Pétrole. Anas Abdoun analyse les risques d’un choc énergétique pour le Maroc
La crise actuelle ne se limite pas aux prix à la pompe. En perturbant les flux de soufre qatari et les projets portuaires comme Nador West Med, le conflit au Moyen-Orient frappe le cœur de l’industrie marocaine. Anas Abdoun analyse comment l'arrêt de la pétrochimie dans le Golfe force les géants comme l'OCP à une guerre économique pour sécuriser leurs approvisionnements.
L’envolée des cours n’a pas attendu le premier coup de missile. Selon le spécialiste en énergie Anas Abdoun, invité de l'émission Le 12/13 de Médias24 du 12 mars 2026, le marché avait déjà intégré l’échec des négociations diplomatiques une semaine avant le déclenchement des hostilités.
Passant de 60 à 70 dollars dès l'évacuation des personnels non essentiels des ambassades américaines, le brut a ensuite grimpé à 120 dollars.
Cette volatilité s’explique par le poids colossal de la région : le détroit d’Ormuz représente 20% du commerce mondial d’hydrocarbures, mais surtout 80% des exportations de la sous-région. "Nous ne sommes pas seulement sur une crise du brut, mais sur un blocage total des produits raffinés et de la pétrochimie", précise l’expert.
De Ras Tanura (Arabie saoudite) à Ras Laffan (Qatar), l’appareil productif est sous tension, voire à l’arrêt, propulsant les prix du diesel (Platts) vers des sommets décorrélés du brut.
Le détroit d’Ormuz : le piège balistique de Téhéran
Pourquoi la première puissance militaire mondiale, les États-Unis, ne parvient-elle pas à sécuriser ce verrou stratégique ? La réponse est d'ordre balistique et non naval. Si la marine iranienne est jugée négligeable, sa "profondeur continentale" change la donne.
"Pour déloger la menace des drones et des missiles balistiques qui ciblent les navires à 60 km des côtes, il faudrait entrer sur le territoire iranien", explique Anas Abdoun.
L’US Navy, prudente, a même reculé sa 5e flotte de 800 km dans l’océan Indien pour éviter qu'un de ses fleurons ne soit frappé, ce qui constituerait un désastre symbolique. Téhéran détient "l’allumette" face à la poudrière de Fujairah (100 millions de barils en stock), plaçant le monde sous la menace d’un baril à 200 dollars en cas d’embrasement total.
Divergences stratégiques : le divorce USA-Israël ?
Une fracture béante est en train de se produire entre les alliés. Washington cherche une "pression maximale" pour arracher des concessions politiques, tandis qu’Israël viserait une "balkanisation" de l’Iran et la destruction de son complexe militaro-industriel.
La frappe israélienne sur les dépôts de carburant près de Téhéran aurait provoqué l'ire de l'administration Trump. La raison ? L'impact immédiat sur le prix à la pompe aux États-Unis.
Désormais, selon le New York Times, toute frappe sur des infrastructures énergétiques stratégiques doit recevoir l'aval de Washington. En face, l'Iran a changé de doctrine : la riposte est désormais "disproportionnée et immédiate", une stratégie visant à rétablir l'inviolabilité de son territoire après des années d'assassinats ciblés.
Le Maroc face au choc : 20 jours pour tenir
Dans ce tumulte mondial, le Maroc apparaît comme l'un des maillons les plus fragiles. Importateur net à 98 %, le Royaume subit de plein fouet la "psychose inflationniste". Plus inquiétant encore : l'état des stocks.
Alors que la loi impose 60 jours de réserve, le Maroc naviguerait entre 15 et 20 jours seulement. Anas Abdoun pointe une "absence de mécanismes d’analyse de risque" au niveau national. Les retards stratégiques s’accumulent :
- Le gaz naturel liquéfié (GNL) : le projet de terminal a été annulé pour la troisième fois, décrédibilisant le pays auprès des investisseurs du Golfe. "Aujourd'hui, construire ces infrastructures coûte six fois plus cher qu'avant la guerre en Ukraine", déplore l'expert.
- L’OCP sous pression : le géant des phosphates dépend du soufre qatari (contrat de 7,5 millions de tonnes avec Qatar Energy). Or, la pétrochimie qatarie est bloquée, forçant l'OCP à se tourner vers le marché "spot", où les prix s'envolent.
- Nador West Med : ce projet, censé devenir un hub régional à l'instar de Rotterdam ou Singapour, tarde à attirer des géants comme Aramco, faute d'une stratégie plus offensive.
Le dossier de la Samir : une fausse solution ?
Interrogé sur la nécessité de relancer la raffinerie de Mohammédia, Anas Abdoun tempère les ardeurs souverainistes. Pour lui, raffiner du pétrole importé ne garantit pas la souveraineté si la source (le brut) reste étrangère.
De plus, la Samir, fermée depuis 10 ans, souffre d'un manque de compétitivité face aux méga-raffineries du Golfe. "La souveraineté au niveau du raffinage n'a de sens que si vous êtes producteur", martèle-t-il.
L’avenir du conflit reste donc indécis, prisonnier d’un "brouillard de guerre" informationnel. Entre les blackouts israéliens et le mutisme iranien sur ses stocks réels, le marché navigue à vue.
Une chose est certaine : pour le Maroc, cette crise est un signal d'alarme. La sécurité énergétique ne peut plus se satisfaire d'une gestion "par quinzaine". Elle exige une infrastructure de stockage massive et une diplomatie économique beaucoup plus agressive.
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