Sahara, agriculture, pêche: Madrid souffle le chaud et le froid
Le jeu de Madrid n’est pas très clair. Une position espagnole officielle exprimée le 14 mars, indique en substance que les effets de l’accord agricole Maroc-UE ne concernent pas le Sahara. Lundi 20 mars, l’ambassade espagnole à Rabat a communiqué sur le fait que “la position de Madrid sur le Sahara n’a pas changé“.
La décision de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) du 21 décembre 2016 risque de raviver les tensions diplomatiques entre Rabat et Madrid.
La Cour avait estimé que les bénéfices des accords commerciaux euro-méditerranéens entre l’UE et le Maroc ne s’appliquaient pas au Sahara. Une interprétation confirmée avec quelques nuances par le gouvernement de Madrid le 14 mars.
Le gouvernement espagnol est venu confirmer la portée de cette interprétation qui exclut le Sahara dans une réponse écrite à une question du député de Podemos Jorge Luis Bail [document ci-dessous].
Dans sa réponse datée du 14 mars dernier portant sur le périmètre d’application des accords euro-méditerranéens Maroc-UE, Madrid indique que ceux-ci “ne sont pas applicables en rapport avec le territoire du Sahara occidental, vu que celui-ci ne forme pas partie du territoire du Royaume du Maroc, en ce qui concerne les effets de l’interprétation de [ces accords]“.

Dès ce lundi 20 mars au petit matin, la police marocaine a dû entrer en action près de Bab Sebta pour déjouer une tentative de passage en force vers l’enclave espagnole d’un groupe de 250 Subsahariens.
Depuis fin décembre dernier, près d’un millier de migrants subsahariens ont pu franchir la frontière. 853 pour la seule période du 17 au 20 février, soit près de la moitié du total de ceux qui ont réussi à passer durant toute l’année 2016. Cela se passait après un communiqué de Aziz Akhannouch en date du 6 février.
Akhannouch avertit
Le 6 février dernier, le ministre marocain de l’agriculture Aziz Akhannouch avait averti que “tout obstacle à l’application des accords agricoles et de pêche entre l’UE et le Maroc présente le risque que reprenne le flux migratoire“. Et menacé l’Europe de rompre tout partenariat économique avec elle.
Au micro de l’agence EFE, Akhannouch s’interrogeait: “Comment voulez-vous Européens que nous fassions le travail de bloquer l’émigration africaine et aussi marocaine si aujourd’hui l’Europe ne veut pas travailler avec nous? Pourquoi allons-nous continuer d’être des gendarmes? Le problème de l’émigration est très coûteux pour le Maroc et l’Europe doit l’apprécier à sa juste valeur“.
Dans cette affaire, Madrid qui ne souhaite pas gêner outre mesure le Maroc dans sa quête d’une solution diplomatique et politique au dossier du Sahara est prise entre ses intérêts économiques et de voisinage, et la pression de certaines forces politiques espagnoles.
Au sein du Conseil de sécurité de l’ONU en 2016, Madrid a défendu les arguments marocains au sujet du Sahara. En échange, Madrid attend que le Maroc joue le rôle de gendarme frontalier à Bab Sebta, Melillia et le long des côtes de Tanger.
Dans sa réponse au député Jorge Luis Bail d’ailleurs, le gouvernement de Madrid précisait d’ailleurs qu’il “n’existe pas de limitation douanière à la circulation de ces produits (NDLR: agricoles et de pêche en provenance du Sahara) sur le territoire de l’UE“.
Une manière de dire aussi que l’arrêt du 21/12/2016 permet une marge d’interprétation et d’exécution.
La réponse de Madrid précisait également que “néanmoins et afin de s’assurer de l’exécution effective de l’Accord, et tenant compte de la décision de la Cour européenne, les autorités douanières d’autres pays destinataires de ces marchandises sont tenues informées“.
Madrid sait qu’au Maghreb, il lui faut ménager la chèvre et le chou. Mais surtout, qu’il s’agit de ne plus faire, dans le cas du Maroc, du dossier du Sahara un sujet trop important de négociation.
Madrid en position délicate vis-à-vis du Maroc
Sur le volet commercial et affaires, un nombre important d’investisseurs espagnols ont fait le choix de Larache, Agadir ou Dakhla pour produire et vendre en Europe des fruits et des légumes. Sur le chapitre de la pêche, la flotte espagnole opère dans sa grande majorité au large des côtes poissonneuses du Sahara en échange de compensations financières européennes très faibles. Est-ce à dire que le poisson pêché au large de Boujdour et de Dakhla ne peut être livré à Cadix et à Barbate?
Au cours de ces dernières semaines, après une visite à Rabat puis à Alger, le chef de la diplomatie espagnole Alfonso Dastis a tenté de sauvegarder la position de Madrid jusqu’à cette réponse faite au député Jorge Luis Bail et rendue publique ce week-end.
La réponse du gouvernement de Madrid à l’élu de Podemos a déplu à Rabat, d’où, très probablement, le groupe de 250 Subsahariens qui ont tenté ce lundi 20 mars au matin de forcer les grillages entourant Sebta.
La tentative a cette fois-ci échoué grâce à l’intervention en amont des forces de sécurité marocaines. Jusqu’à quand? Du côté des forces de sécurité espagnoles citées par El Pais fin février, on estime –et cela reste valable- qu’il est “parfois impossible de freiner les assauts. Malheureusement, ils continueront de se produire. Mais l’attitude du Maroc est à ce jour irréprochable“. Le même article de la fin février traitant des tentatives de passages de migrants à Sebta débutait par la phrase suivante: “Le hasard existe aussi en politique internationale“.
Ce 20 mars au matin le journal El Pueblo titrait “Le Maroc freine une tentative d’entrée massive“. Avec l’arrêt de la Cour européenne, on pourrait assister à de plus en plus de “hasards“, de “tentatives“ et de “coups de frein“ au cours des prochains mois.
Madrid veut rassurer
L'Espagne "n’a pas changé sa position" en relation avec la question du Sahara, et réitère sa "pleine disposition" à poursuivre tous ses efforts pour contribuer au développement de la relation stratégique entre le Maroc et l’Union européenne (UE), a souligné la porte-parole du ministère espagnol des Affaires étrangères et de la Coopération, Mme Ana Rodriguez.
Dans une déclaration parvenue lundi à la MAP, l’Ambassadeur du Royaume d’Espagne au Maroc, Ricardo Díez-Hochleitner, a mis en exergue cette déclaration du porte-parole au sujet de "l’importance des relations hispano-marocaines", suite aux informations publiées sur la position de Madrid à propos de l’affaire du Sahara.
La porte-parole a souligné à ce propos que l'Espagne "mise sur une solution politique, juste, durable et mutuellement acceptable, dans le cadre des résolutions pertinentes du Conseil de Sécurité des Nations Unies", ajoute l'ambassadeur d'Espagne à Rabat.
Le diplomate espagnol a déclaré que cet après-midi, Mme Ana Rodriguez "a voulu souligner au nom du gouvernement espagnol la ferme détermination de l’Espagne à continuer à maintenir et à développer sa relation privilégiée avec le Royaume du Maroc."
M. Díez-Hochleitner a voulu souligner "la pleine disposition du gouvernement espagnol à poursuivre tous ses efforts pour contribuer au développement de la relation stratégique entre le Maroc et l’Union européenne".
"Le gouvernement espagnol soutient les conversations techniques en cours entre les responsables de l’UE et le Maroc pour accorder ensemble la meilleure manière d’appliquer l’arrêt du 21 décembre 2016 de la Cour de Justice européenne", a ajouté la même source.
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