Des slogans à l’envi, des figures sans vie : le dilemme de la communication politique et diplomatique
Dans cette chronique, Hassan Hami partage son expérience diplomatique en soulignant que la réussite dans ce métier repose sur l’accumulation patiente de connaissances, l’écoute attentive et la capacité à décrypter les messages politiques et diplomatiques.
Tout au long de ma carrière diplomatique, j’ai connu, comme le commun des mortels, des hauts et des bas. Normal, cela fait partie des choses de la vie. Mais ce dont j’ai bénéficié, positivement parlant, l’emporte, grâce à Dieu, sur les déceptions. Cela a injecté en moi l’élixir de la gratitude envers des personnes qui ont été de vrais formateurs et l’humilité et la force tranquille que j’ai héritées de mes parents. De même, ma vie bureaucratique m’a appris à savoir entendre, écouter et agir en conséquence.
La profession diplomatique, enviée par les uns et détestée par les autres (j’en ferais peut-être un papier plus tard pour briser certains tabous), exigeait de la retenue et du doigté. Le mot le plus séduisant pour décrire la réussite ou l’échec d’une expérience professionnelle est "l’accumulation".
L’accumulation se fait par l’emmagasinage des connaissances acquises qui sont, en fait, des montagnes de messages à assimiler et à réadapter en fonction des circonstances et des opportunités.
C’est le cas de parler d’un aspect plutôt peu discuté en public. Il concerne la manière dont l’apprentissage est perçu pour être plus productif dans la vie privée et la vie professionnelle. L’apprentissage se fait judicieusement par l’habileté à recevoir des messages et à les décoder pour en faire l’usage idoine en matière d’intelligibilité et de transmission.
L’éducation, dont on peut se targuer, signifie l’apprentissage au quotidien. Elle se vérifie dans la réactivité positive aux éléments disparates d’un ensemble qui intrigue. Elle répugne de surfer dans la nature avec l’espoir de ne pas sombrer dans le poncif. Les messages retenus pour les besoins de cet article sont ceux à connotation politique et diplomatique.
Ne pas sombrer dans le poncif
Plus concrètement, il s’agit de la manière dont les messages politiques et diplomatiques sont confectionnés. Cet article se propose de compléter et de peaufiner les idées contenues dans un article précédent.
L’une des leçons que j’ai retenues de ma vie professionnelle est celle qui met en évidence l’importance de la lecture, de la consultation des archives et de l’écoute des aînés (les anciens qui ont du panache à revendre). Une pratique qui n’a pas été facile au début tant il est vrai que les tâches assignées dans les milieux bureaucratiques laissaient peu de temps libre pour s’en acquitter.
Et heureusement que, à l’instar de nombreux de mes collègues, plus audacieux, je n’ai pas baissé les bras. Plus tard, j’ai été conforté dans ce choix. Il devait m’aider à peaufiner mon apprentissage dans l’élaboration des notes et la contribution à la rédaction des ébauches des discours et des allocutions : ces premiers jets qui permettent à la hiérarchie d’avoir une visibilité sur ce qui prime. En somme, l’apprentissage du métier d’éclaireur.
Si bien que quand j’ai fait la connaissance d’une diplomate latino-américaine à Washington au sein d’un petit cercle de brainstorming diplomatique, j’ai été bien armé pour apprécier son assiduité à lire et à pondre des idées à tout bout de champ. Et pour cause, elle avait été la rédactrice officielle des discours du chef de l’État de son pays.
Elle était certes entourée d’une équipe de collaborateurs attitrés, mais c’était elle qui ouvrait le bal des discussions sur la base de sa lecture de l’échiquier politique interne et de la perception de la politique étrangère des pays voisins. Elle a fait une carrière diplomatique époustouflante pour servir dans des pays comme les États-Unis, respectivement à New York et à Washington D.C. Rien d’étonnant, outre qu’elle lisait beaucoup, elle raffolait des synthèses les plus étonnantes.
À la même époque, j’ai fait la connaissance d’un jeune conseiller affecté à l’équipe des rédacteurs des discours du président américain. Toujours occupé à lire quelque chose, il m’épatait parfois par le glissement de quelques insinuations se rapportant à ce qui serait le thème principal de certaines interventions de son big boss.
C’était aussi une technique pour jauger la réaction du diplomate que j’étais, notamment sur les questions relatives au Moyen-Orient, à l’Afrique du Nord et à l’espace méditerranéen. Parfois même, il brodait sur des sujets qui pourraient faire l’objet d’un exercice de rédaction dans la pure tradition de la diplomatie prospective.
En réalité, le jeune conseiller communiquait des messages, du reste dans le même esprit que ceux de la diplomate latino-américaine. Les profanes ignorent que la politique et la diplomatie constituent les ingrédients les plus prisés dans un drugstore ouvert 24h/7j. Un lieu de shopping où se juxtaposent la promotion et le retrait des idées. Ces dernières peuvent, mine de rien, influer sur le cours de l’histoire.
Je n’ai pas été au bout de mes surprises. Un jour, j’ai été invité à la National Defense University pour faire une communication sur "The Security in the Mediterranean" à un moment où les États-Unis commençaient à perdre confiance dans certains pays européens partisans de la structure féodale des relations internationales.
L’idée était de sonder la réaction des pays comme le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Égypte et le Liban sur les transformations en cours dans les relations entre les pays du Maghreb et de l’Union européenne. Les retombées de la guerre des Balkans, la réunification allemande et l’amorce d’une mondialisation laborieuse étaient des sujets qui préoccupaient certains stratèges du Pentagone.
Outre des Américains, les participants provenaient des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. J’ai constaté que parmi les honorables invités, il y avait un ancien haut responsable au département d'État américain.
Le diplomate américain m’expliquera plus tard que sa présence s’inscrivait dans le cadre de son rituel de mise à jour de ses connaissances (une sorte de formation continue). Il ajoutera que quand il était en charge des affaires du Moyen-Orient au sein du département d'État, il avait constaté qu’il avait des lacunes en termes d’analyses géopolitiques avérées, notamment dans leurs dimensions dichotomiques sécurité militaire et souplesse diplomatique.
Le diplomate américain a saisi l’occasion du changement d’administration pour venir partager son expérience diplomatique en tant qu’enseignant et en tant que stagiaire VIP. Je me suis rappelé l’effort gigantesque que les diplomates arabes et africains déployaient, il y a seulement quelques mois, pour obtenir un rendez-vous avec lui pour effectuer d’urgence des démarches qui n’en finissaient pas d’être exaspérantes.
Trois exemples qui n’ont rien à voir avec deux expériences inouïes dont j’ai fait l’objet. La première a eu lieu vers la fin des années 1990. Je venais de publier mon premier roman. Grâce à la recommandation (ou l’entremise) d’un ami journaliste, j’ai été invité à parler du roman à la chaîne nationale lors d’une émission culturelle animée par la toute sympathique et grande professionnelle, Fatima Touati. Il y avait d’autres invités venus promouvoir leurs œuvres respectives. Rien de particulier, sauf que le lendemain de la diffusion de l’émission, j’ai été cueilli à froid par des collègues dans les couloirs de l’institution bureaucratique.
Comment aurais-je osé passer dans une émission sans l’aval de la hiérarchie. On s’en foutait qu’il s’agissait d’une émission culturelle. Heureusement, la récrimination n’était que feu de paille. Les choses sont rentrées dans l’ordre quand mes chefs hiérarchiques ont fait savoir à la meute de détracteurs que j’avais bien fait de produire un texte romanesque.
"L’imagination, a commenté l’un d’entre eux, est indispensable dans des situations de blocage diplomatique. Un exercice comme le mien serait utile en termes d’oxygénation de la mémoire laborieuse".
Au diapason du monde environnant
La deuxième expérience a été encore plus dramatique. Elle a eu lieu au début des années 2000. Un collègue, chef hiérarchique, m’a coincé dans le parking de notre administration, alors que je m’apprêtais à lui serrer la main en guise de bonjour. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a apostrophé : "Est-ce que tu as le droit d’écrire ?". Abasourdi, je n’ai pu qu’avaler ma langue, car il s’agissait d’une personne que je respectais beaucoup – et je continue, à ce jour. Il est parti sans attendre ma réponse.
J’ai été d’avis que la question de "ma rébellion intellectuelle, lèse-majesté" aurait été débattue quelque part dans notre enceinte bureaucratique. Pourtant, je n’étais pas le premier à avoir écrit un livre. Au sein de notre département, des fonctionnaires de différentes catégories avaient publié des livres, organisé des vernissages, composé de belles pièces musicales et joué au sein d’orchestres respectés.
Il va sans dire que, pour moi, les diplômes n’étaient pas un aller simple de l’université ou des grandes écoles vers le marché de l’emploi. Un fonctionnaire qui ne se ressource pas finit par devenir une cloche de platitude et un corbillard ambulant qui traine sa mort lente en grinçant des dents au constat que les autres vivent.
J’avais été élevé dans l’école de la lecture pour être au diapason avec mon monde environnant et échapper à la lassitude des quotidiens meurtriers. Du reste, j’ai toujours cru que le va-et-vient entre l’université et le monde professionnel est une cure de jouvence intellectuelle permanente et agréable (Cable James, ‘Foreign Policy-Making, Planning and Reflex’, in ‘Two Worlds of International Relations’, Hill C. and Beshoff P. Ed. Routledge, 1994 : 93-117).
Ces deux dernières expériences sont restées gravées dans ma mémoire. Les acteurs principaux ont voulu passer un message. Certains insinuaient qu’en étant fonctionnaire, je n’avais pas d’autres papiers à griffonner que ceux avec des entêtes qui changeaient en fonction du changement à la tête du département. De même, je devais rester plus terre à terre, en phase avec ma mission. D’autres brandissaient l’épée de Damoclès, l’épouvantail par excellence, qui a pour expression magique : l’obligation de réserve.
Les messages alors ? Oui, les messages, mais que l’on se rassure, l’idée principale derrière mes propos s’inscrit dans l’optique du lien entre la lecture et l’excellence dans la transmission des messages. Pour les besoins de la cause, comme annoncé plus haut, une place de choix est réservée aux messages politiques et diplomatiques qui ne sont pas le fruit du hasard.
De quoi s’agit-il ? Pour la forme, il s’agit d’un travail collectif avec un chargé de faire la synthèse. C’est dire aussi que l’improvisation n’est pas permise. Même celle qui en donne l’impression aux yeux du public ne l’est effectivement pas. À moins que le responsable ne soit maître de la rhétorique ou avide du comportement suicidaire.
Au Maroc, le processus est le même. Cependant, comme le public n’en est pas au fait, il abonde dans l’analyse, sinon la spéculation. Le risque le plus inquiétant dans la rédaction, la délivrance et la réception d’un message politique et diplomatique est le dogmatisme. Le dogmatisme est plus dangereux que l’entêtement. Les deux sont synonymes de l’aveuglement perçu comme doctrine partisane ou même doctrine d’État.
Produire des idées n’est pas de la rhétorique
Le message ne devrait pas devenir un slogan. Des slogans à l’envi brûlent les figures et les rendent sans vie. Les individus et les sociétés qui n’ont pas de recul par rapport à leur passé marchent dans le vide et redoutent l’inconnu. Si bien qu’il est de coutume d’entendre qu’il est plus salutaire de faire un pas en avant et deux pas en arrière pour garder son équilibre et se rappeler d’où l’on vient.
Les rédacteurs de discours qui lisent beaucoup sont plus cohérents avec les textes qu’ils sont censés produire. Le principe du discours à la carte est dans l’air du temps, mais l'empreinte du rédacteur principal est déterminante.
Aux États-Unis, durant les deux mandats de Georges W. Bush (20 janvier 2001-20 janvier 2009), les conseillers à la Maison-Blanche restaient sur leurs nerfs à chaque fois que ce dernier voulait improviser un reliquat du discours qu’il devait prononcer. Emporté par sa passion, il lui arrivait de trop dire, au grand dam de ses collaborateurs et des membres du Parti républicain.
Le diplomate américain membre de l’équipe de speechwriters du président Bush a partagé des blagues sur le martyre que les conseillers ont souffert à cet égard. Il n’en garde pas moins des souvenirs agréables de l’état d’esprit jovial du président et de son fair-play.
Il en est autrement pour Vladimir Poutine, qui – plus futé – donne l’impression d’improviser et d’être à l’aise sans lire les discours écrits, alors que la vérité est qu’il les travaille bien. Il est au contraire plus à l’aise dans les interviews, grâce à sa magie des manipulations et des réponses assassines.
La politique étant un spectacle, elle ressemble à une salle de théâtre. Aucun acteur, fût-il des plus doués de sa génération, ne peut se passer du souffleur sous les planches. Le trac peut affecter tous les acteurs. Ils sont à la merci de leurs souffleurs parce qu’ils ne sont pas les rédacteurs des textes qu’ils interprètent. Ils jouent un rôle. Ils sont soulagés à la fin du spectacle.
Les politiciens aussi. Ils auraient beau prétendre être les premiers instigateurs de leurs idées ou programmes politiques, ils demeurent otages de celui et de ceux qui tirent les ficelles. Ces derniers peuvent être des manipulateurs à distance ou des chasseurs d’idées géniales, à l’image des rédacteurs de discours.
Ils peuvent être des relais de communication de messages d’intimidation, à l’image de "Est-ce que tu as le droit d’écrire" ou de "Ton papier ne plait pas à qui de droit". Ils peuvent être des messages d’appropriation du travail des autres, à l’image de cette phrase rituelle et insipide : "Heureusement que j’ai été là pour rectifier le tir. Des retouches ont été nécessaires pour rendre votre texte limpide. Bravo pour avoir suivi les recommandations à la lettre. Mais de grâce ! Plus d’initiatives cavalières !" Qu’en est-il de la substance ? De la genèse de l’idée ? Autant en emporte le vent.
Or, les choses paraîtraient plus simples si les détracteurs mettaient la main à la pâte. Ceux qui le font n’ont pas de problème à saluer la contribution des autres. En somme, il s’agit de ceux qui lisent. Si bien, à titre de comparaison, que dans le domaine de la production littéraire et artistique, des auteurs ne prêtent pas une grande attention aux critiques qui cherchent à leur tirer le ver du nez, comme s’ils avaient commis un crime de lèse-majesté.
Ce n’est pas de l’arrogance, mais l’expression d’une exacerbation de voir les gens parler pour ne rien dire. Après tout, un discours, une œuvre littéraire et artistique n’est pas un texte sacré. La vie, elle-même, est basée sur l’expression d’une idée. Mais l’idée perd de son superbe quand elle devient un slogan ; un slogan à l’envi qui résonne faux. Il en est de même de la critique à l’envi qui ridiculise son auteur.
Toutefois, la substance d’un discours ne rime pas avec l’improvisation. Pour autant, il est parfois nécessaire, car elle permet de se rattraper par rapport à un texte original qui s’avère, au moment de sa délivrance, inopérant – ou même risque de se retourner contre l’orateur, voire contre l’intérêt national.
Le message diplomatique et politique est le résultat d’un long processus de conception, d’assimilation, de délivrance et d’interprétation a posteriori. Le processus doit être maîtrisé de bout en bout pour ne pas commettre d’impair. Cela dépend du degré de confiance que les décideurs ont dans leurs conseillers et rédacteurs de notes et de discours.
L’expertise des uns et des autres est requise en toutes circonstances, sinon le message s’avère vide, inconséquent et sans impact immédiat. Les discours comportent des messages qui sont assimilés à des scoops. Ils ne doivent pas sacrifier à la précipitation.
La précipitation peut être la conséquence de l’improvisation. En politique et en diplomatie, rien n’est plus dangereux que l’entretien de la confusion et l’emprunt des sentiers battus sans imagination.
Or l’imagination vient avec la lecture, l’écoute attentive, l’humilité du verbe et de l’action, le respect de l’effort fourni par ceux qui ont la charge de produire des idées et la bonne foi de bien faire. Les gens qui ont la gâchette facile, dans un sens comme dans un autre, finissent toujours par se tirer une balle dans les pieds.
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