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Hommage à Abdelwahab Meddeb

L’illustre penseur franco-tunisien est décédé ce jeudi 6 novembre. Jusqu’au bout, il a milité pour la laïcité et la démocratie en Tunisie. Il était très lié au Maroc où il compte de nombreux amis. Il était une sorte de Voltaire arabe.

Hommage à Abdelwahab Meddeb
Naceureddine Elafrite
Le 6 novembre 2014 à 14h07 | Modifié 11 avril 2021 à 2h36

J’ai connu Abdelwahab Meddeb à Paris où j’étais journaliste. Ce qui m’a rapproché de lui, c’est son érudition, son intelligence profonde, sa connaissance plurielle du monde des idées et de la culture, de la production littéraire et artistique.

Un homme qui se situait dans “l’horizon-monde“ et qui assumait pleinement sa double culture, car il était franco-tunisien. Il occupait un champ très large dans les domaines où la culture rencontre l’intelligence, dans les relations entre Occident et Orient, dans les réflexions sur le devenir des sociétés arabo musulmanes et leur accès à la modernité.

Il était une sorte de Voltaire arabe.

Ce qui nous a rapprochés, c’est d’abord la Tunisie, notre origine commune. Et puis l’intérêt pour la pensée, la rationalité; pour l’islam politique aussi, ce phénomène auquel Abdelwahab a consacré une douzaine d’années de sa vie, en travail critique et de déconstruction.

Autre centre d'intérêt commun, le Maroc, un pays que Abdelwahab visitait régulièrement, plusieurs fois par an. Son épouse Amina, franco-marocaine, partageait son engagement contre les régressions et pour “une entrée digne dans le monde moderne“ et une lecture “ouverte“ de l’islam.

Dernier point commun, ce fut l’engagement contre l’hégémonie d’Ennahdha en Tunisie, un engagement de tous les instants pour Abdelwahab qui y a consacré du temps, des émotions, des réflexions et, j’en suis témoin, qui y a mis ses tripes. Jusqu’à ses derniers instants, il a été habité par la Tunisie et son avenir, par la hantise du terorisme, des radicalismes, des régressions. Trois ou quatre jours avant sa mort, il écrivait encore à ses amis à propos d’un projet de texte commun que voulait proposer Fethi Benslama.

Abdelwahab était aussi cet homme élégant dans tous les sens du terme, respectueux de l’Autre, et de ses amis, attentionné, amical et loyal.

>Sa carrière.

Abdelwahab Meddeb a commencé sa carrière par la littérature. Mais il a rapidement pris le chemin de la philosophie. Son érudition aidant, son ouverture sur différentes cultures, l’ont mené à s’intéresser très tôt à l’éclosion de l’islam politique. Il l’a toujours considéré comme une régression et y a consacré cinq livres.

Il a enseigné la littérature comparée dans différents pays dont la France (Paris-X). Il a été directeur de collection à Sindbad. Il a créé sa propre revue Dédale. Il a été un contributeur régulier à la revue Esprit et aux pages Débats de Le Monde.

Abdelwahab Meddeb a reçu plusieurs prix littéraires. Il a publié une quarantaine d’ouvrages dont les trois derniers sont très significatifs de son itinéraire: “Dégage! une révolution“, “Portrait du poète en soufi“ et “Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours, avec Benjamin Stora.

Au sujet de ce dernier ouvrage très pertinent qui apporte un éclairage inédit sur les relations entre juifs et musulmans, Meddeb avait accordé à Médias 24 une interview qui sera publiée prochainement sur nos colonnes.

Il tenait également une chronique sur radio Médi1 et une émission hebdomadaire très suivie sur France Culture, intitulée Cultures d’Islam. L’une des dernières émissions le réunissait d’ailleurs avec Fethi Benslama. Dans une précédente édition, il avait également accueilli le poète et penseur syrien Adonis pour un grand moment où idées et culture se rejoignaient (ci-dessous, cliquer pour écouter):

 

Récemment, pendant plusieurs semaines, l’équipe de France culture se déplaçait à l’hôpital parisien où il était alité, pour réaliser “Cultures d’Islam“. Le dernier épisode était consacré à la haine de la culture chez les radicaux. Il a été diffusé le 24 octobre 2014.

>Ses idées

Il a beaucoup travaillé sur une question à ses yeux centrale: “qu’est-ce qui va nous réarticuler avec le train de la civilisation?“ Pour lui, la situation actuelle du monde arabo-musulman doit être rattachée à la crise que vivent les musulmans depuis le 19e siècle, lorsque ces sociétés ont pris conscience qu’elles avaient “été larguées par l’avancée des autres“.

En réponse à cette interrogation, il estime que le projet islamiste ne sera pas une solution, mais une entrave.

Seule une société ouverte peut selon lui progresser, or les islamistes prônent la fermeture. Les islamistes, rappelle-t-il, ne participent pas à la créativité “dans les domaines scientifique, littéraire, artistique ou des sciences humaines“. Pour se mesurer à la puissance occidentale, il faut au contraire “assimiler sa méthode“, à l’instar de la Chine, de l’Inde ou du Japon, pays défaits, colonisés mais qui ont su rebondir.

Il se méfie de la “prétendue consubstantialité du religieux, du politique et du juridique et c’est dangereux“ prônée par l’Islam politique. Il se réclame de la généalogie des esprits éclairés, Tahtawi, Kassem Amine, Ali Abderraziq, Taha Hussein, Mohamed Abdou…

Il s’est fortement impliqué dans la lutte contre l’hégémonie du parti Ennahdha en Tunisie et disait: “Sur la scène démocratique, nous les combattons et nous gagnerons par les moyens de la démocratie“. Cinq ouvrages ont été écrits par lui pour “orienter la pensée des musulmans vers l’ouverture, vers ce qu’il y a de plus pertinent dans cette civilisation“. Il a fait une lecture très moderniste de l’Islam, essayant de “tirer avantage du passé pour proposer une entrée digne dans le monde moderne“.

>La complaisance de l’Occident vis-à-vis de l’islamisme.

Abdelwahab Meddeb, à l’instar d’autres intellectuels engagés en Tunisie, en Libye et en Egypte, était révolté par ce qu’il appelait la “complaisance de l’Occident vis-à-vis de l’islamisme“. Dans deux articles publiés par un journal digital tunisien, il démontait les fondements théoriques et les mécanismes de ce soutien dont les noms les plus connus sont Vincent Geisser, Pascal Boniface, François Burgat, Alain Gresh ou Noah Feldman.

C’est ce penseur qui vient de décéder prématurément, un penseur respecté par ses pairs et qui a joué son rôle avec une implication de tous les instants, dans la stabilisation de la Tunisie, dans le succès des forces démocratiques et libérales dans ce pays, et dans l’échec de la mouvance rétrograde.

Il laissera un grand vide dans le monde des idées et également dans l’engagement intellectuel. Repose en paix Abdelwahab, tu as été un grand, tu le resteras.

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Naceureddine Elafrite
Le 6 novembre 2014 à 14h07

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