Sur 2M, comment contrecarrer les discours extrémistes?
2M a consacré son émission Moubachratan Maâkoum (En Direct Avec Vous) du mercredi 8 janvier à un long débat sur les moyens de contrecarrer les discours extrémistes. Un plateau assez consensuel, même cheikh Fizazi essayait d'être conciliant.
Le choix du thème était motivé par la diffusion de films vidéos du prédicateur Abou Naïm excommuniant le leader socialiste Driss Lachgar coupable d’avoir demandé la révision des lois sur l’héritage.
Les droits des femmes, le takfir et le concept de croyant, la conduite du débat sur les thèmes religieux et sociaux et l’article 64 de la constitution ont constitué les thèmes de friction de la soirée.
Le prédicateur Mohamed Fizazi, l’intellectuel Ahmed Assid, la présidente de l’association Joussour Laila Amili et les chercheurs Mountasser Hamada et Mustapha Bouhandi étaient invités à débattre de cette fatwa et des moyens de contrecarrer les discours extrémistes.
Le takfir banalise la violence
Si l’ensemble des intervenants ont reconnu le caractère violent et excommunicatoire des propos d’Abou Naim, Mohamed Fizazi a tenu à nuancer la fatwa visant Driss Lachgar en tentant de distinguer “entre différents types de tafkir“, ce dernier terme qualifiant le fait de désigner un individu comme se situant de lui-même “hors de la religion“, “agissant hors de la religion“ sachant que l’islam est religion d’Etat au Maroc et que dans le cas de Driss Lachgar, les règles de l’héritage sont déterminés par la charia, la loi religieuse.
Mais les arguments de Ahmed Assid, Laila Amili ou Mustapha Bouhandi visaient justement à expliquer comment et pourquoi “le takfir est une violence verbale qui appelle à la violence physique“ selon les propos de MM. Assid et Bouhandi tout en démontrant que l’espace d’un débat public libre reste à conquérir, notamment en matière d’affaires de religion, de justice et de transition politique.
Pour le chercheur Mustapha Bouhandi, “le takfir est un crime contre la personne, la religion et les valeurs car il vise à priver l’individu de ses droits“, et ainsi ne devant pas être banalisé. “Nous devons développer une pensée islamique qui défende la citoyenneté, a-t-il martelé ; nous devons repenser le concept du croyant et du non-croyant“, a-t-il plaidé.
Mohamed Fizazi reviendra à la charge pour expliquer que “le takfir, ou excommunication, existe dans la charia, mais que personne ne doit désigner nominativement un individu comme kafir“ ou apostat.
“Un discours religieux misogyne“
La présidente de Joussour Laila Amili fera remarquer dès ses premières prises de parole au cours du débat que “les sujets de polémique entre les religieux et la société civile marocaine portent toujours sur des thèmes touchant à la condition féminine et aux droits des femmes, tels que la polygamie, le mariage des jeunes filles mineures, l’avortement ou l’héritage“, une manière de rappeler des faits sociaux précis en pointant du doigt la misogynie des milieux religieux et l’inégalité des droits hommes-femmes dans la société marocaine.
Le chercheur Mountasser Hamada notera de son côté que“ le plus frappant dans cette affaire réside sans contexte dans la sympathie suscitée sur les réseaux sociaux par les propos violents du prédicateur Abou Naim qui dans sa vidéo a non seulement excommunié Lachgar, mais aussi Abdallah Laroui, Abderrahman El Youssoufi ou Mehdi Ben Barka“. “Qui a le droit d’utiliser la religion à ces fins ?“ s’est interrogé Laila Amili. “Nous refusons tout retour en arrière“ a-t-elle poursuivi.
La difficulté de partager ou de véhiculer un discours non-sectaire et respectueux des droits de l’homme et de la femme était sensible sur le plateau de 2M, même si ce l’était de manière anecdotique. Ainsi, le seul moment au cours duquel on entendra des applaudissements dans le studio de télévision sera lorsque le prédicateur Fizazi justifiera “la nécessité de la polygamie par l’existence de nombreuses femmes célibataires qui cherchent un mari“, une petite scène qui en dit long sur le conservatisme social et le peu d’esprit critique social.
De nouveau, à la fin de l’émission au moment du déroulé du générique, on verra également un membre de l’audience se lever et aller vigoureusement embrasser le fkih qui venait de rappeler qu’ “un plateau de télévision n’était pas forcément le lieu adéquat pour discuter des affaires de la religion“ ou de la transition politique.
Le besoin d’un “fiqh civil“
Mais pour Ahmed Assid, “l’extrémisme politique et religieux est un signe de l’échec de la modernisation de l’Etat et de l’Etat de droit, un signe de l’échec de son système éducatif ; et c’est pour cette raison, insistera-t-il, qu’il faut débattre des sujets de société et contrer la violence“.
“Ce n’est pas un hasard, rappellera Assid si Driss Lachgar et les militantes socialistes ont mis le sujet de l’héritage sur la table maintenant, car cela fait 10 ans que la moudaouana est en vigueur. Demain, ajouta-t-il, dans 10 ou 15 ans il faudra remettre la constitution marocaine sur la table car la société et ses pratiques évoluent. Cela est valable pour tous les textes, dont les textes religieux“ insistera-t-il.
“Rien n’est immuable dans une société“ a insisté Assid.“ Hier il y avait l’esclavage, il n’y avait pas de libertés politiques, cela change“ tout comme la polygamie est interdite dans plusieurs Etats musulmans.
Lorsqu’à un certain moment au cours du débat, Fizazi avancera qu’“ il y a des lieux, des institutions au Maroc pour discuter de la religion“ sous-entendant par là qu’un plateau de télévision n’était pas le lieu approprié, la réponse d’Assid fut que “le débat ne porte pas sur la religion mais sur des sujets de société et des injustices sociales, sur la dignité de l’individu“. Cela constituera l’un des malentendus de la soirée avec ce qui est permis en matière de débat sur la religion.
Ainsi le prédicateur Fizazi, au sujet du débat politique sur la religion et de la position de Driss Lachgar sur l’héritage avancera un argument qui donnera probablement matière à de nombreux débats au cours des prochaines semaines et des prochains mois au Maroc.
Fizazi rappellera ainsi que l’article 64 de la constitution de 2011 stipule qu’“ aucun membre du parlement ne peut être poursuivi ou recherché, arrêté, détenu ou jugé à l’occasion d’une opinion ou d’un vote émis par lui dans l’exercice de ses fonctions, hormis le cas où l’opinion exprimée met en cause la forme monarchique de l’Etat, la religion musulmane (…)“.
Bouhandi réclamera pour sa part l’émergence d’un “fiqh civil“ c’est-à-dire une lecture multiple des textes religieux par différents secteurs de la société car “la religion, a-t-il indiqué, est bâtie sur la foi, pas sur la violence. Nous avons besoin d’une lecture moderne de la charia“ a-t-il conclu, ce qu’approuvera Ahmed Assid, avant que Leila Amili ne rappelle que “la constitution marocaine, comme les constitutions des autres pays, stipule la primauté du droit international et des conventions internationales sur les lois et les règles internes“.
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