Chants anti-musulmans : symptôme d’une islamophobie structurelle en Espagne
Les chants islamophobes lors du match Espagne-Égypte révèlent que l’Espagne peine encore à affronter son passé musulman et l’enracinement des préjugés anti-musulmans, malgré le discours anti-guerre salué de Pedro Sánchez.
Nombreux sont ceux qui ont, à travers le discours résolument anti-guerre de son Premier ministre, Pedro Sánchez, salué et célébré l’Espagne devenue à leurs yeux le seul pays européen qui fait preuve du courage moral nécessaire pour s’opposer à l’arrogance de l’empire américain dans cette dangereuse guerre menée contre Iran.
S’il est vrai que Sánchez a effectivement adopté une position louable face à la crise qui se déroule actuellement au Moyen-Orient, quiconque est familier de l’histoire espagnole et du discours politique dominant en Espagne sait que les sentiments anti-islamiques et le paternalisme occidental font partie intégrante de l’attitude de l’Espagne à l’égard des musulmans.
Ainsi, les chants islamophobes entonnés par des supporters espagnols lors du match amical entre l’Espagne et l'Égypte constituent une confirmation particulièrement éloquente de la normalisation inquiétante et de l’adhésion populaire croissante à une hostilité profondément enracinée envers l’islam et les musulmans. Certains pourraient soutenir que la banalisation ou la normalisation de ce sentiment anti-musulman est relativement récente en Espagne, en ce qu’elle coïncide avec l’essor, à travers l’Europe, de partis d’extrême droite obsédés par la thèse du "grand remplacement".
L’Espagne encore mal à l’aise avec son passé musulman
Toutefois, le problème d’une telle lecture tient à ce qu’elle saisit les dynamiques politiques et sociologiques à l’origine de cette tendance sociale préoccupante sans en interroger les racines historiques profondes. Car, au fond, les chants racistes ou racialisants des supporters espagnols ne sont que le symptôme d’un problème plus vieux, plus ancré et qui, pendant des siècles, a défini les relations de l’Espagne avec les Africains (plus largement) et, en particulier, avec les musulmans. Ou, comme je l’expose en détail dans mon ouvrage consacré aux "siècles tumultueux" ou aux "grands malentendus" entre l’Espagne et son voisin marocain, un certain sentiment de pureté culturelle et de supériorité civilisationnelle a longtemps imprégné la perception que les Espagnols se font des musulmans.
Dans cette perspective, ces chants des supporters espagnols visant l’islam sont l’expression par excellence d’un schéma culturel qui prévaut en Espagne depuis l’expulsion des musulmans de la péninsule ibérique entre 1609 et 1614. En effet, l’une des caractéristiques déterminantes de la production littéraire et académique espagnole depuis ce jalon historique a été l’effort constant de dissocier l’identité espagnole de son passé musulman. Pour des générations d’hommes politiques et d’intellectuels espagnols, reconnaître ce passé musulman reviendrait à apposer une tache indélébile sur l’appartenance de leur pays au monde occidental.
Dès lors, plutôt que d’embrasser et de se réapproprier l’héritage culturel, à la fois riche et remarquable, de la péninsule ibérique musulmane, les élites espagnoles l’ont considéré comme un stigmate, une "marque indésirable et dégradante", susceptible de ternir l’image "purifiée" que l’Espagne s’est efforcée de projeter d’elle-même en tant que nation occidentale.
De là procède l’effort soutenu, au sein des cercles élitaires espagnols, durant les cinq derniers siècles, pour diaboliser les musulmans. Et, en raison de sa proximité géographique ainsi que du rôle central qu’il a joué dans l’établissement de l’islam et dans la perpétuation de la présence musulmane dans la péninsule ibérique jusqu’en 1492, le Maroc a constitué une cible privilégiée de cette entreprise de diabolisation intellectuelle et de dénigrement culturel. Tant dans la littérature espagnole que dans les politiques expansionnistes défendues par les gouvernements successifs, on observe une insistance constante sur l’urgence prétendument suprême d’affaiblir ou de soumettre le Maroc.
Sous couvert d’empêcher le Royaume de représenter une quelconque menace pour l’intégrité territoriale, la stabilité ou la prospérité de l’Espagne, l’objectif réel était de façonner et de perpétuer une réalité marocaine conforme à une perception – celle de sociétés musulmanes faibles, arriérées et nécessitant assistance – que des générations d’érudits et de responsables politiques espagnols avaient inculquée à leurs concitoyens.
Dans le cadre de ce projet d’infantilisation culturelle, les manuels d’histoire espagnols ont surtout veillé à présenter l’islam, le prophète Mohammed et les musulmans sous le jour le plus négatif et le plus offensant possible. Selon l’ouvrage El Islam en las aulas (L’Islam dans les salles de classe), les auteurs de manuels scolaires espagnols ont longtemps été animés par une volonté ferme de se distancier de leur passé arabo-musulman et de le rejeter en tant que composante intégrale de leur histoire et de leur héritage culturel. Ainsi, loin de se conformer à quelque exigence d’objectivité, les auteurs de ces manuels ont surtout cherché à raviver les mêmes contre-vérités qui circulent depuis la fin de la présence musulmane en Espagne. Des écrivains tels que Diego de Haedo, Luis del Mármol Carvajal et Jaime Bleda, entre autres, comptent depuis quatre siècles parmi les principaux promoteurs de ce courant d’islamophobie radicale.
L’accumulation de préjugés et de distorsions historiques chez ces auteurs a imprégné l’ensemble des mécanismes de socialisation en Espagne, des écoles aux journaux, jusqu’aux chansons populaires. Ils ont présenté l’islam comme une religion "fausse et inférieure", son Prophète comme une figure "hérétique" et ses fidèles comme des peuples "arriérés et culturellement inférieurs". Ce faisant, les concepteurs de ces manuels entendent perpétuer une image négative des musulmans pour mieux les présenter comme des ennemis irréconciliables de la modernité et de la prospérité espagnoles.
Le Maroc, bouc émissaire idéal du paternalisme culturel espagnol
Le Maroc a subi de plein fouet ces illusions racistes et ces inexactitudes historiques. En effet, comme l’ont montré les auteurs d'El Islam en las aulas, l’écrasante majorité des rédacteurs de manuels scolaires espagnols proposent une lecture tronquée et partielle des relations hispano-marocaines au cours du siècle dernier.
Manifestement biaisés et prompts à écarter des récits, pourtant solidement documentés, de la cruauté espagnole à l’égard de son voisin musulman, les rares manuels qui abordent les siècles de relations entre l’Espagne et le Maroc omettent, de manière délibérée, de mentionner l’usage de gaz toxiques par l’armée espagnole contre les populations de la région du Rif, au Maroc. En lieu et place, ces ouvrages scolaires s’efforcent systématiquement de décrire les Marocains – et, par extension, les musulmans – en des termes négatifs, méprisants et déshumanisants.
Sans surprise, ces auteurs passent largement sous silence, voire rejettent purement et simplement, la période comprise entre 1927, marquant la fin de la prétendue campagne de "pacification" menée par les forces espagnoles dans le nord du Maroc, et l’indépendance marocaine. Cette omission vise à dissimuler le fait que les troupes espagnoles infligèrent des traitements dégradants et immoraux aux innocentes populations locales vivant dans des régions marocaines alors sous influence ou occupation espagnole, ou encore que Madrid y imposa indistinctement une politique de terreur et d’intimidation afin d’étouffer toute résistance à la présence militaire espagnole. Lorsqu’ils étudient l’histoire de leur pays, les jeunes Espagnols n’apprennent jamais que les Marocains qui prirent part au conflit inter-espagnol fratricide de 1936 furent, dans la plupart des cas, contraints contre leur gré de sacrifier leur vie pour une cause qui n’était pas la leur.
Plus préoccupant encore – et plus révélateur de la volonté, au sein de certains segments de l’intelligentsia espagnole, d’inculquer aux jeunes générations des récits déformés tout en présentant la présence espagnole au Maroc comme altruiste et désintéressée – est le fait que certains auteurs de ces manuels de cours d’histoire avancent des affirmations entièrement déconnectées de la réalité historique. Parmi ces assertions anhistoriques figure au premier chef l’idée selon laquelle l’Espagne aurait, de son propre chef, décidé de mettre fin à sa présence au Maroc, contraignant ainsi la France à faire de même dans sa propre zone de protectorat.
Selon l’un des manuels analysés dans El islam en las, l’occupation espagnole du Maroc n’aurait rien eu de comparable à celle de la France ; l’Espagne y aurait prétendument été une puissance coloniale bienveillante, généreuse et respectueuse des traditions et des valeurs locales. "Durant les moments les plus critiques de la lutte du Maroc pour son indépendance, l’attitude du gouvernement espagnol fut empreinte de respect à l’égard du peuple qu’il protégeait ; c’est pourquoi il n’approuva pas la déposition du Roi Mohammed V opérée par la France (1953), laquelle exerçait le protectorat sur le reste du territoire marocain", affirme ledit manuel. "Au contraire, trois ans plus tard, l’Espagne accorda l’indépendance à sa propre zone. Cette décision contraignit la France à abandonner, elle aussi, son protectorat au Maroc".
Encore aujourd’hui, l’imaginaire espagnol reste imprégné d’une disposition à accepter, voire à banaliser, la déshumanisation ou la bestialisation du musulman. Il suffit de parcourir les médias espagnols pour constater que tout ce qui touche au Maroc ou, plus largement, au monde musulman continue d’être traité avec condescendance et paternalisme. Le Maroc, comme toute question liée à l’islam, n’y est que rarement abordé sous l’angle d’évolutions positives. Au contraire, l’islam et les musulmans y sont principalement évoqués pour mettre en exergue des crises socio-économiques, des troubles politiques, un prétendu retard culturel, ou encore les phénomènes d’immigration de masse.
Les déclarations du gouvernement espagnol sont louables mais insuffisantes
Il n’est donc guère surprenant que, en accueillant l’équipe nationale égyptienne pour une rencontre qui aurait dû être un match amical destiné à renforcer les liens humains et sociaux entre les deux peuples, un secteur non négligeable du public espagnol ait adopté un comportement indigne d’un pays "civilisé" aspirant à accueillir la finale de la Coupe du monde 2030.
Les observateurs de La Liga se souviendront en effet que ces chants anti-musulmans s’inscrivent dans la continuité d’un racisme honteux qui persiste dans les stades espagnols. Ces dernières années, l’attaquant brésilien Vinícius Júnior en a été la victime la plus visible.
Or traiter ce fléau ne saurait se limiter à la publication occasionnelle de déclarations condamnant de tels comportements. Faire vraiment face à un tel phénomène exige, avant tout, de reconnaître que ces manifestations racistes procèdent d’un schéma culturel plus large, d’une socialisation marquée par l’intolérance et le manque de respect envers la culture, la religion, l’histoire et l’identité de milliards de personnes non occidentales à travers le monde.
L’Espagne, à l’instar du reste du monde occidental, devrait accepter et reconnaître que la domination économique et politique dont elle a bénéficié au cours des deux derniers siècles ne lui confère aucune légitimité à se considérer comme le centre du monde ni comme le phare de l’humanité. Si Madrid veut vraiment en finir avec ce mal qui ronge la société espagnole, une réforme en profondeur des manuels scolaires et des ouvrages d’histoire devrait constituer l’une des premières étapes indispensables pour combattre ces attitudes racistes qui persistent.
Le gouvernement espagnol, ainsi que de nombreuses voix influentes des sphères culturelle, intellectuelle et médiatique, se sont, ces dernières années, exprimés de manière remarquable en faveur du peuple palestinien et contre les politiques du gouvernement israélien. Cette évolution mérite évidemment d’être saluée et célébrée. Toutefois, elle ne saurait à elle seule effacer le passé colonial de l’Espagne, que ce soit en Amérique latine ou au Maroc, où des millions de personnes ont souffert — et où nombre d’entre elles ont perdu la vie — du fait des calculs mercantilistes et stratégiques d’élites dont l’objectif premier était de s’enrichir et de bâtir un empire aux dépens d’autres peuples.
Afin d’affronter honnêtement cet héritage historique troublant et, dans le même temps, de lutter contre la persistance du racisme et de l’islamophobie, l’Espagne devrait entreprendre une réforme profonde de ses manuels scolaires. Une telle réforme devrait viser, avant tout, à éliminer tout discours présentant les musulmans comme étant porteurs d’une culture "inférieure, incompatible avec les valeurs occidentales, ou comme des peuples violents ou intrinsèquement belligérants".
Une seconde étape dans cette quête de solutions authentiques et structurelles à des siècles de racisme et de préjugés anti-islamiques en Espagne consisterait pour le gouvernement espagnol à présenter des excuses à l’ensemble des musulmans. Ce qui s’est produit le mardi 31 mars est inacceptable. Plus fondamentalement encore, l’Espagne n’a jamais présenté d’excuses aux musulmans expulsés de la péninsule ibérique entre 1609 et 1614, alors qu’elle l’a fait à l’égard de la communauté juive.
Au regard des déclarations louables et des inflexions politiques récemment adoptées par le gouvernement espagnol sur la Palestine et, plus largement, le Moyen-Orient, la cohérence commanderait qu’il présente des excuses officielles aux musulmans pour les événements survenus lors du match contre l’Égypte. Il ne suffit pas que le Premier ministre espagnol affirme que de tels comportements sont "inacceptables" et "ne doivent pas se reproduire".
Parce que le racisme constitue l’une des plaies les plus profondes qui minent la société espagnole, son éradication requiert des décisions à la fois audacieuses et structurelles. Espérer le voir reculer et voir s’instaurer un respect véritable envers les musulmans, sans s’engager résolument dans de telles réformes, reviendrait à vouloir soigner un mal avec un remède inapproprié.
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