Aherdan, mémoires d’un homme libre
Patriote de la première heure, se présentant comme un des chefs de l’Armée de libération, leader politique intègre, poète et peintre, Mahjoubi Aherdan, se livre sans concessions dans ses "Mémoires", publiées aux éditions Du Regard.
Pour le Maroc, pour ses proches, il égrène des pans de l’Histoire, indispensables et vivaces.
“Son nom à soi seul est une légende“ écrira Hubert Vedrine, pour présenter les mémoires tant attendues de ce monument de l’histoire marocaine, Mahjoubi Aherdan. L’homme, aux multiples facettes, accepte, à plus de 90 ans, de revenir sur des épisodes marquants de sa vie; une vie de combats et de droiture, indissociable de l’Histoire du Maroc.
Dans ce premier tome de ses Mémoires, publié aux éditions Du Regard, l’ancien leader politique parcourt ses souvenirs, incroyablement vivaces, des années 1942 à 1961. Edifiante, cette mémoire nous plonge dans un Maroc en devenir, en proie à ses contradictions et ses luttes intestines.
“Marché de dupes“
Dans ce premier volume, la subjectivité des images du passé dessine les contours de la grande Histoire du royaume. Ancien officier de l’Armée française, mais indiscutablement acquis à la cause du sultan Mohammed V, Aherdan évoque avec force détails sa rencontre à Paris avec le docteur Abdelkrim Khatib.
Aherdan se rappelle, avec émotion, que ce dernier pratiquait des circoncisions dans la capitale française et recevait des denrées alimentaires en guise de rémunération.
Entre les deux hommes, naissait une amitié indéfectible, à toute épreuve. Ensemble, ils ont cherché à savoir comment se procurer des armes, raconte Aherdan. Premiers jalons à la naissance de l’Armée de libération. « Avec une poignée de volontaires », Aherdan s’était « engagé à se mettre au service d’une armée de libération » pour se « lancer à l’assaut de zones françaises où des groupes de patriotes n’attendaient que son signal. »
Il se remémore également un Maroc qui bruissait et n’avait qu’une question aux lèvres: quand le bien-aimé sultan Mohammed V allait-il revenir et s’acquitter de la lourde tâche de construire le pays? Avant de dénoncer fermement la supercherie des accords d’Aix-les-Bains. L’interdépendance dans l’indépendance… vaste « marché de dupes, marché de complaisance » s’insurge Aherdan.
Son ami, le docteur Khatib, le rejoint dans la dénonciation de ces tractations. Il lance un appel d’une grande simplicité pétri cependant d’une symbolique extrême : « ila archih » (sur Son Trône, ie Mohammed V)! Une expression « qu’ils ont opposée à tous ceux d’Aix-les-Bains » et qui a, d’une certaine façon, fait le jeu du parti de l’Istiqlal.
« Un loup-garou qui chasse par tous les temps »
Pour ce parti historique, Aherdan a eu des mots d’une extrême sévérité. Il raconte comment dans une atmosphère de liesse et d’euphorie suite au retour du Roi, un certain Mehdi Ben Barka est parvenu « à faire croire en un temps record à la suprématie » de l’Istiqlal.
Il explique en effet –et c’est sa version- que le jeune Ben Barka avait eu la présence d’esprit de placer des « commandos » à chaque coin de rue, brandissant des banderoles sur lesquelles était inscrit « Istiqlal » (Indépendance). Un mot à la portée fabuleuse, qui ne signifiait pourtant, pour les moins avertis, qu’une adhésion pure et simple au parti du même nom. L’indépendance a donc servi « d’enseigne publicitaire pour la promotion d’une organisation politique », précise l’ancien leader du Mouvement Populaire.
Selon Aherdan, Mehdi Ben Barka veillait à ce que son parti « regagne tout le terrain perdu durant deux années d’absence sur le vrai théâtre des luttes ». Et son ambition ne souffrait aucune limite !
Chantre du berbérisme et résistant infaillible, Aherdan a nourri une relation complexe avec Ben Barka. S’il a estimé l’homme et croyait en ses capacités, il l’a également vu sous ses aspects les plus obscurs et terrifiants. « Nous n’avons pas acquis l’indépendance pour perdre la liberté » lancera-t-il à l’adresse du parti de l’Istiqlal. Un cri du cœur qui prend tout son sens face à un Mehdi Ben Barka « qui avait coutume de faire fi de ce qui risquait de contrer ses projets, dans l’intérêt du parti. […] Gagner ne signifiait aucunement pour lui d’agir selon les règles. De hauts responsables l’encourageaient dans cette attitude, à commencer par le directeur général de la Sûreté nationale […] qui aidait à la réalisation des méfaits avec sa brigade spéciale numéro 9. […] L’Istiqlal n’hésitait pas à assassiner ceux qui ne lui faisaient pas allégeance ». Effrayante accusation. Aherdan pointe précisément du doigt Mehdi Ben Barka et le redoutable Fqih Basri, qui représentaient à eux deux l’inébranlable détermination et son effroyable bras armé.
Pour Aherdan, Mehdi Ben Barka était une « sorte de loup-garou qui chasse par tous les temps ». Il se lançait « à la poursuite d’un rêve d’autorité, […] se croyait infaillible. » Néanmoins, il lui appliquera une logique bourdieusienne, expliquant que Ben Barka « faisait partie d’un appareil bien huilé, qui pouvait induire en erreur n’importe qui et le tromper ». Une sorte de victime du système dont il était issu. Un pur produit istiqlalien. « C’était un homme qui avait tant de choses à faire. […] Sa mort prématurée ne lui laissa pas le temps de réaliser ses ambitions » écrira Aherdan, avant d’ajouter qu’il regrettait sa disparition. « Il était de taille à faire de son parti un instrument d’évolution au service du pays. Hélas, l’utopie l’emporte sur la réalité […]. »

Abbes Messaâdi, symbole de l’appareil répressif
Malgré cette relation ambivalente, ces mémoires n’auraient pu faire l’impasse sur un épisode représentatif du fonctionnement du « parti unique » comme le qualifiait Aherdan. Il détaille ainsi les conditions qui enserrent l’assassinat du résistant Abbes Messaâdi. Une sombre affaire qui salit l’image du parti de l’Istiqlal, responsable de la mort du résistant selon l’auteur.
Aherdan déroule les faits suivants : Abbes Messaâdi s’est rendu chez Mehdi Ben Barka pour lui demander son aide, au nom d’un groupe de résistants. Ce dernier l’accueille, reçoit son message avec sympathie, puis lui suggère de revenir à une date ultérieure pour donner suite à sa requête. Lorsque Messaâdi revint, il a été reçu avec dédain, et décoche à Mehdi Ben Barka un imprudent « Alors traître ! ». Abbes Messaâdi est assassiné peu de temps après à Fès, tué avec un pistolet 6.35, suite à un guet-apens. Son assassinat « ne donna jamais lieu à un procès car cela gênait de mettre en accusation le parti unique », soulignera Aherdan.
Cet ouvrage d’une spectaculaire densité, regorge d’éclairages certes subjectifs sur un Maroc complexe, une sphère politique sulfureuse. Une lecture indispensable pour avoir une facette supplémentaire de l’histoire du royaume, et un excellent prélude aux tomes suivants.
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