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La Bolivie tourne le dos à la “rasd” : l’Amérique latine bascule-t-elle définitivement ?

La rupture annoncée par La Paz marque un nouveau revers pour le camp séparatiste en Amérique latine. Après des décennies d’allers-retours idéologiques hérités de la guerre froide, la dynamique régionale semble désormais s’orienter vers une lecture plus pragmatique du dossier du Sahara, dans le sillage de la reconnaissance américaine de 2020 et de la résolution 2797 du Conseil de sécurité. Reste à savoir si ce basculement est conjoncturel ou s’il s’inscrit dans une recomposition durable des équilibres diplomatiques du continent.

La Bolivie tourne le dos à la “rasd” : l’Amérique latine bascule-t-elle définitivement ?
Nasser Bourita et le président salvadorien Nayib Bukele. Palais national de San Salvador, le 16 juillet 2019.
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Le 26 février 2026 à 16h12 | Modifié 26 février 2026 à 16h13

Ce lundi 23 février 2026, la Bolivie est devenue le dernier pays à couper tout "lien" avec la pseudo "république arabe sahraouie démocratique" (rasd). Une décision communiquée par son propre ministre des Affaires étrangères, Fernando Ramayo, à son homologue marocain, Nasser Bourita, lors d'un entretien téléphonique que les deux diplomates ont eu.

Certes, ce n'est pas la première fois que ce pays d'Amérique du Sud revient du bon côté de l'histoire. Ayant déjà reconnu l'entité séparatiste en décembre 1982, il était revenu sur sa décision en janvier 2020, dans le contexte de la chute du régime socialiste du président Evo Morales et de son remplacement par la libérale Jeanine Áñez.

Mais l'arrivée aux commandes, en novembre 2020, de Luis Arce, ancien ministre des Finances d'Evo Morales, avait fait rebasculer La Paz, qui à partir de septembre 2021 s'était re-rangée aux thèses de l'Algérie.

Jusqu'à donc l'entrée en fonction, le 8 novembre 2025, du président Rodrigo Paz, lui-même fils de l'ancien président Jaime Paz. Un chef d'État "centriste", comme le rappelle le président du think tank NejMaroc (Tanger) et spécialiste de l'Amérique latine, Mohamed Badine El Yattioui (également enseignant-chercheur au National Defence College d'Abou Dabi, aux Émirats arabes unis).

"C'est un président beaucoup plus pragmatique d'un point de vue diplomatique, qui souhaite baser ses relations internationales sur une vision plus réaliste et plus proche de la realpolitik", décrypte Mohamed Badine El Yattioui, en faisant le parallèle avec les prédécesseurs de Rodrigo Paz "notamment ces 20 dernières années", à l'instar d'Evo Morales et de Luis Arce, et qui, selon lui, "se basaient essentiellement, voire même uniquement, sur une vision idéologique des relations internationales".

Une lecture du Sahara héritée de la guerre froide

Mais il faut dire que ce n'est pas là une "particularité" bolivienne ; dans toute l'Amérique latine, c'est une certaine lecture du différend autour du Sahara qui a souvent dominé dans les esprits, à telle enseigne que la région compte le deuxième nombre de pays, après l'Afrique, à avoir enregistré le plus de reconnaissances à l'égard de la pseudo "rasd" (seize États latinoaméricains ont, au total, franchi le pas à un moment ou un autre).

La Bolivie tourne le dos à la “rasd” : l’Amérique latine bascule-t-elle définitivement ?

En gros, l'idée était que le polisario serait un mouvement de libération nationale, et qu'appuyer la proclamation de sa soi-disant "république" dans les provinces du Sud marocaines participerait de la lutte contre l'impérialisme occidental et notamment celui des États-Unis. Et ce, alors que l'organisation séparatiste ne réunissait même pas les attributs d'un État, à savoir un territoire, une population permanente, un gouvernement effectif et la capacité d'entrer en relations internationales.

"Dans les années 70 et 80, la cause du polisario était intrinsèquement liée aux mouvements de libération nationale soutenus par le bloc de l'Est. La reconnaissance de la "rasd" était un marqueur d'identité pour la "gauche révolutionnaire" latine. Pour des pays comme la Bolivie, le soutien au polisario était un produit d'exportation idéologique algérien", relate le diplomate marocain Ali Achour, qui a notamment servi, au cours de sa carrière, en tant qu'ambassadeur du Maroc à Caracas (mai 1993-novembre 1996) et à Brasília (décembre 2003-janvier 2006).

Le reflux progressif des reconnaissances

Mais ce dernier de souligner aussi que diplomatiquement parlant, le Royaume a longtemps été absent de l'Amérique latine, n'ayant commencé à se doter d'ambassades que "dans les années 1980". D'ailleurs, le premier vrai recul latino-américain de la "rasd" commence quelques années après, avec pas moins de dix retraits de reconnaissances dans la séquence qui va de septembre 1996 à juin 2004 (dans l'ordre, Pérou, Salvador, Guatemala, Honduras, Costa Rica, Nicaragua, Paraguay, Colombie, République dominicaine, Équateur).

Puis, le mouvement décélère à un moment, avant de repartir de plus belle à partir d'octobre 2013 avec Haïti (qui est également considéré comme étant un pays latinoaméricain), dans un contexte toutefois foncièrement différent : celui où le Maroc a, entretemps, soumis à la discrétion du Conseil de sécurité son initiative pour la négociation d'un statut d'autonomie au Sahara. Un draft dont le "sérieux" et la "crédibilité", reconnus aujourd'hui par la majorité des pays du monde (+120, à aujourd'hui), portent en même temps un sacré coup aux velléités séparatistes de l'Algérie et de son faux-nez polisarien.

"L'argumentaire de l’Algérie et du polisario repose sur le référendum. Or, ce processus est dans l'impasse technique et politique aux Nations unies depuis des décennies. De nombreux États estiment désormais que le statu quo ne sert personne. Plutôt que de soutenir une thèse factice, ils préfèrent s'aligner sur la position qui semble capable de clore le dossier : une autonomie sous souveraineté marocaine", expose Ali Achour.

Et Mohamed Badine El Yattioui d'abonder dans exactement le même sens, en remettant aussi sur le tapis l'importance qu'a constituée la reconnaissance de décembre 2020 par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur son Sahara, à l'origine d'une vague de décisions du même tonneau de grandes capitales en faveur de l'intégrité territoriale du Maroc — l'Espagne en mars 2022, la France en juillet 2024, le Royaume-Uni en juillet 2025 — et, surtout, de la résolution 2797 du Conseil de sécurité mettant en avant le plan d'autonomie marocain comme base pour la négociation d'une solution "juste, durable et mutuellement acceptable".

"Certains pays ont mis plus de temps que d'autres, mais en Amérique on est sur une dynamique positive", commente-t-il.

Des positions encore contrastées en Amérique latine

Reste toutefois à préciser que ce n'est pas toute l'Amérique latine qui a toujours été pour ou contre le Maroc. Dans le rang des "poids lourds" régionaux, le Brésil, l'Argentine et le Chili n'ont par exemple jamais reconnu la "rasd", tandis que le Mexique, le plus grand pays du monde à entretenir des "relations" avec elle — depuis septembre 1979 —, n'appuie la cause séparatiste que passivement. Ce qui fait d'ailleurs croire à Ali Achour que Mexico "gardera sa position d’équilibre", à savoir celle d'une "reconnaissance mais sans activisme ni soutien ostentatoire", avec "ambassade "rasd" mais au niveau de chargé d’affaires seulement" — comme c'est le cas actuellement.

Quant à la Colombie, dernier membre du "Big Five" latinoaméricain, si elle a rétabli sa "reconnaissance" en août 2022 vingt-deux ans après l'avoir suspendue — en décembre 2000, c'est uniquement dans le pas de l'élection du président Gustavo Petro, un ancien guérillero repenti mais qui n'a pas totalement renoncé à son missel marxiste-léniniste : dans un discours public en date de mars 2024, lui-même se disait encore nostalgique de sa vie dans les camps d'entraînement révolutionnaires libyens "sous les étoiles, guitare à la main, aux côtés du polisario". Cela peut donc encore changer à tout moment, selon la réalité électorale dans le pays.

En revanche, il est bel et bien certains inconditionnels du polisario : Cuba, avec qui le Maroc avait rompu pendant 37 ans — d'avril 1980 à avril 2017 —  pour son implication intempestive dans la guerre du Sahara ; et le Vénézuela, sans relation avec le Royaume depuis février 2009 après qu'elle avait, à l'époque, dépêché son ambassadeur à Alger dans les camps de Tindouf (Algérie) en appui aux milices séparatistes.

Mais on l'a vu, le pouvoir vénézuélien vient de vaciller le 3 janvier 2026 avec la capture du président Nicolás Maduro par les autorités américaines, en raison de son implication présumée dans les réseaux de trafic de drogue dans les Amériques. Comme quoi, rien n'est vraiment inscrit dans le marbre.

La nouvelle génération de dirigeants latinoaméricains

Et c'est ce qu'illustre justement, pour y revenir encore, l'initiative de Rodrigo Paz en faveur du Maroc. Car comme lui, du Salvador de Nayib Bukele à l'Équateur de Daniel Noboa, il est une nouvelle classe de dirigeants latinoaméricains qui réflechissent désormais différemment, en dehors des catégories politiques traditionnelles qui furent celles de leurs prédécesseurs du temps de la guerre froide.

Pour ceux-là, le maître-étalon de toute décision et de toute orientation politique, surtout lorsqu'elle a trait à la diplomatie, c'est la raison d'État, en dehors de toute autre considération fantasmagorique.

"Il y a la volonté de trouver des partenaires économiques et de diversifier son économie. Le Maroc, comme hub, comme porte d’entrée en Afrique, développe déjà des partenariats avec des pays très importants en Amérique latine. Évidemment, la Bolivie souhaite y participer, souhaite en faire partie, afin de pouvoir également diversifier ses clients, mais surtout ses fournisseurs, puisque c’est un pays qui a des besoins, qui a des demandes dans tout un tas de secteurs, notamment agricoles", synthétise Mohamed Badine El Yattioui.

À noter que de toute façon, la résolution 2797 ouvre grand la porte à une fin du différend autour du Sahara, et que de ce fait toutes les reconnaissances qui ont été faites de la part des pays latinoaméricains au cours des dernières décennies deviendront caduques.

En revanche, cela n'est pas une raison pour renoncer à ce terrain de jeu, où les intérêts que peut encore y bâtir le Maroc sont plus que prometteurs.

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Le 26 février 2026 à 16h12

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