Dans un contexte marqué par des contraintes persistantes de trésorerie et des délais de paiement encore longs, le Maroc engage une nouvelle étape dans la modernisation de son système financier. Le ministère de l’Économie et des Finances et Bank Al-Maghrib, avec l’appui de la Société financière internationale (IFC), ont ainsi lancé, ce 22 avril à Casablanca, la stratégie nationale de la Supply Chain Finance (SCF), un dispositif visant à structurer et à accélérer le financement des chaînes de valeur.
"Le projet Supply Chain Finance a fait l’objet d’une première rencontre en janvier 2025 pour présenter ses contours et ses défis. Aujourd’hui, nous souhaitons partager avec vous les fondements de la stratégie, ses leviers, ses mécanismes opérationnels et sa feuille de route", explique Abderrahim Bouazza, directeur général de Bank Al-Maghrib.
"L’un des premiers mécanismes de la Supply Chain Finance est l’affacturage. Il s’est développé au Maroc vers la fin des années 1980, avec l’agrément de deux établissements de crédit spécialisés dont l’activité a porté, dans une 1ʳᵉ phase, sur l’accompagnement et le financement des transactions des opérateurs marocains à l’international avant qu’elle ne soit étendue au marché domestique".
"En apportant une nouvelle brique à l’infrastructure des transactions économiques, la Supply Chain Finance devrait contribuer au processus de modernisation du tissu productif national et renforcer sa compétitivité, en particulier celle des TPME", ajoute-t-il.
Le lancement, aujourd’hui, de la stratégie Supply Chain Finance marque une étape importante dans son déploiement, appelé à être progressif
La stratégie repose sur une feuille de route couvrant une période estimée à environ quatre ans, avec une mise en œuvre progressive en fonction des priorités, des ressources disponibles et du niveau d’engagement des différentes parties prenantes.
Mohammed Tarik Bchir, directeur du Trésor et des Finances extérieures, explique que les délais de paiement demeurent un frein structurel majeur. Ils pèsent sur la trésorerie des entreprises, limitent leur capacité à se développer et fragilisent précisément celles qui en ont le plus besoin. "C’est là que la Supply Chain Finance entre en jeu, non pas comme une solution de plus, mais comme une transformation de fond".
"Cette stratégie ne vise pas seulement à financer les entreprises. Elle vise à reconstituer la confiance au sein de la chaîne entre les fournisseurs, les donneurs d’ordre et les institutions financières. Elle vise également à bâtir une infrastructure numérique capable de réduire les besoins en fonds de roulement à la source".
Pour Riadh Naouar, manager au sein du groupe des institutions financières (FIG) pour l’Afrique, en charge des activités Upstream et Advisory pour l’Afrique du Nord, de l’Ouest et centrale, à l’IFC, "cette stratégie apporte une réponse à des défis structurels bien connus : les très petites, petites et moyennes entreprises, qui représentent plus de 99% des entreprises au Maroc et 72% des emplois formels, voient leur contribution limitée à 32% du PIB et à 26% des exportations. Un accès restreint au financement du fonds de roulement, des délais de paiement trop longs et des tensions sur la trésorerie constituent l’un des principaux freins à leur développement et limitent leur compétitivité".
Par ailleurs, Nachid Zakaria, chef de division de la DTFE, et Hicham Chmanti Houari, chef du projet de la stratégie nationale SCF à la direction de la supervision bancaire, ont détaillé cette stratégie, ses objectifs, ses fondements et ses mécanismes.
Quels sont les objectifs de la stratégie nationale de Supply Chain Finance
La stratégie nationale de la Supply Chain Finance s’articule autour de plusieurs objectifs structurants, centrés à la fois sur le développement de l’offre et sur l’amélioration de l’accès au financement pour les entreprises, en particulier les PME.
Concrètement, il s’agit d’élargir et de diversifier les instruments de financement disponibles, afin de mieux couvrir les besoins tout au long des chaînes de valeur. La stratégie ambitionne également d’améliorer l’accès des PME au financement, en facilitant leur intégration dans ces dispositifs, tout en contribuant à réduire les délais de paiement, identifiés comme un frein majeur à leur développement.
La stratégie vise aussi à renforcer la résilience des chaînes de valeur nationales, à accélérer leur digitalisation et à poser les bases d’un écosystème plus inclusif et plus efficient. En ce sens, la Supply Chain Finance est pensée comme un levier structurant, en cohérence avec les initiatives déjà engagées en matière d’inclusion financière au Maroc.
Trois piliers pour structurer le développement de la Supply Chain Finance
La stratégie nationale de la Supply Chain Finance s’articule autour de trois piliers complémentaires, conçus pour structurer progressivement le marché et élargir l’offre de financement au sein des chaînes de valeur.
Le premier pilier porte sur la consolidation et la mise à l’échelle des solutions existantes sur le marché intérieur, en particulier l’affacturage et l’affacturage inversé. L’objectif est d’élargir la base des institutions financières proposant ces produits et d’en généraliser l’accès à un plus grand nombre d’entreprises, notamment les PME encore peu desservies.
Le deuxième pilier vise un élargissement progressif de l’offre, en introduisant de nouveaux instruments adaptés aux différentes étapes du cycle commercial. Il s’agit notamment du financement des bons de commande, du financement des distributeurs ou encore des solutions adossées aux stocks. Cette diversification doit permettre de mieux répondre aux besoins spécifiques des entreprises, au-delà des seules créances commerciales.
Enfin, le troisième pilier prévoit une ouverture vers de nouveaux périmètres, en étendant la Supply Chain Finance aux transactions internationales et à la finance participative. Cette évolution vise à accompagner l’internationalisation des entreprises marocaines et à répondre aux besoins spécifiques de certains segments du marché, dans un contexte d’ouverture croissante de l’économie.
Cinq leviers pour structurer un écosystème fonctionnel
Au-delà des piliers, la stratégie repose sur cinq leviers transversaux destinés à créer les conditions nécessaires à un déploiement efficace et durable de la Supply Chain Finance au Maroc.
Le premier levier concerne la sensibilisation et le renforcement des capacités. Il s’agit de diffuser une meilleure connaissance des solutions de SCF auprès des entreprises, des institutions financières et des autres acteurs concernés, tout en développant les compétences nécessaires à leur mise en œuvre. Cette démarche vise notamment à accompagner les PME et les donneurs d’ordre dans l’appropriation de ces mécanismes.
Le deuxième levier concerne la création d’un environnement juridique, réglementaire et comptable favorable. L’objectif est de lever les incertitudes identifiées, de clarifier les règles applicables et de renforcer la sécurité des transactions, afin de faciliter le développement d’une offre diversifiée et accessible.
Le troisième levier vise à développer les mécanismes de partage des risques et de refinancement. L’élargissement de dispositifs tels que l’assurance-crédit ou les garanties publiques doit permettre de réduire le coût du risque pour les institutions financières et d’encourager le financement des PME.
Le quatrième levier porte sur l’infrastructure technologique. En effet, la stratégie met l’accent sur le développement de plateformes dédiées, l’interopérabilité des systèmes et le recours à la facturation électronique, afin d’automatiser les échanges, d'améliorer la traçabilité et de renforcer la transparence des opérations.
Le cinquième levier repose sur l’engagement des grands donneurs d’ordre publics. Ces derniers sont appelés à jouer un rôle moteur en lançant des programmes de Supply Chain Finance, permettant d’élargir l’accès au financement pour les fournisseurs, notamment les PME, et de créer un effet d’entraînement sur l’ensemble de l’écosystème.
Un dispositif de suivi pour mesurer l’impact sur le financement des PME
In fine, la stratégie intègre également un cadre de suivi et d’évaluation destiné à mesurer les progrès réalisés et à ajuster les actions si nécessaire. Ce dispositif permettra de suivre l’avancement des initiatives, d’évaluer leur impact économique et de fournir des éléments d’aide à la décision.
Il doit notamment permettre d’apprécier l’évolution de l’accès au financement pour les PME, à travers plusieurs indicateurs, notamment le nombre d’institutions financières proposant des solutions de Supply Chain Finance, la diversification des instruments disponibles ou encore le volume et le nombre d’entreprises financées.
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