La fin d’un Occident ravagé par le “nihilisme” (Emmanuel Todd)
L'anthropologue et essayiste français Emmanuel Todd revient sur son ouvrage, "La défaite de l'Occident", dans un entretien avec le politologue Jean Petaux. Verbatim.
Dans La défaite de l'Occident, publié aux éditions Gallimard, Emmanuel Todd annonce la fin d'un Occident ravagé par le "nihilisme".
Au coeur de cet ouvrage, des questionnements sur ce qu'est l'Occident partant d'analyses de l'actualité avec un focus sur la guerre entre la Russie et l'Ukraine et ce que ce conflit dit de l'Occident.
Emmanuel Todd explique que "comme la plupart des guerres, surtout mondiales, celle-ci ne s’est pas déroulée comme prévu ; elle nous a déjà fourni beaucoup de surprises". L'essayiste et anthropologue Français en a dénombré dix principales :
- L’irruption de la guerre elle-même en Europe.
- Les deux adversaires que cette guerre met en présence : les États-Unis et la Russie.
- La résistance militaire de l’Ukraine
- La résistance économique de la Russie
- L’effondrement de toute volonté européenne
- Le surgissement du Royaume-Uni en roquet antirusse
- L'Europe du Nord révèle un intérêt nouveau pour la guerre
- L’industrie militaire américaine est déficiente
- La solitude idéologique de l’Occident
- La défaite de l’Occident
Ce qu'il dit de la Russie
Dans un entretien avec le politologue Jean Petaux, publié le 22 janvier, Emmanuel Todd explique les points fondamentaux de son analyse.
"Je me suis dit : on s'est complètement trompé. La crise russe était une crise endogène. Je l'avais diagnostiqué. Je l'avais vu venir par la hausse de la mortalité infantile, mais en fait, sa vraie cause – je l'ai compris plus tard –, c'était que le communisme, en tant qu'idéologie ou religion d'État si on peut dire, avait été désintégré par l'augmentation, là-bas aussi, de la masse des éduqués supérieurs...", affirme l'anthropologue et essayiste français.
"Je crois que là on accuse sans arrêt la Russie d'être un empire et d'être impérialiste. Moi je pense que c'est simplement une nation géante, avec une conception assez communautaire de la nation, qui lui permet d'ailleurs d'intégrer des groupes allogènes, mais comme des blocs, par exemple une attitude très positive vis-à-vis des musulmans et qui peuvent être intégrés en tant que Tatars ou en tant que Tchétchènes dans une nation russe globale", note Emmanuel Todd.
"Il n'y a plus de culture américaine centrale, majoritaire, directrice"
"Les États-Unis, pour moi, ont cessé d'être une nation ; c'est-à-dire que c'est un système où l'on ne peut plus distinguer la limite externe... L'économie américaine est devenue complètement dépendante du monde extérieur, le déficit commercial est abyssal et continue d'augmenter malgré les mesures protectionnistes... Il n'y a plus de culture centrale, majoritaire, directrice. Mais la Russie reste la Russie en termes culturels, qu'on aime ou pas. Il y a une culture russe, et le noyau dirigeant de la Russie, c'est des Russes", a-t-il poursuivi.
"Si Trump revient au pouvoir, on va retrouver des gens qu'on appellera protestants ; mais ces protestants-là n'ont plus les vraies valeurs du protestantisme. Ils sont dans ce que j'appelle le 'protestantisme zéro'. L'incompréhension, je pense qu'elle vient d'une Russie qui est relativement traditionnelle dans ses structures (Etat nation géant) et d'une Amérique qui est un système impérial diffus, qui a toujours un énorme appareil militaire et un système de pouvoir qui s'exerce à l'échelle mondiale, mais qui n'a plus de centre, qui n'a plus de direction et, surtout, qui n'a plus de valeurs directrices. La dissolution de ces valeurs a mené à ce concept central du livre qu'est le nihilisme", affirme-t-il.
Russie vs OTAN
"Quand on regarde les possibilités démographico-militaires de la Russie, pour les Russes il est très clair que s'ils étaient dans un choc militaire frontal avec l'OTAN, compte tenu de la masse de l'OTAN, qui est plusieurs fois supérieure à celle de la Russie, ils n'auraient aucune chance ; et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle la doctrine militaire russe a changé, qu'elle n'exclut plus comme autrefois l'idée de frappe nucléaire tactique en première décision, dans le cas où la Russie et son État seraient menacés", souligne l'anthropologue français.
Et ce dernier d'ajouter : "Le sentiment qui domine en Russie, c'est celui d'un très grand pays, d'un pays qui a l'ambition d'être respecté sur la scène internationale et d'un pays qui est, je vais dire, menacé par un adversaire qui est plus fort que lui, et le cœur j'en parle au début du livre. Les Russes sont très attachés à l'idée de souveraineté. Il y a très peu d'États qui disposent vraiment d'une souveraineté. Il y a les États-Unis bien sûr, la Chine et la Russie, mais si on y réfléchit pendant deux minutes, l'idée de souveraineté est tout à fait le contraire de l'idée impériale".
Emmanuel Todd, né le 16 mai 1951 à Saint-Germain-en-Laye, est un anthropologue et essayiste français spécialiste des systèmes familiaux et de leur influence sur les sociétés humaines. Il intervient régulièrement dans les médias sur l'Europe, l'immigration ou le protectionnisme depuis les années 1990.
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