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CULTURE

Sijilmassa : le “New York” médiéval du Maroc sort de terre, la polémique aussi

Les récentes fouilles menées à Sijilmassa, patrimoine national depuis 2017, ont révélé les traces de l’atelier monétaire de l’ancienne cité médiévale. Mais le vaste chantier de valorisation lancé sur le site, doté de 156 millions de DH, suscite une vive controverse dans le monde archéologique.

Sijilmassa : le “New York” médiéval du Maroc sort de terre, la polémique aussi
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Le 16 mai 2026 à 19h19 | Modifié 16 mai 2026 à 19h19

C’est un nom qui, pendant des siècles, a fait vibrer l’imaginaire des caravaniers et des marchands de tout le bassin méditerranéen. Fondée au VIIIe siècle, la cité de Sijilmassa constituait l’épicentre névralgique du commerce transsaharien.

Véritable pont d’or jeté entre les profondeurs de l’Afrique subsaharienne et le Maroc septentrional, elle fut le théâtre d'échanges où la poudre d’or du Ghana et du Niger se troquait contre le sel local, faisant de cette métropole un carrefour de civilisations sans égal, ou "New York" de la période médiévale comme aiment à la nommer les archéologues.

Le site, situé aux abords de Rissani et bercé par les eaux de l’Oued Ziz, est classé au patrimoine national depuis novembre 2017 et commence enfin à sortir de son long sommeil.

Sous la direction de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP), et grâce à un financement direct du ministère de la Culture, le site de Sijilmassa fait l'objet d'un programme national d'envergure. Entre février 2024 et 2025, trois grandes campagnes de deux mois chacune ont été menées, produisant des résultats que les experts qualifient déjà d'historiques.

"En cinq mois effectifs sur le terrain, nous avons collecté une quantité d’objets et de données équivalente à un chantier habituel de cinq ans", a affirmé, dans un entretien accordé à Médias24, la professeure Asmae El Kacimi, responsable scientifique des fouilles.

Sijilmassa : le “New York” médiéval du Maroc sort de terre, la polémique aussi

Les archéologues ont concentré leurs efforts sur le "noyau" de la cité médiévale, là où battait le cœur du pouvoir et de la foi. Les fouilles ont mis au jour une fascinante superposition de strates temporelles, révélant l’évolution de la Grande Mosquée de la ville à travers les âges :

- L'origine (VIIIe - Xe siècle) : la découverte de la toute première mosquée de la ville, datant de la période midrarite (l’émirat autonome), constitue une avancée majeure pour comprendre les débuts de l'islamisation dans la région.

- L’apogée almoravide : le site porte les traces d’un agrandissement monumental sous la dynastie almoravide, témoignant de l'opulence de la cité à cette époque.

- Le déclin et la mutation : après la ruine partielle de la ville, la mosquée a été reconstruite sur une surface réduite, les habitants commençant à délaisser le centre-ville pour s'installer dans les ksours environnants de Rissani.

Sijilmassa : le “New York” médiéval du Maroc sort de terre, la polémique aussi

Au-delà de l'aspect religieux, les recherches ont éclairé la phase dite "post-mortem" de la ville. Les sources historiques mentionnaient la volonté des premiers sultans alaouites, notamment Moulay Ali Cherif et Moulay Ismaïl, de faire renaître Sijilmassa par un chantier pharaonique de 1500 maisons. "Pour l’instant, nos fouilles ont dégagé huit de ces habitations", précise Pr. El Kacimi. Ces maisons, datant du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle, révèlent une organisation urbaine sophistiquée. Structurées autour d'une cour centrale, elles disposaient de pièces de vie et, surtout, de vastes espaces de stockage.

Grâce à une démarche pluridisciplinaire, les chercheurs analysent les restes archéobotaniques (graines, pollens) trouvés dans ces silos pour "faire ressusciter le système alimentaire des anciennes populations". Actuellement, le chantier est entré dans une phase de "post-fouille". L'équipe s'attelle à l'inventaire, au remontage des artefacts et aux analyses biologiques pour reconstituer, pièce par pièce, le puzzle de la vie quotidienne à Sijilmassa.

Le "dollar" du Moyen Âge : le secret de l’or enfin révélé

Si Sijilmassa occupait une place à part dans les textes des géographes médiévaux, c’est avant tout pour sa richesse considérable. Mais jusqu’à présent, cette opulence restait largement théorique. Depuis les années 1970, de nombreux programmes internationaux menés par des archéologues de renommée mondiale s'étaient succédé sur le site avec l'objectif de découvrir les traces matérielles de l’atelier de frappe monétaire.

Cette quête vient de prendre fin. Les dernières campagnes de l’INSAP ont mis au jour, pour la toute première fois dans l’histoire du site, les preuves tangibles de cette activité souveraine. "Nous avons découvert des témoignages directs de cet atelier à travers des fragments de moules à flans qui conservent encore des résidus d’or", révèle la professeure Asmae El Kacimi. Ces moules en terre cuite servaient à couler l’or en fusion pour produire les célèbres "dinars sijilmassiens".

Qualifié de "dollar" de son temps, le dinar de Sijilmassa était d’une puissance telle que ces pièces ont été retrouvées dans des trésors archéologiques allant du Danemark jusqu’en Chine. En exhumant cet atelier, les archéologues marocains ont touché du doigt le moteur économique qui a financé des empires et connecté le Maroc au reste du monde connu pendant des siècles.

Un méga-projet à 156 millions de DH

Face à l'urgence de préserver ces vestiges millénaires composés essentiellement de terre crue et de pierre, des matériaux extrêmement vulnérables à l'érosion et aux chocs thermiques, le ministère de la Culture a lancé en mars 2025 un chantier doté d'un budget colossal de 155,9 millions de DH.

Conçu par l'architecte Marouane Zouaoui Oussama et confié à l'entreprise Jet Contractors. L'objectif est d'ériger un "Centre de protection et de valorisation" et de transformer le site de Sijilmassa en un véritable moteur de l'économie culturelle pour la région de Draâ-Tafilalet.

Pour les responsables du ministère, ce projet est déjà sur les "bons rails". Une source interne contactée par Médias24 affirme que la visite récente des responsables centraux et du secrétaire général a confirmé le bon avancement des travaux. "C'est un investissement à la hauteur de ce que vaut le site archéologique", explique cette source.

Au-delà de la conservation, le ministère mise sur ce centre pour attirer un flux international de touristes et créer une nouvelle dynamique économique dans le Tafilalet.

Sijilmassa : le “New York” médiéval du Maroc sort de terre, la polémique aussi

L’architecte du projet, Marouane Zouaoui Oussama, explique la vision derrière le choix de doter le site d'une immense structure métallique de 7.000 m², pensée comme la pièce maîtresse. Sa forme a été conçue comme une analogie directe aux dunes de sable de Merzouga et d’Erfoud, rendant ainsi hommage au paysage désertique environnant.

L’architecte justifie ce choix de modernité en s’appuyant sur les chartes de l’UNESCO : "Nous avons refusé le pastiche. Construire de faux ksars ou utiliser de l'adobe risquerait de créer une confusion historique et d'endommager les vestiges sous-jacents. Le contraste entre le métal et la terre crue met en valeur la richesse des ruines."

Face à la sensibilité du sous-sol, l’architecte assure que la structure a été pensée pour un impact minimal :

- Ancrages stratégiques : le projet ne repose que sur une quinzaine d'appuis de faible diamètre (1 m à 1,5 m).

- Zones de sécurité : ces piliers ont été positionnés dans des espaces à faible potentiel archéologique, comme d'anciennes ruelles ou des placettes, afin d'épargner les structures majeures enfouies.

- Surveillance scientifique : chaque forage est supervisé par des équipes de l’INSAP, et les structures existantes ont été étayées pour prévenir tout dommage lié aux vibrations des travaux.

Le cri d’alarme : "un massacre archéologique" sous couvert de valorisation ?

Malgré les assurances officielles, le chantier de Sijilmassa soulève une vague d’indignation au sein d’une partie de la communauté scientifique. Au cœur de cette contestation, l’archéologue Youssef Bokbot lance un véritable cri d’alarme.

Selon l’expert, le projet de valorisation du site a pris une direction dangereuse sous l'actuelle impulsion ministérielle. Il rappelle que le plan initial, né sous le mandat de l'ancien ministre Othman El Ferdaous, privilégiait la recherche pure : "L’idée était d’engager des fouilles de grande envergure avec des équipes internationales pour exhumer 10 à 20 % du site avant toute construction. Aujourd’hui, on fait l’inverse : on privilégie une infrastructure massive avant même d'avoir compris ce qui se trouve sous nos pieds".

Les critiques techniques formulées par Youssef Bokbot sont acerbes, pointant du doigt ce qu’il qualifie de véritable "contresens historique et climatique". Pour l’expert, le danger principal réside dans l’installation de l’immense toiture métallique, dont les piliers cylindriques s’élèvent à une hauteur de 8 à 10 mètres.

Sijilmassa : le “New York” médiéval du Maroc sort de terre, la polémique aussi

"Ces structures massives nécessitent des soubassements profonds, creusés directement dans les couches archéologiques les plus précieuses, au risque de détruire des preuves encore enfouies. On bousille littéralement le sédiment historique, là même où se trouvent peut-être la mosquée du VIIIe siècle ou l'atelier monétaire", relève M. Boukbot avec amertume.

Cette agression du sol s’accompagne, selon lui, d’un choix de matériaux radicalement incompatibles avec l’essence fragile de Sijilmassa. L’utilisation massive d’acier et de béton sur un site originellement composé de pierre et de terre crue constitue "une aberration architecturale", qui menace l'avenir du site.

Face à ce qu’il qualifie de "projet farfelu", l’archéologue préconise un arrêt immédiat des travaux de construction. Il appelle à revenir au plan initial : mobiliser une dizaine d’équipes internationales (américaines, japonaises, européennes) pour fouiller méthodiquement le site quartier par quartier pendant dix ans. "Ce n’est qu’après avoir exhumé et restauré scientifiquement les structures que nous pourrons envisager une mise en valeur digne de ce nom".

Le ministère maintient son cap

Face à ces critiques, le ministère de la Culture ne dévie pas de sa trajectoire. Notre source au sein du ministère précise que le projet fait l’objet d’un suivi rigoureux au plus haut niveau. "Si un archéologue exprime des inquiétudes, c’est son plein droit. Mais je vous assure que le projet est entre de bonnes mains", affirme-t-il à Médias24.

L’architecte Marouane Zouaoui Oussama insiste lui aussi sur l’impératif d’agir. "Il faut être conscient de l'urgence. Ces vestiges sont en terre. Sans cette protection métallique, ils sont condamnés à disparaître sous l'effet de l'érosion. Entre l'immobilisme des critiques et l'action pour léguer ce patrimoine aux générations futures, nous avons choisi d'agir".

Le débat reste ouvert. Mais une chose est certaine : Sijilmassa, la cité qui a financé des empires, n'a pas fini de faire parler d'elle.

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Le 16 mai 2026 à 19h19

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