Le prix Nobel d’économie 2025 a été décerné pour des travaux sur la croissance. Des travaux qui mettent l’innovation au cœur du développement et montrent que le progrès naît d’un processus interne à l’économie, soutenu par la concurrence et par des institutions solides.
Le prix a été décerné à Joel Mokyr, historien de l’économie à l’Université Northwestern, pour avoir identifié les prérequis d’une croissance soutenue par le progrès technologique.
Il a également été attribué conjointement à Philippe Aghion, professeur au Collège de France, et à Peter Howitt, de l’Université Brown, pour la théorie de la croissance soutenue par la destruction créatrice. Il s’agit d’un article publié par les deux économistes en 1992.
Il portait sur "un modèle de croissance par la destruction créatrice".
Détruire, c’est aussi faire durer : la logique de la destruction créatrice
Ce mécanisme, inspiré des travaux de Joseph Schumpeter, dont les premières idées remontent à 1911 et qui furent pleinement développées en 1942 dans Capitalism, Socialism and Democracy, a été repris et modernisé par Aghion et Howitt dans leur théorie de la croissance.
Dans ce modèle, chaque nouvelle technologie remplace l’ancienne et transforme la manière de produire. C’est ce que Schumpeter appelait la destruction créatrice. Le progrès élimine les activités et les outils dépassés, mais fait émerger de nouvelles industries, de nouveaux emplois et des gains de productivité. Autrement dit, l’économie progresse en se réinventant en permanence.
Le modèle s’inscrit dans la famille des modèles de croissance endogène, qui se sont imposés dans la recherche économique à partir des années 1980, avec les travaux de Paul Romer et Robert Lucas, pionniers de cette approche.
Romer, lauréat du prix Nobel en 2018, a montré que le progrès technologique pouvait être expliqué par les décisions d’investissement en R&D et en capital humain. Ces modèles marquent un tournant dans la pensée économique puisqu’ils considèrent que l’innovation devient une décision économique, produite par des investissements en recherche, en capital humain et en idées.
Ils montrent que la croissance peut être soutenue par des politiques publiques (éducation, R&D, concurrence), et que les institutions jouent un rôle déterminant.
Dans les modèles de croissance exogène, comme celui de Robert Solow (1956), la technologie est un facteur extérieur au modèle. On explique la croissance par l’accumulation du capital et du travail, mais le progrès technique, qui détermine la croissance à long terme, est donné, comme s’il tombait du ciel. Le modèle montre bien la convergence des économies et la stabilité à long terme, mais il ne dit pas pourquoi l’innovation se produit ni comment la politique économique peut la stimuler.
La concurrence optimale et le rôle stratégique de l’État
Pour atteindre une croissance soutenue et durable, la question du fonctionnement du marché et du rôle de l’État devient centrale. Pour Aghion et Howitt, tout repose sur ce qu’ils appellent la concurrence optimale.
Ce n’est ni le monopole figé qui tue l’innovation, ni la concurrence débridée qui étouffe les profits et décourage la recherche.
La croissance naît dans un entre-deux, quand la pression concurrentielle est assez forte pour pousser les entreprises à innover, mais pas au point de rendre l’effort inutile ou non rentable.
En dessous de ce seuil, le système se verrouille, les rentes s’installent et la productivité stagne. Au-delà, la rivalité excessive détruit les marges nécessaires à l’investissement. L’État doit donc maintenir cet équilibre, en évitant à la fois la rente et la guerre des prix, pour que la concurrence reste un moteur de progrès et non un frein.
L’apport de Mokyr est complémentaire et indispensable parce qu’il réhabilite la profondeur historique comme condition économique. Les révolutions industrielles n’ont pas été de simples chocs d’investissement, mais des mutations de culture, d’attitude vis-à-vis de la science et du savoir, d’architecture institutionnelle permettant la circulation des idées et leur mise à l’épreuve.
La mise en perspective avec le prix Nobel d’économie 2024 est ici éclairante, car elle verrouille le chaînon manquant entre idées et structures. Acemoglu, Johnson et Robinson ont été récompensés pour avoir démontré le rôle des institutions dans la prospérité de long terme.
Ce socle institutionnel n’est pas décoratif, il conditionne les incitations, la protection des droits de propriété, la capacité d’entrée des nouveaux acteurs, et donc la possibilité même d’une destruction créatrice soutenable.
Des leçons à en tirer pour le Maroc ?
Les comptes nationaux publiés par le HCP indiquent que l’économie a progressé en 2024, avec une croissance réelle de 3,8%. Elle reste toutefois contrastée, en raison de fortes divergences sectorielles entre les activités non agricoles et agricoles.
Cette progression traduit un redressement conjoncturel de l’activité économique. Elle ne permet toutefois pas encore de juger de la capacité du pays à transformer cette reprise en véritables gains de productivité. En réalité, cette croissance reste largement portée par la dépense publique et l’investissement de l’État, qui assurent une impulsion constante, au prix toutefois d’un endettement croissant.
Le défi n’est plus seulement de maintenir le rythme de l’investissement, mais d’en améliorer l’efficacité. Chaque dirham de dépense publique doit produire davantage de valeur ajoutée, d’emplois et d’innovation pour que la croissance soit durable.
Pour évaluer la solidité structurelle du modèle, il faut aller au cœur du moteur. Cela suppose d’observer la dynamique d’innovation, la qualité des institutions qui la soutiennent et l’état de la concurrence. C’est précisément sur ces trois dimensions que l’approche schumpétérienne permet d’apprécier la trajectoire marocaine.
Il s’agit d’un travail de long terme, fondé sur des réformes bien ciblées et orientées vers un même objectif. Le saut qualitatif exige avant tout une véritable capacité d’innovation locale. Cela suppose un capital humain dense, une finance prête à assumer le risque de long terme, une justice prévisible et une politique de concurrence qui évite que la protection ne se transforme en rente.
Il faut ensuite accepter que la destruction créatrice a un coût politique, et que l’État doit amortir la transition par la formation, la reconversion et des trajectoires de mobilité.
Sans cette ingénierie sociale, la société se crispe, la diffusion des technologies ralentit et le compromis pro-innovation se délite. Ces points représentent le cœur de la philosophie schumpétérienne, qui fait de la création et de la destruction une condition normale du progrès.