À quoi sert encore l'université marocaine ?
Voici une question que la loi 59-24 ne pose pas, mais qui conditionne l'utilité réelle de ses 113 articles : à quoi sert encore l'université marocaine, dans un monde où MIT OpenCourseWare est gratuit, où des conférences scientifiques de très haut niveau sont accessibles sur YouTube, où Coursera délivre des certifications valorisées par de nombreuses entreprises, et où une intelligence artificielle peut accompagner un étudiant en difficulté vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?
Ce n'est pas une provocation rhétorique. C'est la question stratégique centrale. Celle que tout système d'enseignement supérieur sérieux doit se poser avant d'écrire une seule ligne de réforme. Car une loi peut moderniser l'architecture d'une institution sans reconfigurer sa fonction. On peut gouverner mieux un navire sans avoir défini le port.
Je lis cette réforme depuis une position particulière : celle d'un Marocain formé par l'université publique marocaine, qui travaille aujourd'hui sur la gouvernance de l'enseignement supérieur aux États-Unis. Ce n'est pas une posture d'expert extérieur. C'est une position de quelqu'un qui a une dette personnelle envers ce système, et précisément pour cette raison, un regard exigeant sur ce qu'il pourrait devenir.
Ce que fait concrètement la loi 59-24 : elle remplace la loi 01-00 en restructurant cinq piliers. La gouvernance, d'abord : de nouveaux conseils intégrant des acteurs externes (économiques, territoriaux) et des contrats-programmes liant chaque université à l'État sur des objectifs mesurables. La contractualisation ensuite : chaque établissement négocie ses engagements et ses ressources sur la base de résultats attendus. La diversification : ouverture explicite au privé, aux formats hybrides et à l'enseignement à distance. La recherche et le numérique : des outils de pilotage nationaux et un système d'information pour le suivi de la performance. Les services aux étudiants enfin : couverture médicale élargie, soutien psychologique, aide sociale. C'est une réforme sérieuse. La question qui suit n'est pas de le nier, mais d'y ajouter : au service de quelle mission ?
L'héritage qu'on doit regarder en face
La loi 01-00 a duré vingt-cinq ans. Une génération entière. Et cette génération a vécu dans un système dont les fragilités ne se résument pas à l'inadéquation formation-emploi ou à la lourdeur administrative.
Il faut le dire avec précision : plusieurs controverses publiques et défaillances de protection et de recours documentées ces dernières années ont révélé autre chose. Quand les procédures internes sont faibles, quand les mécanismes de plainte sont opaques ou dissuasifs, quand les mécanismes de redevabilité sont fragmentés, les comportements opportunistes trouvent un espace structurel pour prospérer. Ces faits ne sont pas des accidents. Ce sont des symptômes d'un régime où la protection des plus vulnérables dans le système (les étudiants, et particulièrement les étudiantes) n'était pas intégrée dans les dispositifs institutionnels.
Une réforme de gouvernance n'est pourtant pas seulement une réforme de conseils et d'organigrammes. C'est d'abord une réforme de la protection : procédures effectives, voies de recours crédibles, culture de l'intégrité qui ne soit pas uniquement déclarative.
La loi 59-24 va plus loin que la 01-00 sur ce terrain. La loi prévoit un panier de services et de protections au bénéfice des étudiants : couverture médicale, soutien psychologique, aide sociale, mécanismes de suivi. C'est une avancée réelle. Mais l'efficacité de ces dispositions ne dépendra pas du texte : elle dépendra des textes d'application, des moyens, et d'une capacité d'exécution qui n'existe pas encore.
Le bouleversement que la loi n'affronte pas
La loi 59-24 modernise un modèle. Mais le modèle lui-même est sous pression structurelle que les débats parlementaires ont à peine effleurée.
Pendant longtemps, l'université reposait sur une asymétrie radicale : l'institution détenait le savoir, l'enseignant en était le gardien, l'étudiant devait se déplacer et patienter pour y accéder. Cette asymétrie a été partiellement détruite par les plateformes d'enseignement en ligne ouvertes. Pas entièrement : la recherche originale, l'encadrement personnalisé, la socialisation professionnelle et citoyenne restent des fonctions que ces plateformes ne répliquent pas. Mais pour une part significative de la fonction de transmission, le bouleversement est réel, et il est structurel.
Ce n'est pas "la fin de l'université". C'est la fin d'une justification suffisante. La question n'est plus "comment transmettre le savoir ?" La question devient : que doit produire l'université que les plateformes, les certifications en ligne et les intelligences artificielles ne produisent pas ?
La réponse, si on la prend au sérieux, définit quatre fonctions irréductibles. Et ce sont ces quatre fonctions qui devraient constituer la boussole explicite de toute réforme : pas les organigrammes, pas les classements, pas les taux d'insertion à six mois.
La première est la production de savoir original sur les défis marocains. Le Maroc fait face à des enjeux qui lui sont propres : stress hydrique dans un contexte de dérèglement climatique structurel, sécurité alimentaire, urbanisation accélérée, transition énergétique, positionnement dans un monde multipolaire. Aucune université étrangère, aucune plateforme américaine, aucun algorithme entraîné sur des corpus occidentaux ne produira ce savoir à la place des chercheurs marocains avec le même degré d’ancrage, de responsabilité publique et de continuité. C'est la fonction de la recherche. Elle est irremplaçable. Elle est aujourd'hui insuffisamment valorisée, insuffisamment financée, et insuffisamment protégée dans le système actuel.
La deuxième est la formation au jugement. Pas simplement à l'emploi : au jugement. Comprendre la complexité, distinguer information et savoir, exercer l'esprit critique face aux systèmes d'influence et de désinformation, participer à la vie démocratique avec les instruments intellectuels nécessaires. Cette fonction n'est pas quantifiable en taux d'insertion à six mois. C'est précisément pourquoi elle disparaît en priorité des systèmes réformés uniquement par la logique de performance économique.
La troisième est la mobilité sociale. L'université publique marocaine reste, pour des millions de familles, le principal levier d'ascension entre les générations. Cette fonction n'est pas contradictoire avec la qualité : elle en est la condition de légitimité. Une université excellente mais inaccessible n'est pas un progrès pour la société marocaine. C'est une privatisation de l'avenir.
La quatrième est la mission territoriale. Non pas uniquement comme pourvoyeur de diplômés pour les bassins d'emploi locaux, mais comme institution capable de diagnostiquer, d'analyser et d'accompagner les transformations de ses territoires. Cette "troisième mission" est présente dans la loi 59-24. Elle mérite d'être le principe organisateur de l'ensemble, pas une mention parmi d'autres.
La gouvernance est indispensable ; mais elle doit être subordonnée à une mission explicite, mesurable dans ses dimensions non marchandes autant que dans ses résultats économiques. La loi 59-24 se concentre fortement sur les instruments de performance. Ce n'est pas sans valeur. Mais si ces instruments ne sont pas explicitement alignés sur ces quatre fonctions irréductibles, la réforme risque de produire une institution mieux administrée dont la raison d'être reste floue. On peut optimiser un système dont on n'a pas défini la finalité. Le résultat, c'est de l'efficience sans direction.
L'équité : une architecture, pas un slogan
La loi 59-24 diversifie le spectre institutionnel : universités publiques, établissements privés, entités à but non lucratif, partenariats, formats hybrides, numérique, ouverture internationale. Cette diversification est cohérente avec la massification et la diversité des besoins. Dans un système complexe, la pluralité des formes accroît la résilience.
Mais elle produit un risque structurel si elle n'est pas couplée à un bouclier d'équité : la stratification.
Le schéma est connu, documenté dans plusieurs pays ayant suivi cette trajectoire sans contrepoids : si l'université publique demeure durablement sous tension budgétaire, et si l'expansion du secteur payant avance plus vite que les mécanismes de protection de l'accès, le système bifurque. D'un côté, des institutions mieux dotées, plus attractives, plus orientées marché. De l'autre, une université publique de masse, sous pression, sous-équipée, dont la légitimité sociale s'érode progressivement.
La loi contient des dispositions sur les aides et services aux étudiants. Mais l'équité ne se gère pas par des articles isolés. Elle se construit dans l'architecture même du financement, dès le départ, comme contrainte non négociable. C'est là que la réforme reste prudente : elle modernise l'architecture institutionnelle, mais elle ne garantit pas de trajectoire budgétaire pluriannuelle ni de règle d'allocation qui protège explicitement les établissements accueillant les populations les plus vulnérables. Ce silence n'est pas neutre.
La résistance : ni corporatisme, ni conservatisme
Le débat autour de 59-24 a été vif : déficit de concertation dénoncé par le SNESup, appels à la grève, polarisation des positions. Il serait commode de n'y voir qu'un réflexe corporatiste face à la modernisation. Ce serait analytiquement paresseux.
Dans un système complexe, la résistance est rarement du bruit pur. Elle est souvent un signal.
Une partie de la résistance reflète effectivement des intérêts établis : toute organisation développe des routines et des zones de confort qu'elle cherche à préserver. C'est vrai. Mais une autre partie est une réaction légitime à la méthode : sentiment de dépossession, crainte d'une recentralisation masquée sous le vocabulaire de l'autonomie, déficit de co-construction.
Dans l'enseignement supérieur, la légitimité procédurale n'est pourtant pas une question de forme. C'est une condition d'exécution. Une réforme techniquement cohérente peut rester lettre morte si elle n'a pas fabriqué de coalition de mise en œuvre. La loi 01-00 en est elle-même un avertissement : ses outils de contractualisation et d'évaluation n'ont jamais été véritablement activés, précisément parce que les acteurs du système ne s'en étaient pas approprié la logique.
La question n'est donc pas "faut-il réformer malgré la résistance ?" La réponse à cette question est oui, sans ambiguïté. La question est : comment construire une coalition d'exécution suffisamment large pour que la réforme survive à son propre lancement ? Ce travail n'est pas visible dans le texte législatif. Il se fera, ou ne se fera pas, dans la phase de mise en œuvre.
Encadré : Boucles de rétroaction : comment une réforme gagne ou se bloque
Boucle vertueuse : objectifs clairs, moyens alignés, résultats visibles, confiance renforcée, amélioration continue.
Boucle toxique : déficit de confiance initial, résistance à l'exécution, résultats insuffisants, contrôle accru, déficit de confiance aggravé.
Les grèves et tensions documentées autour de 59-24 sont des indicateurs précoces. Ils signalent que la boucle toxique peut s'activer si la mise en œuvre n'est pas politiquement pilotée avec une logique de coalition, et non d'imposition.
Les trois angles morts de l'exécution
La loi 59-24 a l'ambition d'une réforme structurante. Mais trois angles morts risquent de conditionner son destin bien plus que la qualité rédactionnelle de ses articles.
Le premier est la dépendance aux textes d'application. Le texte renvoie à de nombreux de décrets, arrêtés et règlements qui n'existent pas encore. Tant que ces textes ne sont pas produits, les universités vivent dans une zone grise juridique. Dans une zone grise, ce ne sont pas les intentions législatives qui comblent le vide : ce sont les pratiques informelles héritées.
Le deuxième est le pilotage par données. La contractualisation et les indicateurs de performance supposent des données fiables, comparables, auditables. La loi prévoit la mise en place d'un système national d'information dans un délai maximal de cinq ans. Cinq ans est long dans un environnement de transformation rapide. Sans données robustes, la contractualisation devient une mise en scène administrative : les formes sont respectées, les effets sont nuls.
Le troisième est la capacité humaine. Une université mieux gouvernée reste sous-performante si elle manque de professeurs-chercheurs en nombre suffisant, si le temps de recherche est compressé par des charges pédagogiques structurellement trop lourdes, si la carrière académique reste peu attractive par rapport aux alternatives disponibles. La loi 59-24 aborde les ressources humaines. Mais la réforme profonde de la carrière (charge, progression, mobilité, financement individuel de la recherche) reste un chantier que la loi ouvre sans le refermer. C'est précisément là que se joue la production scientifique que les indicateurs exigeront.
Le risque le plus sous-estimé : quand l'indicateur devient la finalité
Une loi de performance introduit, mécaniquement, un risque classique : celui de Goodhart. Quand un indicateur devient une cible, il perd sa valeur de mesure ; l'organisation apprend à l'optimiser plutôt qu'à améliorer ce qu'il était censé mesurer.
Si l'employabilité devient le KPI central, on peut obtenir des gains visibles sur certaines filières ; mais on obtient aussi, progressivement, un appauvrissement des disciplines moins immédiatement "rentables" (humanités, sciences fondamentales, recherche à long terme), pourtant indispensables à la société et à la souveraineté intellectuelle du pays.
Si la production scientifique devient KPI sans réforme de la carrière, on obtient du volume. Pas nécessairement de la qualité, ni une recherche utile aux défis marocains.
Si les classements deviennent KPI implicites, les stratégies institutionnelles se déplacent vers le signal plutôt que vers la substance : communication, partenariats vitrine, optimisation des critères de classement au détriment de la pédagogie et de l'encadrement réel.
La solution n'est pas de rejeter l'évaluation. C'est de la gouverner : indicateurs équilibrés, métriques d'équité, audit externe, révision périodique, transparence de la méthodologie. L'évaluation sans gouvernance de l'évaluation est une invitation à l'optimisation opportuniste.
Trois actions concrètes conditionneront la réussite de la réforme. Premièrement, un engagement budgétaire pluriannuel fléché vers les universités publiques accueillant les populations les plus vulnérables : sans financement différencié, la contractualisation restera formelle. Deuxièmement, la construction rapide du système d'information national : sans données fiables, les contrats-programmes ne pourront pas être évalués sérieusement, et le pilotage restera administratif plutôt qu'analytique. Troisièmement, des garde-fous dans la gouvernance de l'évaluation pour que les indicateurs intègrent des métriques non marchandes : mobilité sociale, qualité de l'encadrement, production de recherche sur les défis nationaux. Ces trois conditions ne sont pas dans la loi. Elles doivent être dans les textes d'application et les lois de finances.
La bifurcation devant nous
La loi 59-24 est désormais le cadre juridique de l'enseignement supérieur marocain pour les années à venir. La question n'est plus de savoir si elle est parfaite : aucune loi ne l'est, et celle-ci ne fait pas exception. La question est : dans quelle direction le jeu d'acteurs, les arbitrages budgétaires et les décisions de mise en œuvre vont-ils faire basculer le système ?
Deux trajectoires sont crédibles à horizon 2035. Dans la première, les textes d'application sont produits rapidement et de manière cohérente, le financement public est rehaussé et pluriannualisé, le système d'information est construit sérieusement, les indicateurs sont calibrés pour mesurer réellement ce qui compte, et la diversification institutionnelle s'accompagne de mécanismes d'équité contraignants. Dans ce cas, la loi 59-24 peut devenir un vecteur de transformation réelle : universités plus résilientes, recherche mieux structurée, employabilité améliorée, et université publique qui regagne une légitimité sociale qu'elle a partiellement perdue.
Dans la seconde, les textes d'application s'accumulent lentement, le financement reste sous-dimensionné, les indicateurs produisent les effets pervers documentés ailleurs, la diversification favorise principalement le segment payant sans contrepoids d'équité, et la résistance interne bloque une mise en oeuvre substantielle. Dans ce cas, la loi 59-24 deviendra une réforme de plus dans une longue série : beaucoup d'articles, peu de transformation, et une génération supplémentaire qui arrive sur le marché avec un diplôme dont la valeur réelle ne correspond pas à la promesse institutionnelle.
La loi 59-24 est un cadre sérieux : elle ne résoudra rien seule. Sa réussite tient à une seule condition : que les arbitrages budgétaires, les textes d'application et la gouvernance de l'évaluation soient alignés sur une mission explicite, pas uniquement sur des indicateurs de rendement. Si ce travail n'est pas fait, la loi 59-24 rejoindra la 01-00 dans la longue liste des réformes bien rédigées que le système a absorbées sans se transformer.
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