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« Les filles qui sortent » : La prostitution à Tanger, de l’amusement à la professionnalisation

Dans « Les filles qui sortent », Meriam Cheikh tente de recomposer les différentes trajectoires empruntées par de jeunes tangéroises qui se prostituent, de leurs débuts dans ce milieu jusqu’à leurs tentatives de s’en affranchir.

« Les filles qui sortent » : La prostitution à Tanger, de l’amusement à la professionnalisation
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Le 8 juillet 2021 à 10h21 | Modifié 8 juillet 2021 à 14h20

Le livre « Les filles qui sortent. Jeunesse, sexualité et prostitution au Maroc » est récemment paru aux éditions La Croisée des chemins. Sur 398 pages, Meriam Cheikh, anthropologue, explique notamment que c’est d’abord à travers une quête d’amusement, de divertissement, que ces jeunes femmes, avec lesquelles elle a cohabité pendant sept ans, basculent dans le milieu de la prostitution. Ce n’est donc pas le volet économique ou social de la prostitution qui a intéressé Meriam Cheikh, mais bien son aspect culturel que donne à voir cette jeunesse féminine tangéroise. Elle raconte également comment ces jeunes femmes apprennent à capitaliser sur leur sexualité et comment, surtout, cette capitalisation les fait progressivement basculer dans une professionnalisation de la prostitution.

Médias24 : Est-ce pour échapper à leur condition sociale que ces jeunes femmes se prostituent, ou est-ce avant tout un moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille ?

-Ce que j’ai essayé de montrer dans ce livre, c’est d’abord la manière avec laquelle ces jeunes femmes s’engagent dans la prostitution. D’où l’importance de cette immersion à travers une étude longitudinale, car je me suis vraiment intéressée à la construction de leurs trajectoires sur le long terme.

C’est une façon d’aller un peu au-delà de ce qu’on peut dire, et qui est par ailleurs tout à fait juste, sur les raisons de la prostitution. Évidemment, il y a des raisons d’ordre économique et social : on se prostitue parce qu’on a besoin d’argent ; pour résoudre une équation économique. Mais ça, ce sont des choses que tout le monde sait.

Moi ce qui m’a intéressée, c’est d’observer la prostitution non pas comme un fait économique, mais culturel. Quand j’ai commencé à côtoyer ces jeunes femmes, je me suis rendu compte que pour elles, « sortir », c’était beaucoup plus qu’un simple fait économique ; beaucoup plus que d’aller chercher de quoi vivre au jour le jour.

Une autre dimension a émergé et m’a semblé importante : celle du divertissement, de l’amusement. Il y avait vraiment, au cœur de leurs principes, cette dimension de découverte de soi à travers l’amusement, le divertissement ; à travers tout ce qui est proposé en termes de loisirs dans les grandes villes.

On pense souvent tout savoir sur la prostitution et ne rien avoir à apprendre d’une étude anthropologique sur ce sujet. Or je pense qu’une étude anthropologique menée de manière subtile et sur le long terme permet de comprendre la manière dont ces jeunes femmes se construisent à l’intérieur de ces pratiques. C’est pour cela que j’ai voulu interroger l’aspect culturel de la prostitution et regarder ces femmes non pas comme des prostituées, mais comme des jeunes.

J’ai donc voulu comprendre la part de jeunesse qu’il y a dans cette pratique sexuelle qu’est la prostitution ; remettre de la complexité et densifier notre compréhension des rapports hommes-femmes lorsqu’ils sont régis par l’argent. Car ces filles ne se sont pas engagées dans la prostitution du jour au lendemain…

« Les filles qui sortent » : La prostitution à Tanger, de l’amusement à la professionnalisation

-Justement, la prostitution n’est pas, initialement, pratiquée de façon professionnelle. Comment ces jeunes femmes intègrent donc ce milieu, alors même qu’au départ, elles n’envisagent pas de se « professionnaliser » ?

-C’est justement ce qu’on appelle la construction de carrières sociales, un peu comme des carrières professionnelles.

Au lieu de regarder uniquement la période professionnalisante de ces filles, j’ai d’abord tenté de comprendre comment elles ont découvert la sexualité ; quelles avaient été leurs premières expériences sexuelles. Je me suis rendu compte de la banalisation des relations sexuelles, dont elles m’ont beaucoup parlé.

En fait, elles ont eu leurs premières relations parce que tout le monde le faisait, parce que c’était valorisé d’avoir une relation intime.

Ces pratiques émergent dans le cadre scolaire, qui est éminemment propice à toutes les découvertes qui se font pendant l’adolescence au sein des groupes d’amis. Et la sexualité fait partie des choses qui sont valorisées dans ces milieux, alors que ce n’est évidemment pas le cas au sein de la société dominante au Maroc.

C’est quelque chose de très important parce que ça nous montre qu’il y a une transformation qui se fait au Maroc sur la question de la sexualité. Ce n’est pas rien de parler de banalisation de la sexualité.

Dans les milieux sociaux précaires, marqués par le manque et la pauvreté, cette sexualité, surtout chez les filles, peut prendre un tournant tout à fait différent. Elles apprennent ainsi à capitaliser sur leur sexualité, et c’est justement la capitalisation sur leur sexualité qui, au fur et à mesure qu’elles enchaînent les expériences et multiplient les relations avec les hommes, vont les faire basculer dans la professionnalisation de la prostitution sans même qu’elles s’en aperçoivent.

Cette capitalisation s’exacerbe et, finalement, ce qui relevait initialement d’un cadeau ou d’un soutien financier de la part des hommes qu’elles côtoyaient, va progressivement se convertir en un véritable service sexuel monnayé.

-Comment l’économie du divertissement à Tanger, qui s’est beaucoup développée ces dernières années, joue un rôle dans l’intégration de ces jeunes femmes à ce milieu ?

-Ces lieux de divertissement que sont les bars et les boîtes de nuit permettent aux jeunes hommes et femmes de se retrouver.

A Tanger comme dans les autres grandes villes marocaines, lieux de prostitution et lieux de divertissement ne sont pas du tout séparés, comme c’est au contraire le cas en Europe.

Au Maroc, ces espaces s’enchevêtrent dès le départ : amusement, divertissement et prostitution vont ensemble. C’est cela qu’il faut prendre en compte pour comprendre comment des jeunes femmes fragilisées économiquement, mais qui se découvrent sur le plan personnel et individuel, virent vers une prostitution plus prononcée.

Cette prostitution est également favorisée par le fait que les discothèques et autres lieux de divertissement ont besoin d’elles. Ils ont besoin d’une présence féminine indispensable pour que le divertissement nocturne fonctionne. Les filles sont donc contraintes de fréquenter régulièrement ces établissements, et si elles ne le font pas, elles sont sanctionnées en n’ayant plus accès à ces lieux par exemple.

-Comment la prostitution biaise leur rapport à la sexualité, à la séduction, à l’estime de soi ?

-Il y a parfois de fortes dépressions chez ces jeunes femmes, notamment lorsqu’elles se rendent compte qu’elles ne pourront pas faire cela éternellement, qu’elles sont éreintées et qu’elles envisagent ainsi une porte de sortie.

D’autres tentent aussi de désapprendre le fait que les garçons doivent toujours donner de l’argent. Il y a souvent des incompréhensions entre les jeunes femmes et leurs petits amis, car elles ont toujours l’envie, et le besoin, d’être soutenues financièrement.

Elles se contraignent à s’adapter à des normes d’échanges avec les hommes, qui peuvent donner lieu à de gros conflits, voire à des ruptures.

En fait, elles sont toujours en train de discipliner leur sexualité pour correspondre à ces normes d’échanges. Finalement, elles sont un peu les perdantes de ces « sorties » par lesquelles elles se sont découvertes, dans le sens où pour pouvoir être respectables, notamment en séduisant les hommes, elles ont finalement perdu leur respectabilité et essaient de la retrouver. Pour cela, elles se plient à différentes injonctions, dont celle de ne plus attendre de l’argent des hommes, ce qui peut être assez handicapant si elles ne vivent que de cela.

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Le 8 juillet 2021 à 10h21

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