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Ali Belhaj: “Le PAM s'est éloigné de son projet initial, il doit y revenir”

EXCLUSIF. Membre fondateur du PAM, Ali Belhaj reste une voix indépendante au niveau de ce parti qui alimente les commentaires, voire les polémiques. Dans ce parti très verrouillé, il est l’un des rares qui acceptent de parler à visage découvert. Peut-être le seul.

Ali Belhaj: “Le PAM s'est éloigné de son projet initial, il doit y revenir”
Samir El Ouardighi & Naceureddine Elafrite
Le 6 octobre 2015 à 11h28 | Modifié 11 avril 2021 à 1h03

Mais il refuse de commenter le fonctionnement interne du PAM, refuse d’évoquer le secrétaire général adjoint, le fameux Ilyas El Omari, refuse de “personnaliser“ le débat.

Ali Belhaj est l’un des rares hommes politiques au Maroc à avoir une vision libérale cohérente, un peu à l’anglo-saxonne, libéralisme politique et libéralisme économique.

La plupart des observateurs estiment que c’est grâce à son travail de terrain que l’Oriental et Dar Bouazza sont devenus des fiefs du PAM.

Mais pour les dernières élections, et contrairement à toutes les attentes, il ne s’était pas porté candidat.

Ci-dessous, il appelle à une pause de réflexion et à un large débat sur le PAM, sa démarche, son projet… Large signifie avec le maximum de participants, y compris ceux qui en cours de route ont quitté ce parti.

Et même s’il refuse de “personnaliser le débat“, le lecteur ne s’y trompera pas. Beaucoup de choses sont dites entre les lignes.

Pour finir, notons que malgré plusieurs promesses fermes qu’il nous a faites, Ilyas El Omari n’a jamais reçu Médias 24 pour un entretien. Nous aurions aimé lui donner la parole et nous sommes toujours prêts à le faire.

 

Médias 24: Où en est le PAM aujourd’hui?

Ali Belhaj: Le PAM a été créé par des gens d’origines diverses, des notables, des libéraux, des gauchistes qui se sont rassemblés autour d’un projet commun, c’est le projet qui les a réunis.

Un projet à la fois moderniste, ouvert sur le monde mais qui insistait sur notre marocanité, notre authenticité. D’où le nom qui s’est imposé.

A partir de là, nous nous sommes dits qu’il fallait être une force de proposition, rassembler le plus de monde autour du projet, puis faire la politique autrement; cela signifie faire un parti qui enfin va respecter ses instances, être transparent, respecter l’éthique et avoir la morale très élevée, va défendre la parité, les valeurs de la modernité, être ouvert sur le monde…  Et surtout, être une force de proposition très forte. Avant tout.

La partie organisationnelle, la création d’un parti, n’est qu’un moyen, un outil, un instrument, pas la fin.

La fin, c’est le projet.

A un certain moment, nous nous posions la question: faut-il faire un parti ou être une uniquement une force de proposition? Nous avons choisi le parti, mais pas jamais au détriment du projet. Au service du projet.

Aujourd’hui, nous avons besoin de nous asseoir, de faire une évaluation, en interne, mais d’une manière élargie.

Il faut ramener les militants historiques, ceux qui ont quitté le parti, les uns après les autres, les fondateurs, les anciens SG, et se poser les bonnes questions: est-ce que nous n’avons pas oublié le projet de départ? Sommes-nous toujours sur la voie? est-ce qu’il n’y a pas une dérive? dérive étant un mot que je souhaite manipuler avec beaucoup de précaution.

Il ne s’agit pas de dire que nous avons obtenu 3 sièges dans ce village et 4 sièges dans cette ville. La quantité ne m‘intéresse pas, elle ne présente un intérêt que pour servir un projet.

Il y avait déjà des partis qui faisaient du quantitatif. Le MP, le RNI, l’Istiqlal, c’étaient des machines électorales. Nous, nous sommes venus après, et nous avons fait également une machine électorale. Moi je veux revenir à l’essentiel, à la base, et c’est ce que je demande au parti, d’arrêter toutes affaires cessantes et de réfléchir à cela.

-Cette position, vous l’avez exprimée en interne?

-Oui, je le fais et je le répète.

-Auprès de qui?

-A qui de droit, secrétaire général, secrétaire général adjoint... J’ai dit c’est simple, voilà ma demande, il faut m’écouter. Sinon on va être obligés d’aller le dire au grand public.

Nous ne sommes pas dans une démarche de scission comme cela a été vu dans d’autres partis. Nous, dès le départ, nous avons été un rassemblement de courants différents, je suis un libéral, je n’ai rien à voir avec des gens d’extrême gauche par exemple, si ce n’est un projet qui nous a rassemblés.

Je veux juste revenir à notre projet, à la base, à l’essentiel.

-Votre propos semble viser des personnes…

-On est allés trop loin dans la dérive, je pèse ce mot. Alors que nous sommes là pour défendre un projet. Pas pour agresser d’autres partis, attaquer qui que ce soit, notre combat n’est pas celui là, c’est le projet qui doit être mis en avant.

Mon combat n’est pas qu’il n’y a pas eu de concertation préalable sur telle ou telle décision. Non. Ça, dans ce que je demande, c’est un épiphénomène et il y en a eu des dizaines ou des centaines.

Le grand problème, c’est quid par rapport au projet initial, on n’en parle plus. Et là, on tant que co-fondateur, je tire la sonnette d’alarme.

Ali Belhaj: “Le PAM s'est éloigné de son projet initial, il doit y revenir”

-Pourtant, vous avez quand même gagné les élections, si on en croit les déclarations officielles du parti?

-Est-ce que nous sommes là pour faire du chiffre, trois élus de plus? Je préfèrerais avoir moins d’élus, avoir une éthique plus élevée, revenir aux valeurs essentielles.

Par contre, sur les élections, je poserais des questions qui vont déranger. J’aurais préféré les poser en interne d’ailleurs.

Par exemple, pourquoi avons-nous perdu les villes? Il y a plusieurs hypothèses, mais moi l’explication que je donne est la suivante: les villes veulent un projet. Dans le monde rural, on vote pour un notable. Dans la ville, non, on vote pour un projet. En bien, notre projet, on ne l’a pas. On ne l’a plus.

On ne l’a pas communiqué, ce n’est plus notre identité, nous ne l’avons pas mis en avant, liberté d’expression, modernité, libertés, avec ces valeurs nous aurions trouvé notre public.

-Pourquoi n’étiez-vous pas candidat aux communales et aux régionales?

-Il y a des raisons totalement personnelles. Je voulais faire autre chose. Et nous avons fait un travail et ça a donné des résultats, c’est l’essentiel. Ça n’a rien à voir avec ce que nous sommes en train de dire ici.

-Personne ne vous a appelé pour vous interdire d’être candidat?

-Non, et même si ça avait été le cas, et que j’avais voulu être candidat, je l’aurais été.

Ceci dit, je trouve qu’on a très mal géré la constitution du nouveau bureau de la mairie à Oujda…

-On dit que le secrétaire général  ne maîtrise plus l’appareil du parti et qu’il y a aujourd’hui une prise de contrôle totale de la part de Ilyass El Omari. Et qu’il y a des clans. Et qu’avant les élections, on respectait certaines formes, mais que maintenant on ne prend même plus cette peine…

-Je ne personnalise pas le débat. C’est à vous de faire vos constats.

Je reprends uniquement un mot que vous avez utilisé: les clans. Un courant défend un projet, un clan défend des intérêts.

Je suis favorable à des courants même non officiels, à la base nous n’avions pas les mêmes visions, mais ce n’est pas grave, nous sommes réunis par un projet.

Si nous sommes des clans, c’est autre chose, c’est les copains et les coquins. C’est dangereux.

Je ne veux pas de guerres intestines, tout ce que je demande, c’est qu’on s’assoie tous ensemble. Et qu’on mette les fondamentaux de notre parti sur le tapis, qu’on en parle.

-Est-ce qu’il y a d’autres personnes qui pensent comme vous, au niveau des cercles dirigeants du parti ?

-Je n’ai pas fait de sondage. Mais je sais que ceux qui pensent comme moi sont nombreux.

Et même si ça n’avait pas été le cas, il me semble que ma position est légitime et logique. Je pense qu’à l’intérieur, comme chez ceux qui ont quitté au fur et à mesure, ces gens là sont la majorité silencieuse.

Je veux juste un débat. Je suis fondateur, je tire une sonnette, je veux défendre ce qui était notre ADN.

-Ilyas El Omari a annoncé une réunion interne pour évaluer les élections.

-Oui. On est dans une logique quantitative d’analyse des chiffres.

Ce n’est pas ce que je demande. Je ne dis pas que cet exercice d’évaluation ne doit pas être fait. Simplement, c’est anecdotique. Il faut aller plus loin, poser les bonnes questions. On est en train de parler de mécanique.

-Le PAM est-il toujours dans la défense de ce projet, de ces valeurs que vous citez?

-Il doit l’être, il doit le rester.

-Si vous tirez la sonnette, c’est que vous pensez qu’il ne l’est plus…

-Effectivement, j’ai peur qu’on s’éloigne. Les scores dans les villes par exemple, les gens qui se sont éloignés, c’est parce que le projet initial n’est plus visible.

Il faut une pause critique.

-Statutairement, le congrès doit avoir lieu en février 2016 au plus tard. L’actuel secrétaire général se représentera-t-il?

-Ce n’est pas une affaire de personnes.

Je dis que nous ne devons pas être un parti comme les autres, nous voulions faire la politique autrement. Non pas un parti où le secrétaire général ou le secrétaire général adjoint décide tout seul, mais un parti moderne avec des instances qu’on respecte, on revient aux fondements du projet, inclusif au niveau de toutes ses forces, ou bien nous allons retomber dans un truc que quelques personnes vont s’approprier.

-Si cette pause, si cette correction de trajectoire ne sont pas faites, que se passera-t-il pour le PAM aux législatives 2016?

-Si on s’éloigne du projet, et que nous n’avons pas de projet à défendre, on reculer  même au niveau quantitatif, on éloignera de nous l’espoir que les gens avaient en nous.

-Si vous n’êtes pas écouté, que ferez-vous?

-Je suis fondateur, je ne partirai jamais. Je resterai, je continuerai

J’espère qu’il y aura quelqu’un, un rassembleur, qui mettra ou remettra tout le monde autour de la même table, réunira la famille PAM. Je ne suis pas dans la fracture.

-Le raz-de-marée PJD dans els grandes villes, comment vous l’expliquez?

-Ils ont un projet, ils l’ont défendu. On n’est pas d’accord avec ce projet, mais ce projet ils l’ont.

Le seul moyen de freiner, contrecarrer un projet, c’est d’avoir un autre projet.

Je vais plus loin, je ne suis pas là pour m’opposer à quelqu’un ou quelque partie que ce soit. Je suis là parce que j’ai des idées, un projet que je veux promouvoir.

La majorité silencieuse, ceux qui ne votent pas, seraient prêts à écouter ce projet, celui qui est à l’origine de la création du PAM.

J’en vois tous les jours, des gens choqués par ce qui se passe, cette agressivité culturelle, cette agression contre des gens à cause de leurs choix vestimentaires, cette censure de films parce qu’on n’est pas d’accord.

Il y a des gens pour ce projet. Le problème, c’est qu’on ne le défend plus.

-Le PJD c’est aussi le charisme d’un homme. Il n’y a pas de charisme au PAM.

-C’est votre analyse. Avec ou sans Benkirane, le PJD aurait obtenu un bon score, la machine est là et elle défend un projet. Effectivement, c’est un bon communicant. Un bon communicant sans projet, ça ne sert à rien.

Ce dont nous avons besoin, c’est un projet, pas un homme. Je dis attention à avoir des hommes et pas de projet.

Les électeurs vont voter de moins en moins pour des candidats et de plus en plus pour des projets.

Les candidats auront de moins en moins d’importance.

Tout parti a intérêt à se définir sur une carte politique s’il ne veut pas disparaitre.

Une simple machine électorale cela ne mène à rien à moyen et long termes.

Le cœur du problème, c’est la question “pourquoi les gens ne votent pas“. C’est particulièrement le cas pour les législatives. Nous, on voulait aller vers les 70% qui ne votent pas. Je ne crois pas que nous soyons en train de le faire.

-Vous avez commencé votre vie politique en tant que président de la commune de Dar Bouazza en 1992. Comment la pratique politique a changé depuis cette époque?

-Il y a eu des changements majeurs. La pratique politique est beaucoup plus libre, plus transparente, élections sont transparentes, personne ne les conteste.

Le discours devient de plus en plus en plus important, il tenait pour 10 à 15% dans le résultat, il tient pour 50% aujourd’hui.

Le citoyen a changé, il n’a plus peur, il dit ce qu’il pense.

La société civile existe aussi.

Et il n’y avait pas les réseaux sociaux, le changement devient de plus en plus rapide.

C’est pourquoi il faut un projet nouveau. On ne peut regarder l’avenir avec les yeux du passé, et c’est ce que nous faisons. Si nous persistons, le citoyen ne votera pas.

 

 

-Et l’usage de l’argent sale?

-Il existe toujours, malheureusement.

C’est flagrant, tout le monde en parle. Tous les partis sont touchés, c’est systématique. La corruption existe toujours.

Ceci dit, on voit de plus en plus de candidats qui sont élus sans corrompre, notammentdans les villes…

-Le PAM voudrait se positionner comme un parti social démocrate, de centre gauche. Vous, vous êtes un libéral…

-Centre gauche ne veut rien dire au Maroc.

Le PAM n’est pas social démocrate, ce n’est pas vrai.

Il ne doit pas se déterminer par rapport à une sémantique européenne.

-Si vous étiez aujourd’hui professeur de science politique, et que vous vous exprimiez dans un amphi, que diriez-vous à vos étudiants à propos des élections du 4 septembre?

-Au niveau historique, c fut un événement important, les premières élections locales sous la nouvelles Constitution.

Dans le qualitatif, il y a eu un recul majeur, dans l’approche genre, la parité.

Autant on est allés loin dans les textes, ave une Constitution moderne, autant on a été rétrogrades dans la pratique.

C’est un indicateur de modernité du pays.

-Si c’est la vision des électeurs…

-Le propre d’un politique, c’est de dire parfois aux électeurs “vous avez tort“. Sinon c’est du populisme.

La mise en œuvre de ces valeurs de parité devait être faite par les partis. Sa Majesté a donné des indications claires.

J’aurais aimé, de la part des partis, des gestes forts, du volontarisme.

Les partis sont allés à l’encontre de la Constitution.

-Pourquoi avoir commencé la politique en 92, c’était difficile à l’époque…

-Je suis allé au local, j’ai été entraîné dans le national.

Toutes les satisfactions que j’ai obtenues dans ma vie politique, je les ai obtenues au niveau local.

C’est au niveau local qu’un élu a de la marge.

Au niveau national, les marges d’action sont très faibles, c’est sur les durées qu’on voit les changements.

Je n’ai pas de plan de carrière politique, je n’ai aucune ambition nationale, dans la vie je ne veux faire que les choses où je me considère comme utile. J’éprouve une satisfaction personnelle en faisant évoluer les choses/

Le PAM est un projet intéressant, je veux qu’il aille jusqu’au bout, c’est important pour notre pays.

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Samir El Ouardighi & Naceureddine Elafrite
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