement, mais qui, à ce stade, relève davantage du fantasme que d’une dynamique diplomatique réelle.

Maroc-Espagne. Sebta, Mélilia et la fiction d’un front maroco-américain pour la récupération des présides
Centre-ville du préside occupé de Sebta.
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Le 25 avril 2026 à 16h29 | Modifié 25 avril 2026 à 16h29

Pour le moins, les relations entre l’Espagne et les États-Unis ne sont pas au beau fixe.

Derrière, une série de désaccords, accentués par l’opposition espagnole à l’utilisation par Washington des bases militaires dont elle dispose dans le royaume ibérique pour sa guerre contre l’Iran. Elles sont au nombre de deux, à savoir Rota, sur le front de mer de la Costa de la Luz (province de Cadix), et Morón, dans l’arrière-pays de Séville.

Le 2 mars 2026, deux jours après le début des frappes américaines à l’encontre de la “République islamique”, le ministre des Affaires étrangères espagnol, José Manuel Albares, prenait lui-même la parole sur la chaîne publique RTVE pour annoncer que l’Espagne “n’autorisera pas l’usage des bases pour quoi que ce soit qui ne s’inscrive pas dans la Charte des Nations unies”. Un propos réitéré par la suite par sa collègue dans le gouvernement Pedro Sánchez, la ministre de la Défense Margarita Robles.

En réaction, le président américain, Donald Trump, avait dès le 3 mars 2026, en marge de ses entretiens avec le chancelier allemand Friedrich Merz à la Maison-Blanche, déclaré que son administration “all[ait] mettre fin à tout commerce avec l’Espagne” et qu’elle “ne voul[ait] plus rien avoir à faire avec elle”. Parallèlement, quinze appareils américains étaient déplacés depuis Rota et Morón vers d’autres pays, dont au moins l’Allemagne et la France, selon les données du site de référence FlightRadar24.

Mais désormais, les États-Unis pourraient aller jusqu’à suspendre l’Espagne de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), dont le pays européen est membre depuis mai 1982. C’est ce qu’a révélé ce vendredi 24 avril 2026 l’agence de presse britannique Reuters, citant un courriel interne du Pentagone, c’est-à-dire du département de la Guerre américain. Il est signé de la propre main d’Elbridge Colby, actuel sous-secrétaire à la politique de Défense dans l’administration Trump, et ce dont il tient essentiellement rigueur à l’Espagne, c’est qu’en refusant à l’armée américaine le recours à Rota et Morón, Madrid aurait enfreint “la base absolue” de l’OTAN qui est ce qu’on appelle les droits “ABO”, pour access, basing and overflight, c’est-à-dire la possibilité d’accès, de stationnement/de bases et de survol accordée aux pays de l’Alliance pour conduire ou soutenir des opérations militaires.

Mais il faut dire aussi que bien avant l’affaire iranienne, la partie espagnole s’était déjà retrouvée à maintes reprises dans le viseur personnel de Trump pour son refus obstiné de relever ses dépenses militaires à 5% du produit intérieur brut (PIB). “Peut-être faudrait-il, franchement, les exclure de l’OTAN”, avertissait déjà, le 9 octobre 2025, le président américain, en présence de son homologue finlandais Alexander Stubb. Avant de confier cinq jours plus tard à des journalistes qui l’interrogeaient à la Maison-Blanche qu’il était “très mécontent” et “pas satisfait” à l’égard de l’Espagne, étant donné que “c’est le seul pays qui n’a pas porté son niveau [de dépenses militaires] à 5 %” du PIB.

Et pendant tout ce temps, et alors que la dispute apparaît, à la lumière de l’ensemble de ces éléments, strictement américano-espagnole, de nombreux milieux de l’autre rive du détroit de Gibraltar regardaient aussi avec une suspicion de plus en plus grande du côté du Maroc. La raison ? Sebta et Mélilia.

Sebta et Mélilia dans le bruit espagnol

Le 16 mars 2026, Michael Rubin, ancien cadre du Pentagone et actuellement analyste au sein du think tank conservateur American Enterprise Institute (AEI), jetait un pavé dans la mare en appelant, dans une tribune, les Marocains à récupérer leurs présides par le truchement d’une “Nouvelle Marche verte”.

Mi-sérieux mi-démonstratif, son argument de fond avait été que si Sánchez remettait à chaque fois sur le tapis la question de la décolonisation des territoires palestiniens occupés — Rubin est, il est peut-être inutile de le préciser, pro-israélien —, il ferait mieux de commencer par balayer devant la propre porte de l’Espagne en redonnant, à qui de droit, tous les confettis que celle-ci continue d’avoir en sa possession sur le littoral du Maroc, et ce de façon illégitime. Et rappelant que Sebta et Mélilia n’étaient pas couverts par le traité de l’Atlantique Nord, n’étant pas situés en Europe, il écrivait qu'un enclenchement par Rabat d’une tentative de les reprendre par la force ne serait pas susceptible d’activer l’article 5 de l’OTAN, celui qui prévoit qu’une attaque contre l’un des membres est considérée comme une attaque contre l’ensemble de l’Alliance.

En Espagne, d’aucuns ne tardent bien évidemment pas à saisir la balle au rebond, d’autant qu’un certain discours avait depuis un moment déjà commencé à émerger dans le pays, notamment à droite et à l’extrême droite : que le Maroc mettrait à profit la séquence de désaccord actuel entre l’Espagne et les États-Unis pour faire avancer le dossier de la récupération de Sebta et Mélilia. Un bruit enflé par ailleurs par le rapprochement tous azimuts qu’observe la relation maroco-américaine depuis décembre 2020 et la signature, à Rabat, de l’accord tripartite incluant également Israël.

Ainsi, le 17 mars 2026, Jorge Campos Asensi, député de Majorque (Baléares) pour le compte du parti Vox, avertissait sur un ton complotiste au Sénat espagnol du “soutien américain et israélien constant au niveau international” envers le Maroc et affirmait que le sort de Sebta et Mélilia était “en jeu”. Dans le même sillage, une proposition non législative — un texte de loi non contraignant, en gros — était soumise au sein de la même chambre parlementaire à la fois par Vox et par le Parti populaire (PP) “pour la défense de la souveraineté espagnole à Ceuta et Melilla (sic)”. 

En outre, certaines voix médiatiques connues pour leurs sympathies anti-marocaines investissaient également le sujet. On peut notamment penser à la feuille de chou électronique “El Español”, qui dès le 23 février 2026 avait commis un article avertissant… d’une “Nouvelle Marche verte” sur Sebta et Mélilia appuyée par Trump, inspirant peut-être la sortie ultérieure de Rubin. Et plus récemment, son collègue El Independiente, où s’active notamment le propagandiste Francisco Carrión, ouvrait ses colonnes au journaliste algérien pro-régime Akram Kharief, alias "Secretdifa3", pour amplifier l'inquiétude obsidionale dans l’opinion publique espagnole quant à un soutien américain au Maroc eu égard aux présides.

Sur un plan on ne peut plus officiel toutefois, Madrid a fait le choix de battre en brèche toute idée que le Maroc fasse appel aux États-Unis pour décoloniser Sebta et Mélilia. “C’est complètement absurde”, déclarait même, le 7 avril 2026, Albares sur l’émission espagnole “Al Rojo Vivo”, comme nous l’avions déjà rapporté.

Mais on l’aura remarqué : du côté marocain, c’est un silence radio entier qui est, tout ce temps, resté installé, sans le moindre commentaire ni officiel ni officieux émanant de Rabat.

Pourquoi Rabat choisit le silence

Il est vrai que depuis l’accord tripartite, les relations entre le Maroc et les États-Unis n’ont jamais été aussi bonnes. En témoigne, de façon éloquente, la récente signature, le 14 avril 2026 à Washington, de la nouvelle feuille de route de coopération militaire (2026-2036), alors même que la précédente feuille de route, qui date d’octobre 2020, avait encore quatre ans avant de voir la période qu’elle couvrait se terminer. C’est aussi que les modalités de ce pacte de défense conjoint ont également beaucoup évolué entretemps, avec un Maroc qui, de façon très claire, est de plus en plus appelé à jouer le rôle de nouveau gendarme régional en Méditerranée occidentale avec, en arrière-plan, le soutien et politique et militaire américain.

Mais de là à imaginer que Rabat impliquerait son allié dans le dossier de Sebta et Mélilia ? Cela relève plutôt, pour l’heure, du fantasme infondé, et ce pour différentes raisons. La première de toute étant tout bonnement que la séquence maroco-espagnole actuelle fait figure de “haut niveau historique”, pour reprendre une formule d'Albares dans son interview dans “Al Rojo Vivo”.

Au fondement, la nouvelle position de Madrid, officialisée par Sánchez en mars 2022, à l’égard du plan d’autonomie, comme “base la plus sérieuse, réaliste et crédible” pour le règlement du différend autour du Sahara, ce qui revient à un soutien de facto à l’intégrité territoriale du Royaume. Et comme marque symbolique, aux côtés également du Portugal, le Maroc et l’Espagne coorganisent, en 2030, une Coupe du monde de football qui doit aussi servir à intégrer davantage les deux rives, nord et sud, du détroit.

Naturellement, cela ne veut pas dire, pour autant, que le Maroc renoncerait à ses droits historiques sur Sebta et Mélilia : rappelons que lorsqu’en décembre 2020, le chef du gouvernement, Saâd Dine El Otmani, avait déclaré à la chaîne saoudienne Acharq qu’après le Sahara viendrait un jour le tour des présides, et que dans la foulée l’ambassadrice du Maroc à Madrid, Karima Benyaïch, fut convoquée pour protestations par le gouvernement Sánchez, cette dernière avait expliqué que c’était là effectivement la position de l’État marocain — que Sebta et Mélilia lui appartenaient bel et bien. En outre, mesure largement méconnue du public, les détenteurs du passeport diplomatique marocain, s’ils n’ont pas besoin de visa pour aller en Espagne au titre d’un accord bilatéral datant de juillet 1997, n’ont pas le droit de l’utiliser pour entrer à Sebta et Mélilia, à titre de refus de reconnaissance d’une souveraineté espagnole sur les deux villes.

Mais en dehors de l’“esprit du temps”, si l’on peut dire, qui fait que le Maroc ne revendique pas tout haut Sebta et Mélilia, il y a aussi, sous le boisseau, un gentlemen's agreement entre les deux pays qui date de novembre 1975, et plus précisément du moment où furent négociés les accords de Madrid en vue de la rétrocession du Sahara : que Rabat se retiendrait de demander un départ de l’Espagne tant que celle-ci n’avait pas aussi récupéré, de son côté, Gibraltar, sous souveraineté britannique depuis les traités d’Utrecht (Pays-Bas) de 1713. Cela fut révélé par le roi Hassan II lui-même au cours d’une conférence de presse qu’il donna le 25 novembre 1975 sur la Marche verte et le Sahara, et la logique sous-jacente en est que de toute façon, l’Espagne ne pouvait pas être à la fois possessrice des trois “clés” du détroit de Gibraltar que sont Gibraltar lui-même ainsi que Sebta et Mélilia. “L’Espagne travaille pour le Maroc lorsqu’elle revendique Gibraltar, parce que si elle récupère le Rocher, nous récupérerons Sebta et Mélilia”, exposait le défunt monarque à des journalistes arabes en avril 1980. 

C’est sans doute ce qui avait fait dire d’un air aussi certain à Sánchez en avril 2022, juste après avoir été reçu au palais royal de Rabat par le Roi Mohammed VI, que “l’intégrité territoriale de l’Espagne” était “hors de tout doute”, à la suite d’une question sur les présides.

Mais il est, du reste, une dimension fondamentale, de plus en plus difficile à mettre de côté : autant les présides, en tant que places espagnoles, constituaient un modèle viable tant qu’elles constituaient une sorte de zone commerciale intermédiaire entre le Maroc et l’Espagne, autant c’est devenu on ne peut plus fâcheux avec le temps, à la lumière des projets mis en œuvre au cours des dernières années par Rabat, de la zone d'activités économiques de Fnideq contiguë à Sebta au nouveau port de Beni Nsar qui jouxte Mélilia. “Le Maroc commande dans les relations avec l’Espagne aux frontières de Mélilia et de Sebta”, reconnaissait, en juillet 2025, le “président” de la ville de Mélilia, Juan José Imbroda.

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Le 25 avril 2026 à 16h29

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