Malgré des mesures coûteuses pour soutenir les ménages, le pouvoir d’achat ne se redresse toujours pas. Des salaires ont été revalorisés, l’impôt sur le revenu allégé et la protection sociale étendue, mais l’impact reste limité. Les prix, surtout alimentaires, demeurent élevés et les gains enregistrés n'effacent pas les hausses. Le fossé persiste entre les efforts publics et la réalité vécue par les ménages.
Par
Badr Elhamzaoui
Le 27 octobre 2025 à 16h30
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Modifié 27 octobre 2025 à
7h40
Des parents qui arbitrent entre le paiement de l'école (privée) et des achats de vêtements; des familles qui achètent du poulet au détail ou qui ne mangent plus la viande que rarement... : les ménages ont été rudement impactés par l'inflation qui a succédé au Covid. Et surtout pour les produits alimentaires.
Le pouvoir d’achat des ménages reste l’un des enjeux sociaux majeurs au Maroc, malgré l’effort budgétaire considérable engagé depuis trois ans.
Après deux années successives en 2022 et 2023 de forte inflation liée aux tensions géopolitiques, à la perturbation des chaînes d’approvisionnement, à la sécheresse et au ralentissement économique, le gouvernement a déployé un ensemble de mesures pour amortir l’impact sur la vie quotidienne des citoyens.
Ces mesures ont indéniablement contribué à limiter l’ampleur du choc sur les ménages. Sans elles, la situation aurait été plus grave et aurait pu créer un déséquilibre économique susceptible de se transformer en tensions sociales. Mais ces mesures sont un échec dans la mesure où elles ne sont pas parvenues à faire baisser des prix devenus très élevés, notamment pour l'alimentation.
Les mécanismes du marché n'ayant pas fonctionné, et l'alimentation étant un poste de dépense stratégique, pourquoi ne pas envisager de plafonner les prix de certaines denrées comme la viande, le poulet ou la sardine? s'interrogent des économistes. Comment accepter que le gouvernement puisse justifier les prix élevés par l'existence de lobbies et de circuits de distribution opaques?
Les principales mesures pour soutenir les ménages
L’amélioration directe des revenus a constitué l’un des principaux leviers d’intervention. Dans le secteur public, les accords issus du dialogue social ont permis d’augmenter les salaires. Dans le secteur privé, la réforme de l’impôt sur le revenu a contribué à relever le revenu des salariés et des retraités. À cela s’ajoute la revalorisation du SMIG.
Ces mesures soulagent partiellement la pression financière sur les ménages disposant d’un revenu formel. L’effet de ces mesures est indéniable pour une partie du salariat, mais leur portée demeure limitée à la population déclarée et stable.
Le renforcement de la protection sociale constitue un deuxième pilier majeur des actions engagées, à travers la mise en place d’aides directes et l’intégration d’un nombre élargi de ménages au système de couverture sociale, notamment via l’AMO Tadamon.
Cependant, ce qui continue de peser quotidiennement sur l’expérience de vie des ménages marocains, ce sont les prix des produits alimentaires. C’est sur ce poste essentiel que la pression est la plus ressentie.
L’État a également déployé plusieurs mécanismes de subvention et de soutien aux filières afin de contenir les coûts et d’alléger, en principe, les prix finaux pour les consommateurs.
Pourtant, malgré ces efforts, les prix demeurent à des niveaux élevés, et le ressenti social reste contrasté. L’inflation s’est certes modérée, mais les prix ne sont jamais revenus à leurs niveaux d’avant-crise. Ils sont restés élevés.
Pouvoir d’achat : le ménage marocain ne ressent pas l’accalmie
Après près d’un an et demi d’inflation maîtrisée et relativement stable au Maroc, où en est réellement le pouvoir d’achat ?
Les statistiques officielles, qu’il s’agisse du
moral des ménages ou des indicateurs relatifs au pouvoir d’achat, montrent une dégradation notable de ce dernier. De même, les capacités d’épargne sont devenues très limitées.
La plus récente publication du HCP sur le pouvoir d’achat souligne une chute vertigineuse en 2022, suivie d’un redressement timide en 2023, avec un gain inférieur à 2%.

Le ressenti est encore plus palpable lorsqu’il s’agit des produits alimentaires, dont les prix continuent de se maintenir à des niveaux difficilement justifiables malgré les mesures engagées et l’amélioration progressive de la conjoncture.
Les données de l’IPC confirment cette réalité. Alors que l’inflation générale a atteint 6,6% en 2022 avant de ralentir à 6,1% en 2023, l’inflation alimentaire, elle, s’est envolée de 11% en 2022 puis de 12,5% en 2023. Sur la même période, les produits non-alimentaires sont restés nettement plus contenus, à 3,9% en 2022 et seulement 1,7% en 2023. Autrement dit, ce n’est pas l’ensemble des prix qui a exercé la pression la plus forte sur les ménages, mais principalement l’alimentation.
Cette dynamique crée une forme d’inflation résistante dans l’esprit des ménages. Même lorsque l’inflation générale retombe, les prix alimentaires ne reviennent pas à la normale. En 2024, l’inflation alimentaire est certes retombée à 0,8%, mais après deux années de hausses cumulées de 23,5% (2022-2023), ce ralentissement ne représente pas un retour à des prix abordables, seulement un arrêt de l’hémorragie. Les ménages restent donc face à un niveau élevé de prix, et non à une baisse compensatoire.

Il faut rappeler que l’alimentation occupe une place centrale dans le budget des ménages. Dans l’IPC (indice des prix à la consommation), son poids représente 37,5%, ce qui en fait le premier poste de dépense.
Pour les ménages pauvres et vulnérables, cette part peut facilement excéder les 40% des dépenses totales. Dès lors, lorsque l’alimentation flambe, l’impact est immédiat, direct et souvent destructeur pour le pouvoir d’achat, car il touche un poste incompressible. On ne peut ni réduire ni reporter sa consommation alimentaire.
Par ailleurs, il convient de noter que, selon la présentation de la ministre de l’Économie et des Finances, Nadia Fettah, devant la Chambre des représentants, l’effort public consacré au soutien des prix des matières de base s’élève, au titre de l’année 2026, à près de 14 MMDH. Cette enveloppe couvre notamment la compensation du gaz butane, du sucre et de la farine nationale de blé tendre.
Subventions, aides, fiscalité… Pourquoi le modèle actuel atteint ses limites
Pourquoi, malgré une inflation désormais maîtrisée et des mesures coûteuses mises en œuvre par le gouvernement, les prix restent-ils élevés, particulièrement ceux des produits alimentaires ?
Plusieurs facteurs structurels expliquent cette inertie, notamment des défaillances de concurrence sur certains marchés, des marges et coûts intermédiés difficiles à suivre, ainsi qu’une forme d’inertie inflationniste qui maintient les prix à un plateau élevé, même lorsque les pressions extérieures se détendent.
La stratégie adoptée ces dernières années a permis d’éviter une crise sociale plus aiguë. Sans l’action de l’État, l’érosion du pouvoir d’achat aurait été nettement plus sévère, affirme le gouvernement. Mais l’enjeu désormais n’est plus seulement d’amortir, il est de restaurer.
Il devient nécessaire d’opérer un changement de paradigme. Passer d’une logique de dépenses sociales réactives à une logique d’investissement social évalué. Autrement dit, soutenir le pouvoir d’achat par des subventions, des aides ou des allègements fiscaux est utile, mais ne suffit pas si les facteurs structurels à l’origine de la hausse du coût de la vie persistent.
L’évaluation de l’impact réel des politiques mises en œuvre doit être systématisée, afin de mesurer leur efficacité, d’optimiser l’allocation des ressources publiques et de renforcer la transparence. Investir n’a de sens que si l’impact sur la vie des citoyens est tangible et mesuré.
Le pouvoir d’achat ne se restaure pas durablement par la seule injection de ressources financières. Il repose aussi sur des réformes structurelles des marchés, de la distribution, de la concurrence et du modèle de création de valeur.
Soutenir les revenus, oui, mais il faut également agir sur les prix, sur les coûts et sur l’organisation des chaînes de valeur. À défaut, les ménages continueront de ressentir un décalage entre les annonces budgétaires et leur réalité quotidienne.
Ci-dessous (réservé aux abonnés), notre dashboard inflation et indice des prix à la consommation. Cliquer sur indices mensuels pour afficher l'évolution historique.
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