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ECONOMIE

Argane : un patrimoine marocain sous emprise étrangère ?

Un post viral sur les réseaux sociaux vient de raviver le débat sur la domination de la filière d’argan par une multinationale française. Un sujet que Médias24 avait déjà mis en lumière en 2023. Faible valorisation locale, quasi-monopole sur les exportations et absence de protection juridique : retour sur une enquête révélant les enjeux économiques et réglementaires d’un patrimoine national sous-valorisé.

Argane : un patrimoine marocain sous emprise étrangère ?
R. B.
Le 23 mars 2025 à 15h48 | Modifié 24 mars 2025 à 15h53

Les réseaux sociaux se sont récemment emparés d'un sujet sur lequel Médias24 a alerté en 2023 à travers une enquête publiée en quatre épisodes : Argane. Hold-up sur un patrimoine national.

"Marocains, Marocaines, notre trésor national est en train de nous être volé sous nos yeux ! Une multinationale française, Olvea Group, Olvea Morocco a réussi à évincer nos coopératives féminines du marché de l’huile d’argan. Ces femmes, qui perpétuent un savoir-faire ancestral depuis des générations, se retrouvent aujourd’hui écartées par des pratiques injustes et prédatrices", écrit MoorishRbati sur X.

L'écrivaine et essayiste France Colle s'empare du sujet et fait une vidéo et s'interroge : "Pourquoi déposséder certaines femmes marocaines de leur travail ?"

Le sujet est en réalité plus complexe. Nous avons consacré une série d'articles à ce sujet pour mettre en lumière un patrimoine national qui attise des appétits de tous bords dans un secteur où se mêlent intérêts économiques, dispositions légales et équilibres sociaux.

L'enquête de Medias24 révélait plusieurs volets où ce patrimoine marocain ancestral profite à des étrangers au détriment des populations locales ou de l'économie marocaine.

Des importateurs qui contrôlent toute la chaîne au Maroc

La faible valorisation sur le marché marocain laisse très peu de valeur ajoutée aux producteurs marocains. L’huile d’argan pure locale est vendue par les producteurs à un prix bien inférieur à sa valeur marchande sur le marché international.

La principale cause de cette faible valorisation est la mauvaise évaluation en amont de la structure des coûts dans la chaîne de valeur nationale, en plus de la défaillance de gouvernance de la filière, ce qui profite au principal acteur privé de la filière au Maroc.

"Les coopératives vendent leur production au prix de revient ou parfois même à perte, car elles ont des contrats avec des clients. C’est le cas à l'Union des coopératives féminines de l’arganeraie : nous avions un contrat avec un client et nous avons été obligées de vendre à perte pendant pratiquement une année", nous expliquait Jamila Idbourrous, directrice de l'Union des coopératives féminines de l’arganeraie (UCFA), qui regroupe plus d’une vingtaine de coopératives réparties dans les six provinces de l’arganeraie.

Notre enquête révélait que le plus gros de l’huile d’argan exportée dans le monde transite par un groupe français, Olvea. On estime à 70% la quantité en volume écoulée par ce groupe sur le marché international.

Le contrôle en amont et en aval de la chaîne de valeur confère à cet opérateur français le quasi-monopole, comme le révèle un rapport de l’IPD (le Bureau de la promotion des importations en Allemagne) sur l’exportation de l’huile d’argan vers l’Europe. On peut y lire : "Dans le cas particulier de l’huile d’argan marocaine, une part de marché importante est détenue par des importateurs qui contrôlent toute la chaîne d’approvisionnement dans le pays d’origine, depuis la production de l’huile jusqu’à la distribution. C’est le cas, par exemple, de l’entreprise française Olvea. Ces entreprises ont une influence importante sur la disponibilité du produit, les prix du marché et sont des concurrents redoutables pour les petits exportateurs et coopératives. Notons aussi, dans le cas de l’huile d'argan, l’influence importante en amont de la chaîne de valeur des négociants et traders qui achètent et entreposent des quantités d’amandons qu’ils revendent au gré des fluctuations du marché".

Dans cette enquête, l'ancien président de l’Association marocaine de l’indication géographique de l’huile d’argane (AMIGHA), estime que "seuls 5% environ de la valeur ajoutée de la filière profitent au Maroc. Le reste est réparti entre les intermédiaires et les revendeurs".

Une source au sein d'une coopérative locale nous confiait sans ambiguïté : "Le groupe français définit à lui seul l’avenir de la fédération interprofessionnelle FIFArgane. À chaque fois qu’il y a un contentieux, c’est systématiquement le parti de la multinationale qui l’emporte, et ce, à cause de son poids dans la production nationale".

L'argan n'a toujours pas le statut d’indication géographique protégée

Notre enquête se penchait aussi sur l'aspect réglementaire. Sur le tard, les producteurs et productrices de l’huile d’argan se sont regroupés en coopératives, au début des années 2000, dans le but à la fois de promouvoir leur savoir-faire et de profiter de la valeur que les marchés occidental et local accordaient à cette denrée.

Mais cette conquête espérée des marchés internationaux a été confrontée à l'impossibilité d’utiliser le nom 'Argane', celui-ci étant la propriété du laboratoire français Pierre Fabre. Ce dernier a procédé à l’enregistrement de la marque 'Argane' dès l’année 1983.

Une bataille judiciaire enclenchée en 2013 entre deux entreprises françaises pour l'usage du terme "Argane" comme marque commerciale relance l'espoir des coopératives marocaines. Dans ce dossier, la justice française a considéré que le terme 'Argane' renvoyait au nom générique d’un arbre fruitier endémique du sud du Maroc et de l’Algérie, et qu’il ne pouvait de fait y avoir d’exclusivité quant à son utilisation.

Ainsi, les coopératives marocaines peuvent utiliser l’appellation 'Argane', mais sans présenter aucune garantie quant à la protection de l’indication géographique. Pour cela, une autre bataille juridique doit être engagée.

En mai 2024, Jamila Idbourouss nous expliquait que, s’agissant de l’indication géographique protégée, le dossier fait actuellement l’objet d’une réforme du cahier des charges. "Au cours de ces dix années, il y a eu des changements de versions et des changements de standards, en plus du défaut de reconnaissance de l’organisme certificateur par les instances internationales".

"L’implication des institutions nationales, dont le ministère de l’Agriculture, est nécessaire pour protéger l’appellation Argane à l’échelle nationale et internationale", concluait-elle.

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R. B.
Le 23 mars 2025 à 15h48

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