La parole aux femmes journalistes (étude)
Discriminations, plafonds de verre dans les rédactions, prépondérance du digital, surreprésentation des hommes dans les postes à responsabilité, mobilité… L’ambassade de France et l’Union de la Presse Francophone ont établi une synthèse des journalistes femmes au Maroc et de leur pratique du métier.
L’ambassade de France et l’Union de la Presse Francophone (UPF) publient, ce mercredi 26 mai, la synthèse d’une étude qualitative et quantitative intitulée « Les femmes journalistes prennent la parole ». Une étude inédite réalisée par le cabinet VQ et conduite par Aicha Sakhri, journaliste reconnue qui avait dirigé le mythique "Femmes du Maroc".
Au total, 291 femmes journalistes ont été interrogées dans le cadre de cette étude, dont ressortent plusieurs enseignements. Le premier d’entre eux concerne l’inexorable progression du digital dans la profession et les bouleversements qu’elle entraîne, à la fois dans sa pratique en tant que telle et dans le quotidien des journalistes femmes : « Comme un rouleau compresseur, le digital a totalement chamboulé le métier. (…) La digitalisation a eu un impact sur le quotidien des femmes journalistes. Toutes se plaignent du manque de temps, de la course à la publication et au clic. Ce phénomène est vécu brutalement par l’ensemble des médias traditionnels, et les journalistes ont dû y faire face, parfois seules et sans formation ni préparation », lit-on dans la synthèse.
A cette prépondérance du digital dans les médias (et au stress que cela génère), s’ajoutent des « conditions de travail dans un environnement sous pression ». Ainsi, la synthèse souligne que « des préoccupations majeures ont été mises en avant : la précarité, les difficultés à se stabiliser dans le métier, les perspectives d’évolution de carrières, les conditions d’exercice parfois pesantes face au «fonctionnariat » de plus en plus fort dans les rédactions, la sensation de culpabilité par rapport au regard de la famille et de la société, la sensation de devoir constamment prouver ses compétences ».
Malgré ces constats, « l’essence même du métier ne change pas », ajoute-t-on de même source. Les participantes de l’étude s’accordent toutes à parler d’une « profession de valeurs, basée sur l’éthique et la déontologie car l’information crédible, rigoureuse et transparente est sacrée ».
Des discriminations « intégrées »
Plus loin, la synthèse s’épanche longuement sur un autre enseignement que les réponses des participantes font émerger : les discriminations (et leur banalisation). « Les journalistes femmes sont confrontées au quotidien à des situations discriminatoires qui, à force de faire partie du quotidien, deviennent tellement banales que l’on n’y prête plus attention. Les agissements sexistes et le harcèlement sexuel existent dans presque tous les médias, que ce soit au sein même de la rédaction ou à l’extérieur, pendant les reportages et interviews. Les journalistes préfèrent ne pas trop s’attarder sur ces faits qu’elles disent savoir gérer, voire dépasser », indique-t-on.
L’analyse met également en lumière une situation paradoxale : les personnes sondées confirment que la situation des journalistes femmes dans les médias au Maroc s’est améliorée, mais ont un discours parallèle teinté de notes plutôt alarmistes : 71% des participantes estiment que l’égalité entre les genres n’est pas acquise ; 43% jugent qu’il est plus aisé pour un homme de réussir dans ce métier ; 44% pensent que l’on attend des femmes journalistes plus d’efforts ; 45% disent culpabiliser face aux obligations familiales (45%) ; 82% estiment que la communication et la sensibilisation au sein de leur structure demeurent insuffisantes.
Les différents scores obtenus indiquent parallèlement une situation spécifique des femmes journalistes divorcées. « Elles semblent davantage victimes de discriminations et sont les plus nombreuses à faire preuve de revendications et de dénonciations des situations. »
En revanche, le statut de femme mariée ne semble pas constituer un critère de discrimination. « Le fait d’avoir des enfants n’est pas non plus un facteur de discrimination direct, mais les journalistes ayant des enfants en tiennent compte dans leurs décisions de mobilité, de voyages, et donc « s’autorégulent » dans l’exercice du métier. Même si cela n’est pas clairement évoqué, le statut de mère peut, dans certains cas, constituer un ralentisseur de développement : 60% des femmes journalistes interrogées ayant des enfants ont dû faire un choix entre leur vie professionnelle et personnelle. Par ailleurs, 48% ont dû renoncer à une offre (contre 16% dans le cas des journalistes sans enfant). Ces choix sont assumés. Ils ne sont pas vécus comme des actes de sexisme ou de discrimination, mais plutôt comme un fatalisme, une « normalité » », poursuit la synthèse.
A partir des résultats de cette enquête, l’étude parvient à dresser un portrait-robot de la femme journaliste la plus concernée par les situations de sexisme, mais également la plus revendicative : divorcée, âgée de 45 ans et plus, exerçant en français dans la presse papier ou numérique, et ayant le statut de freelance. Un autre portrait de femme journaliste fragilisée se dessine également : les jeunes femmes travaillant dans la presse numérique et exerçant en langue arabe.
Grosso modo, le sondage « ne montre pas de discrimination apparente, de surface, mais plutôt un sexisme latent, sous-terrain, quotidien et surtout un « auto-sexisme » ».
Plafond de verre et monopole des hommes
Un troisième enseignement est celui de la place accordée aux femmes dans les postes à haute responsabilité… et de la responsabilité qu’ont en partie les femmes dans ce monopole masculin. Dans le paysage médiatique marocain, les femmes au top management se comptent effectivement « sur le bout des doigts », indique la synthèse.
« Les « vrais chefs » sont des hommes. Ce sont eux qui détiennent les cordons de la bourse. Les femmes aux commandes deviennent « des hommes » et adoptent le même mode de management. Elles sont victimes du système patriarcal qu’elles alimentent aussi en préférant s’entourer d’hommes pour des raisons de disponibilité. Les journalistes femmes préfèrent des patrons hommes. L’autorité, le leadership et autres compétences managériales sont toujours considérés comme des attributs masculins. »
L’étude fait aussi le constat de la ténacité du « plafond de verre » dans le monde des médias. Ainsi, les femmes sont jugées moins disponibles, en raison de la maternité et de l’éducation des enfants. « Chacune à son niveau se heurte au fameux plafond de verre. Elles se trouvent ainsi bloquées dans leur carrière, avant même d’avoir pu accéder au « vivier » des cadres susceptibles d’accéder à des fonctions de responsabilité. (…) Cette réalité et la surreprésentation des hommes aux postes de manager conduit certaines femmes à être confrontées à un manque de légitimité et de prise en considération de leur parole lorsqu’elles occupent des postes de responsabilité ou lorsqu’elles affichent la volonté de progresser dans la hiérarchie. »
Enfin, la mobilité est un autre enseignement tiré des résultats de l’enquête. Il ressort qu’« au-delà des critères de compétences et de rentabilité, la mobilité au sein d’un même organisme de presse (surtout dans le cas du papier et du numérique), ne semble être corrélée qu’au facteur temps : les évolutions concernent surtout les journalistes de 45 ans et plus, mariées et celles ayant des enfants ». Globalement, la mobilité est plutôt réduite. Près de 30% évoluent dans leur organisme à partir de l’âge de 35 ans. Le paradoxe toutefois, c’est que « le bond en avant dans une carrière, y compris dans le journalisme, est assez souvent dépendant d’un changement d’organisme ».
Quelles recommandations et actions à mettre en œuvre ?
Plusieurs recommandations sont formulées, parmi lesquelles l’investissement sur la montée en compétences, notamment à travers les formations, et l’instauration d’un contre-pouvoir (au féminin) à l’image des Sociétés de journalistes, comme il en existe dans d’autres contrées. « Cela pour défendre le métier, la place des femmes, les conditions de travail, les moyens mis en œuvre pour que la vie privée puisse retrouver sa place : flexibilité et aménagement du temps du travail permettront davantage de motivation, de sens des responsabilités et donc d’engagement », souligne la synthèse. L’étude recommande également de « partager, mais aussi transmettre des valeurs et des principes d’une génération à une autre pour valoriser les aînées qui deviennent des sources d’inspiration et des modèles à suivre ».
Enfin, concernant les actions à entreprendre, sur lesquelles les participantes ont également été sondées, il ressort que 80% d’entre elles misent sur l’éducation au sein des familles ; 60% recommandent une éducation au niveau des établissements scolaires ; 10.5% déclarent que les médias doivent sensibiliser autour du sujet, et 3.5% estiment que l’État doit entreprendre des campagnes de sensibilisation.
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