Soumya Jalal Mikou, l’architecte tisseuse
Elle se définit comme « archisane », contraction d’architecte et d’artisane. mélangeant les genres, elle fait de l’alliance entre le neuf et ancien sa propre marque de fabrique. Son vœu le plus cher ? Que l’artisanat ne soit plus ce parent pauvre de l’économie marocaine.
Soumya Jamal Mikou est une architecte à part. A peine diplômée de l’Ecole spéciale d’architecture de Paris, une question l’assaillit. A quel avenir suis-je destinée ? C’est simple, pour elle, il fallait rapidement passer à autre chose. Un besoin violent d’assouvir une envie presque physique : travailler de ses mains. « J’ai toujours pensé qu’il manquait à l’enseignement de l’architecture, celui du savoir-faire. La faïence, la céramique, les boiseries, le tissu, en voilà des matières qui permettent de sublimer ce savoir-faire », lance-t-elle tout de go. C’est ainsi que sans perdre trop de temps, elle prend une résolution : découvrir les secrets de cet art islamique qui l’a tant fasciné. « J’ai passé six années à faire des recherches sur l’art islamique à la Fondation Al Saoud à Casablanca. Cela m’a nourri et m’a donné du grain à moudre». Ce n’est qu’au bout de ces longues années de travail acharné qu’elle a enfin fini par saisir réellement ce qu’elle voulait faire : la fabrication de tissus.
Nous sommes en 1997. Soumya Jalal Mikou, la quarantaine à peine entamée, commence à se frayer un chemin dans le domaine de l’architecture, sa formation de base. Son nom gagne en notoriété. Et ce n’est pas pour autant qu’elle abandonne son projet d’il y a quelques années : créer son propre tissu. Internet était alors à ses balbutiements, elle tape dans un moteur de recherche, les mots clés : création, textile. Et c’est l’éblouissement, elle a enfin trouvé son bonheur : les coordonnées d’une école de métiers d’art à Montréal. « Je leur ai envoyé mon dossier illico presto. Mais pour moi c’était comme lancer une bouteille à la mer », raconte-t-elle. Quelques semaines plus tard, l’école se manifeste et lui propose une formation à la carte d’une durée d’un mois. « Je suis donc partie et j’ai appris à faire du tissu semi-artisanal et industriel », ajoute-t-elle. Elle en profite pour découvrir la culture du pays et se rend compte, au fil des rencontres, qu’elle avait fait le choix parfait. « Le tissage est une culture au Canada, un pays où par le passé, toutes les femmes tissaient pendant l’hiver. Ce sont elles qui fournissaient les Etats-Unis en produits tissés jusqu’aux années 60. Les Canadiens ont capitalisé sur ce savoir faire ancestral en créant des instituts d’arts et métiers ».
Fabriquer du tissu : un vœu réalisé
De retour au Maroc, ses idées se précisent davantage. Maintenant, elle a un savoir-faire, elle a concrétisé son vœu et sait fabriquer du tissu. Mais reste à lui en trouver un usage. «J’ai toujours eu un faible pour le patrimoine, l’histoire et les objets anciens». Raccommoder du vieux avec du neuf est tout naturellement devenue sa marque de fabrique. L’objectif est de valoriser le savoir faire local qui, quand il n’est pas revisité, est perdu, saccagé, de jour en jours. Coach dans l’émission télévisée Sanaât bladi, dédiée à l’artisanat, elle n’a eu cesse d’en faire son leit motiv. Elle crie sa rage à voir des étrangers venir au pays, prendre les prototypes réalisés par des petites mains marocaines expertes et les reproduire ailleurs, notamment en Inde et au Vietnam. « Le Maroc ne ressemblera jamais la Chine, mais cela ne doit pas nous empêcher d’inscrire le savoir faire marocain dans une logique de durabilité. Cela profitera considérablement aux artisans », souligne-t-elle. « Je ne suis pas la seule à porter ce vœu. Beaucoup avant moi l’ont exprimé, mais ont très vite raccroché les crampons ». Son souhait le plus cher est de voir labélisés des produits de l’artisanat marocain comme les tapis par exemple. « Les tapis de Beni Ouaraine sont vendus 5.000 euros à l’étranger. C’est déplorable quand on sait que la personne qui a tissé le tapis, n’a touché que des miettes ». Et de poursuivre, «le constat est déplorable. Le Maroc manque de structure de production. J’avais une commande du Japon pour 5.000 babouches, mais je n’avais personne pour les fabriquer selon les exigences du client ».
Consacrée au salon de l’artisanat de Rome comme meilleur artisan pour la Méditerranée au titre de l’année 2008, elle a fini par changer son business model. Aujourd’hui, elle ne fait que des pièces uniques, notamment pour l’ameublement. « On m’a toujours donné carte blanche. C’est la condition sine qua non pour que je puisse donner le meilleur de moi-même». Loin du bling bling, elle conçoit des pièces où elle laisse s’exprimer librement son originalité et son joli brin de fantaisie.
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