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Santé

Pénurie des RH dans la santé : contre les idées reçues, voici l'analyse du Pr Jaâfar Heikel

Selon le dernier rapport du CNDH, le Maroc a besoin de 32.000 médecins et de 65.000 professionnels de santé. Dans cet entretien, le Pr Jaâfar Heikel nous explique comment faire face à l’exode du personnel de santé, combler sa pénurie et répondre aux besoins du système de santé. 

Pénurie des RH dans la santé : contre les idées reçues, voici l'analyse du Pr Jaâfar Heikel
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Le 27 avril 2022 à 17h47 | Modifié 27 avril 2022 à 18h52

Publié le 22 avril par le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), un rapport thématique sur "l’efficacité du droit à la santé" fait beaucoup réagir en raison des chiffres effarants se rapportant aux ressources humaines dans le secteur de la santé.

Celles-ci font l’objet d’une importante pénurie. Le Maroc a effectivement besoin de 32.000 médecins et de 65.000 professionnels de santé, alors même qu’un médecin marocain sur trois exerce à l’étranger. Le rapport fait également état des freins empêchant l’accès effectif au droit à la santé au Maroc. Un diagnostic effrayant mais pas nouveau.

Cela ne choquait personne de savoir qu’un chirurgien opérait tous les trois jours et qu’un médecin faisait trois consultations par jour

Selon le Pr Jaâfar Heikel, épidémiologiste, infectiologue et économiste de la santé, les chiffres publiés par le CNDH dans ce rapport sont déjà connus. Ils ont été publiés par plusieurs institutions marocaines.

Dans cet entretien, il décrypte les besoins du système de santé marocain et les priorités de sa refonte.

Médias24 : Que pensez-vous des données publiées par le CNDH dans son rapport thématique sur l’effectivité du droit à la santé ?

Pr Jaâfar Heikel : Ces données ont été publiées il y a plus de deux ans. Le rapport du CNDH est considéré comme nouveau et choquant ; pourtant, les données qu’il contient ont déjà été publiées par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), la commission parlementaire sur la Santé, l’Observatoire national du développement humain (ONDH), ainsi que dans le rapport de la Commission spéciale sur le Nouveau Modèle de développement (CSMD). Elles ont également été diffusées dans ma thèse de doctorat en sciences économiques publiée en 2020, dont le rapport a été remis aux parlementaires la même année.

Nous avions déjà tous ces chiffres, mais cela ne choquait personne de savoir qu’un chirurgien opérait tous les trois jours et qu’un médecin faisait trois consultations par jour. Je suis heureux, en tant que fervent défenseur du CNDH, de savoir que l’institution se penche sur le sujet. Cela dit, ce diagnostic n’est pas nouveau.

Beaucoup de ces chiffres ne proviennent ni d'une enquête ni d'une étude

- Selon vous, pourquoi ces chiffres, pourtant connus, n’ont pas suscité autant de réactions auparavant ?

- Parce que c’est le CNDH qui les publie. Si j'ai une remarque à formuler par rapport aux chiffres contenus dans ce rapport, c’est que beaucoup d’entre eux ne proviennent ni d’une enquête ni d’une étude. C’est le ministre de la Santé qui a annoncé, publiquement, que nous avions besoin de 32.000 médecins et de 65.000 professionnels non médecins. Ces chiffres ont été repris dans le rapport du CNDH, mais qui les a validés ? Comment ont-ils été calculés ? Et selon quels critères ?

On nous dira que c’est le ratio de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui a été appliqué, mais ce ratio ne peut être appliqué de façon mathématique car chaque région a des besoins de santé, une demande et des infrastructures spécifiques. On ne peut appliquer un ratio de façon caricaturale et mathématique sans prendre en compte les besoins et demandes de chaque région.

Les normes établies par l’OMS sont générales. Ce sont des moyennes. Si l’on applique ce ratio à la France, par exemple, on peut constater qu’elle a plus de médecins que nécessaire. Comment expliquer qu’il y ait encore un besoin de médecins en France, en raison des déserts médicaux ?

Il faut d’abord se pencher sur la performance des médecins qui travaillent dans les hôpitaux publics

Concernant les 32.000 médecins dont nous avons besoin au Maroc, il n’est ni précisé où nous en avons besoin, ni dans quelles spécialités. Ces chiffres sont importants, mais il faut qu’ils soient analysés par des professionnels.

Prenons l’exemple fictif d’une région qui compte actuellement dix médecins. Si nous appliquons le ratio de l’OMS, nous apprenons qu’il nous faut 30 médecins, soit un déficit de 20. Cela dit, si l’on apprend que ces dix médecins ne travaillent qu’une semaine par mois et ne font que deux consultations par jour, peut-on dire qu’ils sont performants ? Il faut d’abord se pencher sur la performance des médecins qui travaillent dans les hôpitaux publics. Pourquoi font-ils, en moyenne, une chirurgie tous les trois jours et trois consultations par jour, soit cinq fois moins que dans le secteur privé ? Pourquoi 40% des lits dans les hôpitaux sont vides ? Faisons d’abord cet exercice, car cette planification nous permettra de savoir combien de médecins il faudra former.

En travaillant sur les besoins au niveau du terrain, nous n’enverrons pas des chirurgiens plasticiens là où le manque concerne les ophtalmologues. Il est donc nécessaire d’établir les besoins sur cinq ou dix ans dans chaque région ; c’est ce que l’on appelle la carte sanitaire.

- Quelle approche faut-il adopter selon vous ?

- Il est nécessaire de tenir des états généraux de la santé, de manière à ce que la stratégie relative à la santé soit établie en dehors du calendrier politique. Il faut que l’on pose une politique de la santé pour les dix prochaines années. Une politique qui ne bouge pas, quel que soit le gouvernement.

Dans ce sens, il faudra rassembler le gouvernement, les syndicats, les représentants des citoyens, les professionnels de santé, les économistes, etc., pour réfléchir sur un modèle de santé avec une refonte qui, d’ailleurs, a été demandée par le Roi Mohammed VI en 2018. Cela permettra de revoir tous les textes et de préparer ce qu’il faut pour que le gouvernement et le Parlement portent ce projet.

Il faudra également avoir une loi-cadre dans laquelle l’on déterminera la politique, la vision et la stratégie de la santé sur une décennie. Celle-ci portera sur la régionalisation du système de santé, la création de l’agence du médicament et de l’institut de veille sanitaire et de contrôle des maladies. Le ministère de la Santé conservera son rôle régalien de contrôle et d’élaboration des politiques.

L’exécution sur le terrain doit être faite par les régions et les collectivités locales, afin de soutenir et d’organiser un réseau des soins ambulatoires avec des dispensaires et des cabinets privés, ainsi qu’un réseau d’hospitalisation avec les hôpitaux et les cliniques privées. Et ce, en donnant à chacun ses missions et des tarifs clairs.

14.000 médecins marocains exercent à l'étranger mais aucun n'a fait la demande de revenir malgré les besoins affichés par le Maroc

- Le même rapport prévoit que la pénurie des professionnels de santé ainsi que leur tendance migratoire s’accentuent dans les années à venir. Comment arrêter l’hémorragie ?

- Le ministère de la Santé a sorti la loi 31-21 sur les médecins étrangers, qui a suscité le désaccord total de l’ensemble des médecins mais a tout de même été adoptée. Pourtant, et sachant que, comme l’indique le rapport du CNDH, 14.000 médecins marocains sont à l’étranger, aucun n’a fait la demande, auprès du conseil de l’ordre, de revenir au Maroc depuis la promulgation de cette loi. Le nombre de médecins étrangers ayant demandé à s’installer au Maroc est de 48. La raison de ces faibles chiffres, c’est que nous ne sommes pas assez attractifs.

Parfois, cela ne sert plus à rien de colmater les brèches ; il faut recommencer à zéro et rebâtir un système de santé fort, équitable, financièrement supportable pour les ménages et performant à l’échelle nationale et internationale. Il faut que l’on soit plus attractifs. Sinon, les médecins partiront à l’étranger pour accéder à de meilleurs niveaux de recherche et de plateaux techniques. Il faut également faire des partenariats public-privé, revaloriser les salaires, prévoir le paiement à l’acte, donner au personnel du secteur public la possibilité d’exercer dans le privé en faisant en sorte que le service de santé et que les tarifs soient similaires.

Il faut également ouvrir la voie de la mobilité dans les régions car, aujourd’hui, et sachant que nous avons très peu d’infectiologues au Maroc, je ne peux pas exercer dans des régions différentes.

L’accès aux facultés de médecine doit également être ouvert aux étudiants dont les moyennes sont de 14 ou même de 12, en fonction des besoins des régions, car un étudiant avec 18 de moyenne peut être un mauvais médecin.

Il faut également prévoir un seul concours national, tant pour les étudiants en médecine du public que pour ceux du privé, et faire appel aux 900 professeurs de médecine qui enseignent dans le secteur privé pour combler les besoins dans les universités publiques.

- Sachant que le déficit en ressources humaines peut être encore plus important à la lumière de la réforme de la protection sociale, quelle est votre évaluation des besoins du système de santé marocain ?

- Il faut d’abord établir un parcours de soin coordonné pour le citoyen afin d’éviter les dépenses inutiles, mais il faut également que l’infrastructure qui va l’accueillir soit aux normes. Aujourd’hui, il n’y a pas de normes globales de prestation de services, seulement des normes de construction. Mais y a-t-il suffisamment de moyens matériels et humains pour exécuter ces services ? Comment financer tout ça ? Il est nécessaire d’établir combien ça coûte et combien on doit facturer, donc le coût et le prix. Il faut que le financement de la santé soit moins lourd pour le citoyen, qui paie 59,9% des dépenses en santé. La réduction de la charge des ménages doit être la priorité de la refonte.

Nous avons certes besoin d’argent et besoin d’un budget dédié à la santé qui ne soit pas inférieur à 30 MMDH. Mais l’enjeu n’est pas là. Il s’agit plutôt de changer de paradigme et de façon de penser pour réussir la refonte du système de santé. A défaut, les mêmes causes créeront les mêmes effets. C’est pour cela que nous retrouvons les mêmes diagnostics dans le rapport du CNDH.

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Le 27 avril 2022 à 17h47

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