Le 2 janvier 2024, Bilal Aljouhari, visage bien connu dans les milieux créatifs nationaux, annonçait le lancement de son "bébé", Culturama.
Pensée comme une plateforme-agenda dédiée à la scène culturelle marocaine, cette initiative entendait rapprocher le public des événements artistiques à travers un outil digital intuitif, avec géolocalisation, filtres par catégories et contenus éditoriaux. Elle se voulait une réponse à un besoin simple mais largement ressenti : savoir où aller, quand, et pour quoi voir ou écouter au Maroc.
Mais au bout d'une dizaine de mois, c'est le crash : faute de moyens humains et techniques pour en assurer la continuité, le site finit par tomber.
"Je portais le projet pratiquement seul. Il y avait un vrai engouement et, vers la fin de l’aventure, on était montés jusqu’à près de 2.000 visiteurs uniques par jour. Mais je n’avais pas les ressources nécessaires pour tenir dans la durée et suivre le rythme", regrette Bilal Aljouhari dans un échange avec Médias24.
Une relance à l’échelle méditerranéenne
Pour autant, l’histoire ne s’arrête pas là : deux ans après cette interruption, le projet s’apprête à reprendre vie sous une forme élargie, Culturama ayant été retenu, le mercredi 11 mars 2026, pour intégrer la promotion 2026 de l’Académie des talents méditerranéens (ATM), une initiative portée par le Campus du groupe AFD (Agence française de développement).
S’étalant sur plusieurs mois, ce programme d’accompagnement doit réunir 25 porteurs de projets issus de 13 pays des deux rives de la Méditerranée, avec comme ambition de structurer et de développer des initiatives à impact à l’échelle régionale. Une logique dans laquelle s’inscrit pleinement Culturama, dont la vocation ne doit plus se limiter, selon les indications qui nous ont été données, à la valorisation de l’offre culturelle et artistique au Maroc, mais s’étendre à la mise en réseau des scènes, des projets et des publics dans tout l’espace méditerranéen.
Ainsi, expose Bilal Aljouhari, un groupe de musique basé à Casablanca pourrait par exemple identifier sur Culturama un festival organisé à Tunis ou à Marseille et entrer directement en contact avec ses programmateurs, tandis que ces derniers pourraient repérer des talents marocains qu’ils n’auraient autrement jamais découverts. Et le fait est que ce type de passerelles manque encore cruellement, alors même que les pays du pourtour partagent des proximités à la fois historiques, linguistiques, esthétiques et humaines évidentes.
Un déficit persistant de visibilité
Mais même à l’échelle du Maroc seul, le besoin reste loin d’être comblé : l’information demeure fragmentaire, souvent concentrée sur quelques centres urbains, éclatée entre une profusion d’affiches, de stories, de pages éparses et le bouche-à-oreille, si bien qu’une grande partie de ce qui se fait réellement échappe encore au public. Raison pour laquelle Bilal Aljouhari a précisément voulu mettre en place Culturama.
"Je crois qu'on sous-estime le goût véritable du public marocain pour la culture. J'entends régulièrement dire que les gens ne s’intéressent pas à l’offre culturelle, qu'ils n’y sont pas sensibles, mais pour avoir passé de nombreuses années dans ce milieu, mon observation est tout autre, en tout cas. Moi je suis plutôt d'avis que quand il y a un événement qui leur parle, les Marocains se déplacent et paient. Pendant la Coupe d'Afrique des nations (CAN), si vous l'avez remarqué, certains étaient prêts à débourser des milliers de dirhams pour assister à un match. Quand il y a, chaque été, des festivals bien identifiés, les gens y vont. Ce n'est donc absolument pas un problème de demande ; tout simplement, l’information est trop inégale, trop dispersée, trop dépendante des cercles qui sont déjà au courant. Beaucoup de personnes auraient envie de sortir et de "consommer" de la culture, mais elles ne savent pas où chercher ni vers qui se tourner. Ou bien elles l’apprennent trop tard", analyse-t-il.
Billetterie versus agenda culturel
Bilal Aljouhari n'en signale pas moins que certains dispositifs existent déjà sur le marché. Il cite par exemple les plateformes de billetterie comme Guichet.com, Ticket.ma ou encore Events.ma, qui permettent aujourd’hui d’acheter des places pour des concerts et des spectacles et de suivre certains rendez-vous programmés dans le pays. Mais somme toute, leur vocation demeure, en dernière analyse, transactionnelle.
Là où, en revanche, Culturama se rapproche davantage d'une plateforme comme Babelfan.ma, ancien agenda culturel en ligne désormais disparu, et qui pendant plusieurs années a recensé expositions, concerts, projections et rencontres organisées dans différentes villes du Royaume. "C’était un projet très inspirant, qui avait montré qu’il existait un besoin réel de centraliser l’information culturelle", souligne Bilal Aljouhari, en lui rendant hommage.
La question de la pérennité
Mais cette filiation renvoie aussi à une question plus prosaïque : celle de la pérennité. On l'a dit, Culturama lui-même a connu un hiatus d'à peu près deux années, et pour qu’un tel projet dure dans le temps, il lui faut forcément les conditions de sa continuité, notamment économique.
Sur ce point, Bilal Aljouhari admet qu'à ce stade, le "business model" de Culturama reste encore à définir. "Ma priorité, au départ, c’était d’abord que Culturama existe, que nous puissions disposer au Maroc d'un tel outil. Après, bien sûr, il faut trouver une formule adéquate pour lui permettre de fonctionner durablement. Mais il ne faut pas non plus que cela devienne dissuasif pour les utilisateurs. La raison d’être de Culturama, c’est, au contraire, l’accessibilité, la simplicité d’accès à l’information, non l’ajout de nouvelles barrières", confie notre interlocuteur.
L’IA comme levier
Dans cette perspective, Bilal Aljouhari insiste aussi sur l’arrivée de solutions d’intelligence artificielle qui lui permettent d’alléger fortement une charge de travail autrefois assumée presque seul.
Ainsi, désormais il va beaucoup plus vite, gagnant parfois "jusqu’à 40 heures de travail" en un seul clic. Et par conséquent, se retenant de recourir aux nombreux soutiens de Culturama qui, à l’époque, s’étaient proposés pour contribuer bénévolement. En attendant de transformer cet élan en outil structurant de la création au Maroc.