Déchets : le grand chantier que le Maroc ne peut plus repousser (interview)
Alors que le Maroc a largement rattrapé son retard dans la collecte urbaine, la valorisation des déchets demeure l’un des angles morts de sa transition économique. À la tête de la COVAD, Mounir El Bari défend le passage d’une logique de gestion à une logique de filières, dans un contexte où les exigences européennes, la rareté des ressources et la préparation de 2030 font de l’économie circulaire un enjeu de souveraineté autant que de compétitivité.
Médias24 : Pendant votre premier mandat, vous avez pu, grâce à un élargissement de votre gouvernance interne, faire passer la COVAD d'une coalition à un acteur institutionnel connu. Quelle est votre vision pour ce deuxième mandat ?
Mounir El Bari : La COVAD a été fondée en 2015, dans le sillage de la Stratégie nationale de développement durable impulsée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Ses membres fondateurs, le ministère de la Transition énergétique et du développement durable, le ministère de l'Industrie et du Commerce et la CGEM, lui ont donné dès le départ une légitimité institutionnelle que beaucoup d'organisations mettent des décennies à construire.
Ce que le mandat 2021-2025 a apporté, c'est la capacité opérationnelle.
Nous avons élargi la gouvernance avec la création d'un quatrième collège composé des présidents de commissions thématiques, ce qui a permis d'impliquer des acteurs bien au-delà du seul cercle fondateur. Nous avons piloté des mandats stratégiques pour le MTEDD, l'UNEP et l'UNIDO. Nous avons construit un dialogue institutionnel continu. Et nous avons professionnalisé notre fonctionnement: tenue d’assemblées générales, certification des comptes et formalisation des circuits de décision.
Pour ce second mandat, la question n'est plus de savoir si la COVAD est reconnue. Elle l'est. La question est de savoir ce qu'elle transforme concrètement. Passer des études aux projets pilotes. Passer du dialogue institutionnel à des mécanismes qui agissent sur les filières. Passer d'un plaidoyer qui réagit aux réformes à un agenda qui les anticipe. C'est le sens du mandat 2026-2030.
Notre ambition est que la COVAD devienne, sur la période 2026-2030, une plateforme nationale d’alignement entre politiques publiques, contraintes industrielles, exigences internationales et réalités territoriales. L’économie circulaire ne peut plus être traitée comme un sujet sectoriel : elle doit devenir un levier de compétitivité, de souveraineté en matières premières et d’attractivité pour l’investissement.
- Quelles sont les mesures prioritaires à prendre pour placer le Maroc au cœur de la transformation écologique et de l'économie circulaire ?
- La première urgence est législative. Le projet de loi 48.23, qui modifie la loi 28-00 et introduit la responsabilité élargie du producteur, la traçabilité des déchets et la réincorporation des matières recyclées, attend son adoption parlementaire depuis plus de quatre ans. Nous entrons dans une période pré-électorale.
Si ce texte est renvoyé à la prochaine législature, c'est notre crédibilité auprès des bailleurs multilatéraux, des partenaires européens et des mécanismes de finance climat qui en pâtira directement. Ce n'est pas un risque hypothétique : le décaissement des tranches de la Banque mondiale est conditionné à des indicateurs de performance sur la valorisation. Les conditionnalités s'accumulent pendant que le texte attend.
La deuxième priorité, c'est le signal économique. Un opérateur qui trie, qui valorise, qui emploie localement ne peut pas être structurellement moins compétitif qu'un opérateur qui enfouit sans contrainte. Tant que le contrôle, les sanctions et la fiscalité ne corrigent pas cette distorsion, l'économie circulaire restera l'exception.
La troisième priorité est territoriale. La Coupe du monde 2030 va générer des flux massifs de déchets de construction et de démolition. Il n'existe aujourd'hui aucune filière structurée pour les accueillir. C'est une fenêtre d'opportunité qui peut se refermer très vite si on ne se donne pas les moyens d'y répondre maintenant.
Les volumes de déchets ménagers et assimilés vont également fortement augmenter pendant la Coupe du monde, compte tenu des flux touristiques, mais aussi des habitudes de consommation des ménages, qui passent en mode célébration. Des dispositifs de tri et de collecte sélective devraient être mis en place d’ici là pour capitaliser sur ces volumes.
Une dernière priorité, et non des moindres, concerne la donnée. Le Maroc ne pourra pas piloter efficacement ses filières sans système national fiable de traçabilité des flux : volumes collectés, volumes valorisés, origine des matières, destination finale, qualité des matières recyclées et taux de réincorporation. La donnée est aujourd’hui un prérequis pour la REP, pour la traçabilité des déchets industriels dangereux, mais aussi pour accéder aux financements climat, rassurer les industriels et répondre aux exigences des marchés internationaux.
- Quelle est la réalité de la gestion des déchets dans le pays ? Et comment a-t-elle évolué ces dernières années ?
- Sur la collecte, le bilan est réel : on est passé de 44% de taux de collecte urbaine en 2008 à 96% en 2022. C'est une performance qui a demandé vingt ans d’efforts et qui mérite d'être reconnue. Mais on ne peut pas en rester là. En 2026, le taux de valorisation des déchets ménagers est à 7%. Le Programme national de valorisation des déchets ménagers fixe un objectif de 25% en 2034, avec 50 centres provinciaux de tri à construire et 230 décharges non contrôlées à fermer.
Le chiffre de 7% ne dit pas seulement qu'on est loin des standards internationaux, il dit qu'on mobilise une infime partie d'un gisement qui va doubler d'ici 2050. Le Maroc produit 7,6 millions de tonnes de déchets municipaux par an. Ce volume pourrait atteindre 17,6 Mt en 2050. Sans filières de valorisation, cette matière devient une charge économique, un facteur de contamination des nappes et donc de pression sur les ressources en eau, mais aussi une perte de valeur pour l’économie nationale, alors même que ces flux peuvent alimenter des filières industrielles locales, réduire notre dépendance aux matières vierges et créer de l’emploi formel dans les territoires.
Ce qui a changé profondément, c'est la nature de ce que la mauvaise gestion des déchets coûte. Ce n'est plus seulement une question environnementale. C'est un enjeu de compétitivité industrielle, d'accès aux financements climatiques et d'accès au marché européen.
- Quels sont les défis pour placer l'économie circulaire au centre des discussions au Maroc ?
- Le premier défi, c'est la cohérence entre ce qu'on déclare et ce qu'on décide. On affiche des ambitions d'économie circulaire pendant qu'on instruit des projets d'incinération sans tri préalable. On signe des délégations de service public sans y intégrer d'obligations de valorisation. On fragilise des TPME qui constituent le tissu opérationnel des filières de collecte et de recyclage. Ce décalage entre ambition programmatique et réalité des arbitrages locaux, c'est ce qui érode la crédibilité de la transition.
Le deuxième défi, c'est la pression européenne, et je pense qu'elle est encore sous-estimée. L'UE absorbe 65% de nos exportations. Les nouvelles réglementations sur le contenu recyclé dans les emballages, la traçabilité environnementale et la REP font de la qualité de notre gestion des déchets un critère d'accès au marché. Pas dans dix ans : dès août 2026. Des entreprises marocaines vont se trouver confrontées à ces exigences dans leurs contrats d'export avant que le cadre national ne soit en mesure de les y préparer.
Le troisième défi, c'est l'inclusion. Il existe au Maroc un secteur informel de la récupération qui joue un rôle réel dans la chaîne de valorisation. On ne peut pas construire une économie circulaire sérieuse en ignorant ces acteurs ou en les marginalisant. Les intégrer, avec des mécanismes de traçabilité, de formalisation progressive et d'accès aux filières agréées, c'est à la fois une nécessité économique et une condition de justice sociale.
Le Maroc dispose d’atouts réels : une expérience en matière de collecte, un tissu industriel capable d’intégrer des matières recyclées, des TPME actives dans les filières, et une position stratégique vis-à-vis de l’Europe et de l’Afrique. L’enjeu aujourd’hui est de transformer ces atouts en système organisé, financé et contrôlé. C’est à cette condition que l’économie circulaire pourra passer d’un discours de transition à un véritable pilier de compétitivité nationale.
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