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ECONOMIE

Taux d’activité, le grand problème sous-estimé du marché de l’emploi marocain

Depuis vingt-cinq ans, le taux d’activité recule continuellement, révélant une sortie silencieuse d’une partie de la population en âge de travailler du marché du travail. Le phénomène est particulièrement marqué dans le monde rural, chez les femmes et parmi les jeunes.

Taux d’activité, l’angle mort du marché du travail au Maroc.
Taux d’activité, l’angle mort du marché du travail au Maroc.
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Le 29 avril 2026 à 19h37 | Modifié 29 avril 2026 à 19h37

Si l’on regarde l’indicateur qui domine le débat économique sur le marché du travail au Maroc, c’est sans doute le chômage. C’est normal. Le chômage est visible. Il est politiquement sensible et socialement douloureux. Mais il ne suffit pas pour comprendre ce qui se passe réellement.

Le chômage ne mesure que les personnes qui tout à la fois n’ont pas d’emploi, sont disponibles et cherchent activement à travailler.

Il ne dit rien sur celles et ceux qui ne cherchent plus, qui restent à la maison, qui prolongent leurs études faute de perspective claire, qui vivent dans des territoires où l’emploi disparaît, ou qui sont sorties silencieusement du marché du travail.

C’est là qu’un autre indicateur devient plus parlant. Le taux d’activité.

Le taux d’activité mesure la part des personnes âgées de 15 ans et plus qui travaillent ou qui cherchent un emploi. Il donne donc une image plus large que le chômage. Il dit combien de personnes participent réellement au marché du travail. Plus ce taux est élevé, plus l’économie mobilise sa population. Plus il baisse, plus une partie de la société reste à l’écart de l’emploi, du revenu et de la production.

  • Taux d’activité = population active âgée de 15 ans et plus / population totale âgée de 15 ans et plus

Au Maroc, c’est précisément cet indicateur qui inquiète le plus.

Entre 1999 et 2025, le taux d’activité national passe de 54,5% à 43,5%, soit une perte de 11 points. En milieu urbain, le taux passe de 48,1% à 42,2%, soit une baisse de 5,9 points. Cependant, en milieu rural, il passe de 63,1% à 46,1%, soit une chute de 17 points.

Taux d’activité, le grand problème sous-estimé du marché de l’emploi marocain

Pour mieux comprendre l’origine de ce phénomène, Médias24 a analysé la période 2011-2024 à partir des données détaillées. Les données de 2025 n’étant pas encore publiées dans le même niveau de détail par le HCP, l’analyse par catégorie s’arrête à 2024.

À première vue, sur cette période, les baisses du taux d’activité les plus marquées concernent surtout le monde rural, en particulier les jeunes de 15 à 24 ans et les femmes.

Le vrai choc vient du rural

Entre 2011 et 2024, le taux d’activité national passe de 49,2% à 43,5%, soit une perte de 5,7 points. En milieu urbain, le taux passe de 43,3% à 42%, soit une baisse de 1,3 point. Cependant, en milieu rural, il passe de 58% à 46,5%, soit une chute de 11,5 points.

La baisse du taux d’activité national vient donc très majoritairement du rural. Sur les 5,7 points de baisse du taux d’activité national observés entre 2011 et 2024, environ 4,2 points viennent directement du recul du taux d’activité rural, contre seulement 0,8 point pour l’urbain. Le reste, près de 0,7 point, s’explique par l’effet de structure, lié à la baisse du poids du rural dans la population âgée de 15 ans et plus.

Les données récentes confirment ce constat. En 2024, le taux d’activité a quasi stagné au niveau national, passant de 43,6% en 2023 à 43,5%. Mais derrière cette stabilité apparente, le rural continue de reculer, alors que le taux urbain augmente légèrement de 41,8% à 42%.

La même année, l’économie nationale crée 82.000 emplois. Mais cette création est entièrement urbaine. Les villes gagnent 162.000 postes, tandis que le rural en perd 80.000.

Le Maroc crée davantage d’emplois en ville, surtout dans les services, les BTP et l’industrie. Mais le rural continue de perdre des emplois, principalement sous l’effet de la contraction de l’agriculture et du recul de l’emploi non rémunéré.

La transformation du marché du travail marocain ne se fait pas seulement par la création d’emplois modernes. Elle se fait aussi par la destruction d’emplois ruraux.

Quand l’activité agricole se contracte, tous les travailleurs ruraux ne basculent pas automatiquement vers l’industrie, les services ou les BTP. Les alternatives locales sont limitées. La mobilité vers les villes coûte cher. Les qualifications disponibles ne correspondent pas toujours aux emplois urbains.

Leur participation au marché du travail recule donc. Une partie des personnes concernées sort simplement de l’activité, surtout les femmes. Elles ne sont pas toujours comptées comme chômeuses au sens statistique. Elles disparaissent du marché du travail.

La chute silencieuse du travail féminin rural

Le taux d’activité féminin est très faible au Maroc. En 2024, il est autour de 19,1%, contre 68,6% pour les hommes. Cela signifie que moins d’une femme sur cinq âgée de 15 ans et plus participe au marché du travail. C’est l’un des plus grands freins au potentiel économique du pays.

Mais le détail territorial est encore plus frappant. En milieu urbain, le taux d’activité féminin passe de 18,1% en 2011 à 19,2% en 2024. Il gagne donc 1,1 point. C’est faible, mais ce n’est pas une chute. Cela montre que l’activité féminine urbaine reste très limitée, mais qu’elle ne s’effondre pas.

En milieu rural, le constat est beaucoup plus sévère. Le taux d’activité féminin passe de 36,6% en 2011 à 18,8% en 2024. La perte atteint 17,8 points.

Taux d’activité, le grand problème sous-estimé du marché de l’emploi marocain

La baisse du taux d’activité féminin au Maroc est donc en grande partie une baisse rurale. Elle ne vient pas seulement du fait que les femmes urbaines participent peu au marché du travail. Elle vient aussi du fait que les femmes rurales, qui étaient beaucoup plus présentes dans l’activité, en sortent massivement.

En nombre, sur la même période, les femmes actives en milieu urbain sont passées de 1,3 million à 1,9 million. À l’inverse, en milieu rural elles sont passées de 1,8 million à 867.000.

L’agriculture joue ici un rôle central. Dans le rural, une partie importante de l’activité féminine est liée à l’agriculture, à l’élevage, aux petites exploitations et à l’emploi familial non rémunéré. Lorsque l’agriculture détruit des emplois, ce sont souvent les formes d’activité les plus fragiles qui disparaissent en premier. Les femmes rurales sont directement touchées.

Le cas rural est encore plus préoccupant parce qu’il combine deux problèmes. Les femmes rurales ont perdu une partie des activités agricoles qui les intégraient au marché du travail. Mais elles n’ont pas trouvé suffisamment de relais dans les services, l’industrie, les coopératives productives ou les activités non agricoles locales.

Le Maroc ne pourra pas améliorer durablement son taux d’activité sans traiter la question féminine. Et il ne pourra pas traiter la question féminine sans regarder sérieusement le rural.

Les jeunes décrochent du marché du travail

Sur la même période, le taux d’activité des jeunes de 15 à 24 ans passe de 35% à 22,7%. La perte est de 12,3 points. C’est l’une des baisses les plus fortes.

Une première explication serait de dire que les jeunes restent plus longtemps dans le système éducatif et entrent donc plus tard sur le marché du travail. Une partie de la baisse de leur taux d’activité peut effectivement s’expliquer ainsi.

Mais cette explication reste insuffisante pour deux raisons. D’abord, parce que le Maroc compte plus de 1,5 million de jeunes NEET (en 2023), c’est-à-dire des jeunes de 15 à 24 ans qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Cela montre qu’une partie importante de l’inactivité des jeunes ne correspond pas à un investissement dans les études.

Ensuite, parce que la baisse est beaucoup plus forte dans le rural que dans l’urbain. Si le recul du taux d’activité venait surtout de la poursuite des études, l’écart entre les deux milieux serait moins marqué. Or les données montrent autre chose. Le problème ne tient donc pas seulement à l’école. Il tient aussi à la faiblesse des perspectives d’emploi, surtout dans les zones rurales.

La décomposition urbain-rural rend le diagnostic encore plus clair. Entre 2011 et 2024, le taux d’activité des jeunes urbains de 15 à 24 ans recule de 25,6% à 21,3%, soit une baisse de 4,2 points. Dans le rural, la chute est beaucoup plus sévère. Le taux d’activité des jeunes de 15 à 24 ans passe de 46% à 24,7% sur la même période, soit une baisse de 21,3 points.

Taux d’activité, le grand problème sous-estimé du marché de l’emploi marocain

En nombre, le recul est encore plus net. Entre 2011 et 2024, les jeunes actifs de 15 à 24 ans sont passés de 873.000 à 760.000 en milieu urbain. En milieu rural, ils sont passés de 1,3 million à 582.000.

Une grande partie de la baisse du taux d’activité des jeunes de 15 à 24 ans semble donc venir d’un retrait du marché du travail, surtout dans le rural.

Les études peuvent expliquer une partie du recul, mais pas toute la baisse. Les données disponibles ne mesurent pas directement le découragement. Elles suggèrent toutefois un retrait du marché du travail lié à la faiblesse des opportunités locales, surtout dans les zones rurales, où les sécheresses successives ont fragilisé l’emploi agricole.

Même si une partie de la baisse du taux d’activité des jeunes s’explique par l’allongement des études, cela ne suffit pas à rassurer. En principe, étudier plus longtemps devrait améliorer les compétences et faciliter l’accès à de meilleurs emplois. Or, les jeunes qui entrent réellement sur le marché du travail font face à un chômage très élevé. En 2024, le taux de chômage des 15-24 ans atteint 36,7% au niveau national. En milieu urbain, il monte à 48,4%. Cela signifie que près d’un jeune actif urbain sur deux est au chômage.

Le problème des jeunes est donc double. Beaucoup ne participent plus au marché du travail. Et ceux qui y participent rencontrent un risque très élevé de chômage. Ce n’est pas seulement une transition scolaire plus longue. C’est aussi un problème d’insertion économique.

-oOo-

Il convient de noter que la baisse du taux d’activité a contribué à contenir le taux de chômage. Si le taux d’activité était resté stable autour de 50%, davantage de personnes seraient restées dans la population active. À volume d’emploi inchangé, le nombre de chômeurs aurait alors été beaucoup plus élevé. Le recul du taux d’activité agit donc comme un amortisseur statistique du taux de chômage.

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Le 29 avril 2026 à 19h37

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