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ECONOMIE

Changement des billets de banque, plafonnement des paiements en espèces... : les options pour éponger davantage le cash

L’amnistie du cash a mis en lumière l’ampleur des liquidités circulant hors du système bancaire, mais son non-renouvellement soulève un défi majeur : comment intégrer durablement ces fonds ? Si le renforcement des contrôles fiscaux et la digitalisation des paiements constituent des leviers essentiels, les expériences internationales montrent que des approches trop brutales risquent d’affaiblir l’économie et d’exacerber la défiance. Pour réussir cette transition, le Maroc doit s’appuyer sur une stratégie progressive alliant réformes structurelles, incitations financières et modernisation des outils de traçabilité afin de capter ces capitaux et de réduire l’ampleur de l’économie informelle.

Changement des billets de banque, plafonnement des paiements en espèces... : les options pour éponger davantage le cash
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Le 3 février 2025 à 18h41 | Modifié 3 février 2025 à 19h15

La récente opération d’amnistie du cash, qui a permis de réinjecter et/ou de régulariser 125 MMDH dans les circuits bancaires, a mis en évidence l’ampleur des liquidités circulant en dehors des circuits bancaires.

Toutefois, comme l’a affirmé Younes Idrissi Kaitouni, directeur général des Impôts, lors de son intervention à la conférence-débat les Grands Rendez-vous de Médias24, cette mesure ne sera pas reconduite.

Parallèlement, Fouzi Lekjaa, ministre délégué chargé du Budget, lors de son intervention à la CGEM, a évoqué des discussions conjointes avec Bank Al-Maghrib : "Nous sommes en train de réfléchir avec Bank Al-Maghrib à trouver une solution structurelle au cash d'une manière globale".

Cette phrase a fait immédiatement penser au scénario d'un changement des billets de banque, une mesure qui consiste à introduire une nouvelle gamme de billets tout en retirant progressivement l’ancienne, sans altérer la valeur de la monnaie en circulation. C'est-à-dire sans démonétisation. Aucune réponse officielle ne vient confirmer cette hypothèse. Le dirigeant d'une grande banque, joint par Médias24, estime que "ce serait une excellente chose". La décision relève de Bank Al-Maghrib et du ministère des Finances, et rien ne pourra se faire sans l'aval de la primature. Mais, comme nous allons le voir, il ne s'agit pas du seul scénario.

D’après les benchmarks internationaux, la bonne réponse repose sur une approche intégrée, alliant réformes structurelles, innovations technologiques et transformation progressive des comportements socio-économiques.

Si les contrôles stricts et les sanctions peuvent dissuader les pratiques informelles, seules des réformes de fond – bancarisation massive, fiscalité simplifiée et éducation financière – permettront un changement durable et une inclusion financière réelle.

Ainsi, à travers un benchmark des meilleures pratiques internationales, nous examinons ici les méthodes les plus pertinentes qui pourraient inspirer le Maroc.

Renforcement des contrôles fiscaux et modernisation des outils de traçabilité

L’objectif est de créer un écosystème financier transparent, où chaque transaction significative laisse une empreinte numérique, réduisant ainsi l’opacité des échanges en espèces. Pour y parvenir, une modernisation des infrastructures fiscales est indispensable.

L’intégration de l’intelligence artificielle dans l’analyse des données bancaires, douanières et immobilières permettrait de détecter les incohérences entre les revenus déclarés et les actifs détenus. Par exemple, un achat immobilier de 5 MDH financé en cash sans justification de ressources déclencherait automatiquement une alerte auprès des services fiscaux. Ce modèle, inspiré de l’Italie, où l’Agence des revenus croise les déclarations fiscales avec les dépenses énergétiques et les achats de biens durables, a permis de réduire l’écart de TVA (VAT GAP*) de 12% entre 2015 et 2021.

Par ailleurs, la généralisation des identifiants fiscaux uniques pour toutes les transactions économiques, y compris dans les secteurs traditionnellement opaques comme l’agriculture et l’artisanat, renforcerait la traçabilité des flux financiers. Une telle mesure, couplée à des audits ciblés sur les professions libérales et les commerces de gros, créerait un effet dissuasif durable.

Incitations à la bancarisation et transition vers une économie digitale

Avec une forte prévalence des transactions en cash, le Maroc accuse un retard significatif en matière de digitalisation des échanges, ce qui alimente l’économie souterraine. Pour inverser cette tendance, une politique ambitieuse de bancarisation doit être déployée, combinant incitations et contraintes progressives.

Un levier clé réside dans la limitation progressive des paiements en espèces, combinée à des incitations à la digitalisation. L’Espagne, après avoir abaissé le plafond des paiements cash de 2.500 à 1.000 € en 2021, a vu la part des transactions électroniques bondir de 22% en deux ans.

Dans le cas marocain, une approche graduelle pourrait être envisagée, à titre d’exemple :

  • Interdiction des paiements en espèces au-delà de 50.000 DH pour les entreprises en 2026, puis abaissement du plafond à 20.000 DH en 2028.

  • Subventions ciblées pour aider les microentreprises à s’équiper en terminaux de paiement électronique.
  • Crédit d’impôt pour inciter les consommateurs à privilégier les paiements par carte bancaire (ex. : réduction de 2% sur la TVA pour les transactions digitales).

En complément, la blockchain représente une opportunité sous-exploitée pour sécuriser les transactions et garantir leur traçabilité. Un projet pilote de monnaie digitale nationale, à l’image de l’e-krona suédois, pourrait être lancé en partenariat avec les fintechs locales, offrant un cadre régulé pour les transferts d’argent et les paiements B2B (Business to business).

Selon le gouverneur de Bank Al-Maghrib, le projet de l’E-dirham est actuellement en cours d'étude, ce qui pourrait accélérer la transition vers une économie moins dépendante du cash.

Refonte de l’offre financière et mobilisation de l’épargne informelle

Une refonte de l’offre financière est également nécessaire pour mobiliser l’épargne informelle et renforcer l’inclusion bancaire. Une partie des liquidités échappant au circuit formel trouve son origine dans une méfiance historique envers les institutions financières, alimentée par des produits d’épargne peu rémunérateurs et des frais bancaires dissuasifs.

Pour capter ces fonds, des produits plus attractifs devraient être proposés, notamment des obligations souveraines indexées sur l’inflation, à l’image des I-bonds aux États-Unis, afin d’offrir une alternative fiable au stockage de cash physique. La Turquie a ainsi introduit en 2020 des "comptes-or" indexés sur le cours du métal précieux, drainant 23 milliards de dollars d’épargne non déclarée. Dans un contexte marocain, des obligations souveraines à rendement garanti (4-5%), réservées aux petits épargnants et exonérées d’impôt, pourraient séduire les détenteurs de cash méfiants envers les produits bancaires classiques.

En outre, une réduction ciblée des frais bancaires sur les transactions électroniques pourrait inciter davantage de ménages et de petits commerçants à intégrer leurs liquidités dans le circuit bancaire. Le développement des néo-banques et des fintechs, proposant des services bancaires à faible coût et accessibles via mobile, serait un autre levier efficace pour élargir l’inclusion financière.

Prudence face aux solutions agressives : les leçons des échecs internationaux

Si la lutte contre l’informalité monétaire et l’usage excessif du cash est un enjeu majeur pour la stabilité économique, l’histoire montre que les approches trop brutales peuvent engendrer des effets pervers et des crises économiques imprévues.

Les échecs passés fournissent autant d’enseignements que les succès. La démonétisation indienne de 2016, visant à éradiquer le cash noir, a entraîné une contraction du PIB et pénalisé les plus vulnérables, faute d’infrastructures alternatives. De même, la Grèce, malgré un plafond cash à 500 € depuis 2017, peine à juguler l’informel (21% du PIB en 2023), en raison d’une bureaucratie fiscale paralysante.

Ces cas soulignent deux impératifs :

– ne pas criminaliser l’usage du cash sans offrir d’alternatives accessibles à tous ;

– associer les réformes techniques à un choc de confiance dans les institutions.

Les données de la Banque africaine de développement (BAD 2023) montrent que les pays ayant réduit durablement l’informel (Ghana, Rwanda) ont combiné simplification fiscale (moins de 3 taux de TVA), modernisation des registres fonciers et campagnes de sensibilisation via des influenceurs locaux.

-oOo-

* L’écart de TVA (VAT GAP) désigne la différence entre la TVA théoriquement attendue par l'État et celle effectivement collectée.

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