L’appel à la générosité publique : quels enjeux et quel impact du Téléthon sur les personnes en situation de handicap ?
Le Téléthon 2025 organisé en avril par l’AMH et 2M a été critiqué pour son approche caritative. Dans cet article, Karim Cherkaoui, acteur engagé dans le domaine des droits des personnes en situation de handicap, analyse les principaux enjeux de ce débat national.
Tout au long du mois d’avril, l’AMH, en partenariat avec 2M, a organisé le Téléthon 2025. Cet événement a suscité de vives critiques de la société civile, notamment de la part des acteurs engagés pour la promotion des droits des personnes en situation de handicap. Ces derniers ont lancé une mobilisation sous le nom de "Mouvement Dignité Maintenant" pour dénoncer le recours à une approche caritative.
À travers la signature d’une déclaration adressée à l’opinion publique, ils ont plaidé contre ce mode de collecte de fonds, qu’ils jugent contraire à une démarche fondée sur les droits, et ont appelé à un soutien plus respectueux de la dignité des personnes concernées.
Cette initiative appelle à une analyse approfondie des objectifs de l’appel à la générosité publique lancé par l’AMH et son partenaire 2M, ainsi que de son impact sur les personnes en situation de handicap dans notre pays.

Historiquement parlant, le Téléthon est une émission télévisée caritative créée pour collecter des fonds pour des causes spécifiques, souvent liées à la santé ou au handicap. Le premier Téléthon a eu lieu aux États-Unis en 1960 pour collecter des fonds pour la recherche sur la dystrophie musculaire. Depuis ce jour, l'objectif principal du Téléthon est de sensibiliser le public à une cause spécifique et de collecter des fonds pour financer des recherches, des traitements ou des services pour les personnes objet de l’appel à la générosité publique.
Au Maroc, le concept du Téléthon est associé à l’AMH depuis 1993, d’abord en partenariat avec la SNRT, puis avec la chaîne 2M. L’objectif principal était de collecter des fonds pour financer la construction du centre Noor pour les personnes en situation de handicap à Casablanca, une initiative largement saluée à l’époque par l’ensemble de la société, pour plusieurs raisons :
1/ la domination à l’époque de l’approche médico-caritative pour répondre aux différentes questions liées au handicap ;
2/ l’absence de centres de rééducation fonctionnelle dédiés aux personnes en situation de handicap.
3/ Le Téléthon a été considéré à ce moment comme une action novatrice qui a rendu la question du handicap plus visible par une large médiatisation, a poussé aux changements de regard envers les personnes en situation de handicap et a initié l’adoption par la société civile marocaine de l’approche droit comme standard minimum pour assurer l’accès des personnes en situation de handicap aux droits civique, économique et social. Cette action de plaidoyer des ONG œuvrant dans le domaine du handicap est couronnée par la ratification de la convention relative aux droits des personnes handicapées en 2009.
Le "Mouvement Dignité maintenant" déclenché depuis la déclaration de l’AMH et de 2M du lancement du Téléthon 2025 nous interpelle tous et pousse à poser des questions légitimes et à cerner les enjeux du Téléthon, qu’on peut identifier comme suit :
- sensibiliser à une cause bien déterminée,
- collecter des fonds pour trouver une ou des solutions pour répondre à cette cause,
- déterminer l’impact quantitatif et qualitatif sur la population cible.
Tout au long de cet article, on va essayer d’analyser et de cerner les grands axes de ce débat national déclenché.
La solidarité et la bienveillance sont considérées comme l’une des qualités louables que la religion islamique incite chaque musulman à posséder. Cette qualité est considérée comme l’une des bonnes actions qu’un musulman accomplit envers sa famille, ses proches, ses amis, ses voisins et toutes les personnes qui l’entourent. Juridiquement, toute action d’appel à la générosité publique est régie par le dahir n°1-22-79 portant promulgation de la loi n°18-18 relative à l’organisation des appels à la générosité publique et à la distribution d’aides à des fins caritatives (BO n°7159, 9 janv. 2023). Certainement, l’AMH a bien répondu aux différentes conditions juridiques pour l’appel à la générosité publique, surtout après avoir repris son nom d'origine (l’Amicale marocaine des handicapés-AMH). Mais d’un autre point de vue, le fait d’être conforme à la loi n’épargne pas nécessairement une telle action des interrogations, critiques ou remises en question.
Du point de vue de la société civile engagée dans la défense des droits des personnes en situation de handicap (PSH), ainsi que du "Mouvement Dignité Maintenant", le Téléthon 2025, à travers les messages qu’il véhicule, représente un recul vers l’approche médico-caritative. Or, le Maroc —tant au niveau gouvernemental que sociétal— a rompu avec cette approche depuis plusieurs années, en faveur d’une approche fondée sur les droits humains. Toute initiative dans ce domaine devrait donc être conforme à la Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH) et à la Constitution. Dans le cas contraire, une action revendicative devient légitime. C’est dans cet esprit que plusieurs ONG actives dans le champ du handicap ont publié une déclaration à l’opinion publique, illustrant le haut degré de maturité atteint par cette société civile, qui œuvre à faire de leur cause une priorité nationale et sociétale.
L’enjeu principal des précédentes éditions du Téléthon organisées par l’AMH était de collecter des fonds pour financer des projets répondant aux besoins des personnes en situation de handicap. Cependant, un écart persiste entre les montants collectés, les engagements annoncés par l’association organisatrice et la réalité des projets effectivement réalisés.
Les premières éditions de 1993, 1994, 1998 et 2000 ont permis de mettre sur pied le centre Noor, qui est consacré à la rééducation fonctionnelle et à la réadaptation sociale. La cinquième édition de 2002 avait pour but de collecter des dons pour permettre de "doter le Royaume de structures moyennes de rééducation et de réadaptation en collaboration avec des associations régionales, d'achever le programme en construisant les annexes du centre Noor : l'espace sportif et l'espace social, et d'assurer la prise en charge des personnes handicapées démunies qui ne bénéficient pas de couverture sociale".
Entre le Téléthon de 2002 et celui de 2025, trois points suscitent le questionnement de l’AMH et de son partenaire concernant l’écart entre les engagements pris lors de la collecte des fonds et leur réalisation effective.
Premièrement, en 2002, l’AMH s’était engagée à utiliser les fonds collectés pour l’extension du centre Noor, alors qu’en 2025, des fonds sont à nouveau collectés pour la même cause.
Deuxièmement, l’AMH avait signé des conventions avec des associations régionales pour construire des annexes du centre Noor dans différentes régions, ce qui soulève des questions quant au degré d’engagement envers les donateurs et les autorités compétentes.
Troisièmement, sur le plan éthique, il y a eu une transformation du centre Noor, initialement centre de rééducation, en centre hospitalier, ce qui soulève des interrogations sur les coûts et la nature des prestations offertes. Ce changement explique également la modification temporaire du nom de l’association en "Groupe AMH", avant le retour à l’ancienne dénomination, afin de ne pas perdre son éligibilité à la collecte de dons publics.
Le troisième enjeu du Téléthon concerne son impact réel sur la vie des personnes en situation de handicap, notamment en leur offrant des services accessibles et de qualité. À cet égard, il me semble important de distinguer les prestations fournies par le centre hospitalier des actions caritatives mises en œuvre par l’association. Par ailleurs, avec un nombre très limité de bénéficiaires pour certaines initiatives (par exemple : la "koffa" du Ramadan, les aides techniques, les cartables, etc.), il convient de noter que le soutien au club sportif AMH ne fait pas partie des priorités de l’association.
À mon avis, il ne faut pas se limiter à l’impact matériel du Téléthon. Il faut aller au-delà de la simple construction de murs, aussi bien décorés soient-ils, avec des couleurs foncées, des tableaux ou un mobilier soigné. L’impact d’une telle action doit se traduire par des retombées concrètes pour les personnes en situation de handicap démunies, sans couverture sociale, et particulièrement celles vivant dans des zones enclavées.
Dans quelle mesure le Téléthon a-t-il influencé les décideurs et sensibilisé leurs consciences afin de chercher des solutions aux différents problèmes rencontrés par les personnes en situation de handicap, tels que le droit à l’accès aux soins, à l’éducation, à l’emploi, etc. ?
Dans quelle mesure cette action a-t-elle un impact sur la société, pour changer les perceptions et le regard porté sur les personnes en situation de handicap, souvent enracinés dans nos croyances et discours collectifs, et qui peuvent conduire à des attitudes discriminatoires, péjoratives et stigmatisantes ?
La critique est portée aussi sur 2M en tant qu’établissement public financé par les fonds des contribuables : celle-ci devrait participer à la conscientisation de la société et des décideurs sur les questions liées aux handicaps en toute objectivité sans être intéressée par le gain matériel ni le nombre de spectateurs lors d’un évènement social.
Mettre en avant des jeunes en insistant principalement sur leur handicap et exploiter ces "jeunes handicapés Posters" que l’événement présente pour inciter à une générosité massive des citoyens reste critiquable. Plutôt que de simplement susciter la compassion, il faudrait sensibiliser le public à une cause précise et spécifique, soutenir les personnes en situation de handicap dans leur lutte pour un changement de regard, et mettre en lumière leurs actions revendicatives pour un accès équitable aux droits fondamentaux —éducation, santé, emploi, etc.— et pour que les politiques publiques intègrent pleinement la question du handicap dans les différents programmes de développement.
Nous sommes malheureusement face à une chaîne qui véhicule auprès des Marocains des perceptions négatives à l’égard des personnes en situation de handicap, alors qu’elles sont des citoyens à part entière. Le rôle des médias devrait être de combattre tous les stéréotypes à leur encontre, et de défendre leur droit à vivre dignement, loin de la marge sociale et de la pitié des donateurs.
Enfin, il est essentiel d’éveiller les consciences. La question de l’éthique et de la morale reste toujours d’actualité, malgré l’existence d’un encadrement et d’une réglementation juridique encadrant tout acte de donation. Le rôle de la société civile est de mettre en place un système de vigilance afin de lutter contre toutes les dérives susceptibles de porter atteinte à la dignité des personnes en situation de handicap. Il ne s’agit pas de culpabiliser le public, mais bien de le sensibiliser et de le prévenir contre toute action abusive qui pourrait porter atteinte à la dignité des personnes et restreindre leur accès à leurs droits fondamentaux.
Suite à la publication de cet article, Mme Amina Laraki Slaoui, présidente de l'AMH (Amicale Marocaine des Handicapés) nous a adressé un droit de réponse comportant des explications et des éclairages concernant les questions évoquées ci-dessus:
“Téléthon et Handicap” : éclairage de l’Amicale marocaine des handicapés
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