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Le Maroc est-il réellement devenu la première puissance industrielle africaine ?

Le Maroc est en tête de l'Indice africain d'industrialisation 2025 de la BAD. Première place réelle, portée par sa performance industrielle. Mais cela fait-il du Maroc la "première puissance industrielle d'Afrique" ? Cette formule va plus loin que les données du rapport. Voici pourquoi.

Le Maroc est-il réellement devenu la première puissance industrielle africaine ?
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Le 1 juin 2026 à 10h42 | Modifié 1 juin 2026 à 19h58

L'essentiel: 

  • Le titre de « première puissance industrielle d’Afrique » relayé sur les réseaux sociaux et par certains médias est une extrapolation et non une donnée du rapport de la BAD.
  • Le classement de la BAD récompense le Maroc pour la performance, la sophistication et l’équilibre de son appareil productif, et non pour son volume de production brut ou sa taille manufacturière globale.
  • L'Indice de l'industrialisation de la BAD privilégie la trajectoire industrielle : diversité économique, intégration dans les chaînes de valeur mondiales, capacité d'exportation de biens complexes et environnement d'investissement.
  • Malgré ce leadership en termes de performance, le Maroc reste dépendant des marchés, des capitaux et des technologies étrangers. Le prochain défi est de passer d'un modèle d'assemblage à une montée en gamme axée sur l'innovation, le dépôt de brevets et une intégration locale plus profonde pour transformer cette performance en véritable puissance industrielle souveraine.

Les détails :

Depuis quelques jours, une affirmation revient régulièrement dans les médias et sur les réseaux sociaux : "Le Maroc est devenu la première puissance industrielle d’Afrique".

L’annonce est en réalité une extrapolation qui repose sur un fait réel. Au titre de 2025, la Banque africaine de développement (BAD) a classé le Maroc à la première place de son nouvel Indice africain d’industrialisation, devant l’Afrique du Sud et l’Égypte.

Mais être premier dans cet indice signifie-t-il automatiquement être la première puissance industrielle du continent ? Pas exactement.

Cette première place doit être lue avec précaution et précision. Elle ne signifie pas que le Maroc possède nécessairement la plus grande industrie africaine en volume, ni la plus forte valeur ajoutée manufacturière.

Elle signifie que, selon la méthodologie composite de la BAD, le Maroc affiche aujourd’hui le profil industriel le plus performant et le plus équilibré du continent.

Les faits : ce que dit réellement la BAD

La BAD a publié un nouvel outil, un indice, destiné à mesurer le niveau d’industrialisation des pays africains.

L’Indice de l’industrialisation en Afrique ne se limite pas à compter le nombre d’usines ou la valeur totale de la production manufacturière.

L’indice ne répond pas seulement à la question : “Qui produit le plus ?” Il répond plutôt à une question plus large : “Quel pays présente la trajectoire industrielle la plus avancée, la plus diversifiée et la plus structurée ?”

Pour comprendre la nuance, imaginons une compétition cycliste. Le vainqueur de la compétition n’est pas forcément celui qui roule le plus vite sur une étape. Il est celui qui obtient le meilleur résultat sur l’ensemble du parcours.

L’indice de la BAD fonctionne un peu de la même manière.

Il ne mesure pas uniquement la quantité produite par les usines. Il évalue aussi la qualité de l’appareil industriel, sa diversité, son niveau technologique et sa capacité à créer de la valeur.

Autrement dit, il ne cherche pas seulement à savoir combien un pays produit, mais comment il produit.

Pour ce faire, l'indice de la BAD mesure le niveau d’industrialisation d’un pays à travers plusieurs dimensions :

  • la transformation productive,
  • la diversification économique,
  • la capacité à exporter des biens plus sophistiqués,
  • l’intégration dans les chaînes de valeur
  • l’environnement favorable à l’investissement industriel.

Dans ce classement, le Maroc arrive en tête grâce à ses performances dans plusieurs de ces domaines.

Sur ce point, il n’y a pas de débat. Selon la méthodologie de la BAD, le Maroc est aujourd’hui le pays africain qui présente la meilleure performance industrielle globale, selon cet indice.

Ce que le rapport de la BAD dit textuellement:  "Pour la première fois sur la période couverte par l’indice, le Maroc devance l’Afrique du Sud et devient l’économie industrielle la mieux classée du continent - une performance qui reflète la modernisation soutenue de son système productif, la diversification croissante de ses exportations et la mise en œuvre effective de sa politique industrielle. L’Afrique du Sud reste une puissance industrielle continentale, mais continue de connaître un déclin progressif de sa compétitivité industrielle. Ces deux pays sont, avec l’Égypte et la Tunisie, à la tête d’un groupe de quatre économies de premier plan dans le secteur manufacturier africain, qui continuent de surpasser largement leurs pairs".

Pourquoi le Maroc progresse-t-il autant ?

Depuis deux décennies, le royaume a misé sur une stratégie industrielle ciblée. L’automobile est devenue le principal moteur de cette transformation.

Le pays a construit un écosystème industriel autour de grands donneurs d’ordre internationaux, notamment Renault à Tanger et Casablanca et Stellantis à Kénitra, mais aussi autour d’un tissu de sous-traitants dans le câblage, les composants, la mécanique, les sièges et l’électronique.

Le secteur aéronautique suit la même trajectoire. C'est un secteur encore plus réduit en taille que l’automobile, mais important en matière de montée en gamme industrielle. Des groupes internationaux comme Safran, Airbus ou Boeing travaillent aujourd’hui avec un écosystème industriel marocain de plus en plus développé. Avec une montée dans la sophistication des pièces réalisées au Maroc.

À cela s’ajoute un atout majeur, Tanger Med. Si l’industrie est un moteur, la logistique en est le carburant. Le port de Tanger Med permet au Maroc d’expédier rapidement ses produits vers l’Europe, l’Afrique ou l’Amérique du Nord, renforçant sa compétitivité. Pour une industrie tournée vers l’Europe et les marchés internationaux, la vitesse, la fiabilité et le coût de la logistique sont des facteurs décisifs.

Pourquoi le terme “première puissance industrielle” peut prêter à confusion

Le problème vient du mot “puissance”. Parce que le terme peut recouvrir plusieurs réalités.

En économie, la notion de "puissance industrielle" désigne généralement la capacité à produire, dominer et influencer à grande échelle - régionale ou mondiale - grâce à son tissu manufacturier.

Si l’on parle de performance industrielle globale, de diversification, d’intégration aux chaînes de valeur et de dynamique de transformation, le classement de la BAD permet bien de dire que le Maroc occupe désormais la première place africaine.

Mais si l’on parle de taille brute de l’industrie, de valeur ajoutée manufacturière totale ou de profondeur de certaines filières lourdes, l’affirmation de "puissance industrielle" pour qualifier la place du Maroc devient plus discutable.

L’Afrique du Sud conserve une base industrielle lourde importante dans la métallurgie, la chimie, les équipements, l’automobile et la transformation minière. L’Égypte dispose, elle aussi, d’une base manufacturière importante et d’un vaste marché intérieur.

Le Maroc est donc premier dans un indice composite de performance industrielle. Il n’est pas nécessairement premier dans tous les indicateurs industriels.

La qualification dépend donc de ce que l’on mesure.

Les limites du modèle marocain

Le modèle industriel marocain a plusieurs forces : stabilité politique, stabilité macroéconomique, politiques sectorielles ciblées, infrastructures logistiques, proximité avec l’Europe, capacité à attirer des investissements étrangers et développement d’écosystèmes exportateurs.

Mais le classement de la BAD ne signifie pas que tous les défis ont été résolus. Une partie importante de l’industrie marocaine reste dépendante des marchés extérieurs, en particulier européens. Le pays est devenu un maillon compétitif des chaînes de valeur mondiales, mais il ne maîtrise pas encore l’ensemble des technologies, des marques, des brevets et des centres de décision associés aux grandes industries qu’il accueille.

La montée en gamme reste donc inachevée. Le défi n’est plus seulement d’assembler, de produire ou d’exporter davantage. Il est aussi de concevoir, d’innover, de breveter, de développer des fournisseurs locaux plus profonds et d’accroître la valeur ajoutée nationale.

Dans l'aéronautique et l'automobile, les investissements sont mixtes, l'innovation et le savoir-faire technologique sont étrangers. Mais ces deux domaines industriels sont par essence des métiers mondiaux. Et le tissu de sous-traitance implanté autour de Renault, Stellantis et l'aéronautique monte en gamme chaque année.

Enfin, le Maroc aurait été encore mieux classé si la Samir, ce puissant outil industriel, n'était pas restée fermée ; pour des raisons qu'on ignore d'ailleurs.

Une autre question demeure : comment faire en sorte que cette réussite industrielle profite davantage à l’ensemble du territoire et à l’emploi ?

Verdict

La formulation la plus rigoureuse serait donc : “Le Maroc est désormais classé premier pays africain dans l’Indice de l’industrialisation 2025 de la Banque africaine de développement.”

Le Maroc est bien devenu, selon l’Indice africain d’industrialisation de la Banque africaine de développement, le pays le plus performant industriellement du continent.

En revanche, cela ne signifie pas automatiquement qu’il domine tous les indicateurs industriels africains ni qu’il possède la plus grande industrie en volume. Il n'est pas (encore ?) une puissance industrielle. Il n'existe pas une vraie puissance industrielle dans le continent.

Pour reprendre une dernière image. Le Maroc est aujourd’hui l’élève qui obtient la meilleure moyenne générale de la classe industrielle africaine. Cela ne veut pas dire qu’il est premier dans toutes les matières, mais qu’il est celui qui présente actuellement le profil le plus équilibré et le plus performant.

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Le 1 juin 2026 à 10h42

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