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Egypte: leçons d'histoire

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Naceureddine Elafrite
Le 4 juillet 2013 à 14h11 | Modifié 11 avril 2021 à 2h35

La chute des Frères musulmans en Egypte, une année après leur triomphe aux élections législatives et présidentielles, annonce la fin d’une séquence. C’est un événement historique, au plein sens du terme, voilà pourquoi.

Les Frères musulmans[i] ont confisqué les révolutions arabes, en Egypte, en Tunisie et en Libye auxquelles ils n'ont pas pris part, ou très tardivement. Leur combat, réel, pendant les décennies précédentes ne portait ni sur les démocratie ni sur les libertés. Au Maroc, ils (à travers le PJD) sont au pouvoir au sein d’une coalition. Outre une relative popularité, ils ont bénéficié chez nous de la dynamique qui dans les trois autres pays, a porté leurs camarades au pouvoir.

Dans leur parcours, nous allons distinguer, à traits grossiers, les étapes principales. Pour les suivre et comprendre l’importance de ce qui se passe aujourd’hui, il faut savoir que l’histoire des Frères musulmans, leur combat, ont toujours été marqués par une relation dialectique à la modernité.

1.   La naissance du Mouvement, fondé par Hasan El-Banna en 1928 puis son expansion en Egypte et à partir de l’Egypte dans le monde arabe, essentiellement en Orient.

Tout a été dit sur cette longue étape de croissance et d’affirmation.

2.  Les alliances avec des régimes en place ou avec les Etats-Unis, en vue de contrer la gauche qui avait le vent en poupe dans les années 50, 60 et 70. Les Frères musulmans n’ont eu aucun mal à s’inscrire dans la guerre froide, à chaque fois qu’ils y ont trouvé un intérêt pour lutter contre le communisme «athée».

3.  L’étape qui consiste à vouloir conquérir le pouvoir par la violence[ii]. Le recours à la violence est considéré comme légitime et surtout licite et les actions violentes se multiplient.

Le bilan est désastreux. Seuls deux pays voient l’arrivée d’islamistes au pouvoir : le Soudan et l’Afghanistan. Dans les deux cas, c’est la régression, le retour en arrière, la faillite.

Dans les autres pays, comme l’Algérie, le bilan se compte par dizaines de milliers de morts. En Egypte et en Syrie, il est moins lourd, mais les morts sont nombreux.

En Tunisie, c’est la voie de la répression qui est choisie par Bourguiba d’abord puis par Benali. 30.000 membres ou sympathisants subiront les affres de l’emprisonnement, des pertes d’emploi, du harcèlement policier.

Au final, et au bout de cette séquence, la plupart des mouvements issus ou apparentés aux Frères musulmans optent pour l’action politique et déposent les armes, car ils estiment que la voie militaire est sans issue. Quelques rares courants se radicaliseront et verseront dans le terrorisme ; on les retrouve pour la plupart au sein d’Al-Qaida.

4.  En Egypte, au Koweit, en Jordanie, au Maroc, ils seront progressivement admis dans le paysage politique. Ils comprennent que seule l’action politique et en tous les cas pacifique peut leur donner une chance d’accéder au pouvoir.

C’est à partir de ce moment qu’ils commencent à user d’un langage politique moderne. Leur lexique s’enrichit de termes jadis abhorrés : démocratie, volonté du peuple, souveraineté populaire, élections, égalité hommes-femmes (!), liberté. Car ils ont également bien saisi que ces valeurs sont désormais bien ancrées au sein des opinions publiques. Et que ces opinions s'est approprié ces concepts.

Pour accéder au pouvoir, il est désormais indispensable de passer par un nouveau langage politique qu’ils ont adopté avec une étonnante facilité.

Ce vocabulaire nouveau est un moyen, pas une fin. La fin, c’est le pouvoir, pour imposer enfin le modèle de société rêvé, un modèle mythifié qui remonte loin dans le temps.

Ce sont ces islamistes-là, exténués par les batailles des décennies précédentes, cosmétiquement convertis à la modernité qui vont être élus à la faveur des printemps arabes.

Et c’est ainsi que se déroule une séquence fondamentale : ils ont le pouvoir, ils l’ont acquis d’une manière pacifique et ils vont devoir faire leurs preuves.

Le double langage sera omniprésent car comme nous l’avons expliqué, l’adoption du langage moderne est un succédané, une opération cosmétique, un vernis.

Par exemple, Rached Ghannouchi, actuel maître de la Tunisie, apparaît à la télévision pour expliquer que son parti respectera le statut actuel de la femme et qu’il n’y aura aucun changement. Et que d’autre part, son parti ne demandera pas l’inscription de la charia comme source de législation dans la future constitution. Il reçoit peu de temps après un leader salafiste (la vidéo a fuité) et il lui dit exactement le contraire. Et dans les faits, tentera de faire le contraire.

Ces courants ont adopté la dissimulation et le double langage comme leurs maîtres leur avaient enseigné de le faire. Lorsqu’un occidental, journaliste, diplomate ou homme politique, est reçu par Morsi ou par Ghannouchi, il est sous le charme de ces hommes modernes qui ont un langage de défenseurs de droits de l’homme : égalité, liberté et respect de la loi…. Mais lorsqu’ils sont face à leur public, tout change[iii].

Le langage politique moderne, la posture moderne ont imposé aux Frères musulmans un minumum d'ouverture, dans la pratique quotidienne du pouvoir. L'islam politique ne peut survivre en l'état, lorsqu'il est exposé aux idées nouvelles, au mouvement, à la dynamique internationale. Il a besoin de fermeture pour survivre. C'est comme un industriel qui fabriquerait des produits non compétitifs, il a besoin d'une super protection, presque des fils barbelés, pour survivre. La compétition lui est mortelle. La liberté et l'ouverture sont ressenties comme des menaces.

5.   Nouvelle séquence ?

Au-delà de la conjoncture et du fait de savoir si ce qui se passe en Egypte est un coup d’Etat ou pas, il faut se rendre à l’évidence : en Tunisie comme en Egypte, les Frères musulmans ont échoué. Sans cet échec, les Egyptiens n’auraient pas été aussi nombreux à descendre dans la rue. L’échec des Frères musulmans est multiple : politique, économique, social sans compter la médiocrité de certains personnages, leur manque de charisme, leurs lacunes dans le domaine de la gouvernance et leur double langage.

Cet échec annonce la fin d’une séquence, celle du double langage et du grand écart.

Mais la relation dialectique avec la modernité et avec l'ouverture se poursuit, évolue.

Les Frères musulmans ont voulu au début du XXe siècle, conquérir le pouvoir par les armes, pour islamiser la société, en gros changer le monde qui les entoure. Puis ils se sont dit que pour changer le monde, il faut faire mine d'avoir changé. Maintenant, ils n'ont d'autre choix que de changer réellement. En d'autres termes, la seule voie n'est pas d'islamiser la modernité mais de moderniser l'islam. D'ouvrir les yeux et de se rendre compte combien le monde a changé et combien ils ont vécu dans une bulle.

Cet échec ouvre-t-il la voie, à court ou moyen terme, vers des partis à référentiel islamique mais capables de s’approprier la modernité et de s’adapter à leur temps ? C’est probable. Ils se diraient alors qu'il n'est pas possible de s'imposer durablement dans le paysage politique sans une véritable modernisation et deviendront alors des partis comme les autres.

Et sur le court terme?

Personne ne peut prévoir comment va évoluer la situation en Egypte et dans le monde arabe. Mais tout revient à la question centrale de la légitimité et de ses sources.

En effet, il y a autant de raisons de penser que la destitution de Morsi était un coup d'Etat que de penser le contraire. Car les millions d'Egyptiens qui étaient descendus dans la rue depuis le 30 juin, sont une source de légitimité de l'action des militaires. Il sera impossible d'imposer de nouvelles sources de légitimité, la légitimité démocratique, sans réaliser la transition d'une manière consensuelle. Pour le moment, dans aucun pays du printemps arabe, les Frères n'ont agi par consensus.


[i] Dans ce texte, nous entendons par Frères musulmans toute la mouvance et tous les courants que le Mouvement créé par Hassan El-Banna a engendrés, directement ou indirectement, tels que Ennahdha en Tunisie, le FIS algérien, le PJD ou l’actuel parti égyptien de Morsi, le Parti de la Liberté et de la Justice. Nous y classons également les courants dissidents violents tels que la Gamaa Islamiya, responsable de la mort de Sadate en 1981.

De même, il convient de signaler que le mot modernisation utilisé ici ne signifie en aucun cas occientalisation.

[ii] Il y a eu bien sûr des épisodes très violents avant cette période. Mais à partir de la fin des années 70 et le début des années 80, la violence est considérée par de nombreux courants comme un moyen licite et prioritaire pour arriver au pouvoir.

[iii] Un exemple puisé dans l’actualité marocaine : la fermeture des écoles coraniques de Maghraoui à Marrakech. Les partisans du cheikh vont recourir à la justice et ont invoqué la liberté et le contenu de la nouvelle Constitution pour se défendre.

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Naceureddine Elafrite
Le 4 juillet 2013 à 14h11

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