Huit ans plus tard, ils finissent d’en guérir et sont si bien remis sur pied que le mois dernier, la Réserve fédérale a relevé le taux directeur du pays pour la première fois depuis bientôt dix ans. L’Europe, pourtant, demeure en piètre santé. Non seulement elle n’est pas guérie du rhume attrapé après 2008, mais secouée par des crises répétées, elle est aujourd’hui au bord de la pneumonie.
Il n’est pas de meilleure défense contre les agents pathogènes qu’un système immunitaire solide. Et c’est ce dont l’Europe manque aujourd’hui, en l’espèce, de dirigeants politiques qui offrent à leurs concitoyens une vision réconfortante et tournée vers l’avenir. La désillusion à l’égard du politique atteint des niveaux qu’on n’avait pas vus depuis les années trente et les temps les plus sombres. Le péril de voir l’Europe succomber aux forces destructrices du populisme grandit toujours.
Mais il est trop tôt pour renoncer à espérer. Au contraire. L’Europe, à long terme, a de bonnes chances de réussir. Pour garantir cet avenir, la classe politique européenne, plutôt que de s’évertuer à surmonter les crises à mesure qu’elles surviennent, doit commencer à prendre de la hauteur, à anticiper, à relever les défis et à redonner aux gens le courage et l’envie.
Est-ce trop demander? Non, nous répond catégoriquement l’histoire. Voici soixante ans, alors que l’économie européenne sortait chancelante des destructions de la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants européens levaient les yeux au-delà des rudes épreuves du quotidien pour concevoir un avenir meilleur, fondé sur l’intégration européenne. La même vision, la même clairvoyance sont aujourd’hui nécessaires, et l’Union européenne, dont la capacité à favoriser la coopération régionale est inégalée, demeurera indispensable.
60 ans sans guerre
Bien sûr, il y a des différences, parfois fondamentales, entre les circonstances qui ont présidé à la création de l’UE et celles auxquelles doivent aujourd’hui faire face les dirigeants européens. Notamment parce que les Européens d’aujourd’hui, grâce à l’UE, n’ont pas eu à souffrir, pour la plupart, de la guerre et du dénuement économique.
Mais les dangers de la démagogie n’étant plus gravés dans leurs mémoires, ils sont devenus beaucoup plus vulnérables aux rumeurs alarmistes et aux fausses promesses, comme l’illustre l’influence grandissante des récits nationalistes et des mouvements populistes. Pire encore, confrontés à l’érosion de leur base électorale, de nombreux partis de gouvernement emboîtent le pas à ces forces destructrices, se livrant eux-mêmes au dénigrement de l’UE.
L’UE a clairement besoin d’un nouvel élan, à la hauteur des défis mais aussi des chances du XXIe siècle. Cependant, il est pratiquement impossible de le fournir – et donc de redonner aux gens le courage et l’envie – tant que l’UE et les gouvernements de ses États membres ne seront pas parvenus à maîtriser les crises qui menacent de les emporter. C’est pour cela qu’il est de toute urgence que l’Europe mette en ordre, une fois pour toute, sa maison économique.
Il ne sera ni simple ni rapide de répondre à cette exigence, notamment parce que nous devrons nous employer à résoudre de nombreux problèmes qui, les années passant, ont été glissés sous le tapis, tandis que l’UE héritait de projets bancals qu’il lui revenait de mettre en œuvre. L’exemple le plus criant en est l’union économique et monétaire, qui existe partiellement depuis bientôt deux décennies, et qui doit désormais, si elle veut réussir et obtenir des résultats, être achevée.
Il est temps que les dirigeants européens rompent avec une habitude établie depuis des dizaines d’années, qui consiste à ne mener que des demi-projets pour atténuer les symptômes des crises, et qu’ils mettent en œuvre de vraies réformes pour s’attaquer aux causes profondes. Seule une nouvelle attitude – et des progrès tangibles – permettront à l’Europe de renouer en son sein avec la solidarité.
S'unir pour faire face aux crises
Si j’en appelle à un engagement renouvelé pour l’UE, ce n’est pas au nom de quelque vœu pieux fédéraliste. J’ai toujours été le premier à insister sur le rôle qu’avaient à jouer en Europe les acteurs politiques à tous les niveaux, dans la mesure où ils sont capables de mettre en œuvre des actions efficaces. Et j’ai toujours reconnu, également, que les institutions de l’UE devaient être réformées, de sorte qu’elles s’occupent de l’ensemble et non des détails.
L’UE et ses institutions n’en demeurent pas moins indispensables dès lors qu’il s’agit de relever des défis qui requièrent un front uni – ceux-là mêmes auxquels l’Europe fait face aujourd’hui.
Si les dirigeants européens veulent redonner à leurs concitoyens le courage et l’envie de construire un avenir commun, ils doivent montrer qu’ils comprennent ce que réserve cet avenir – et comment en tirer le meilleur parti. Ils devraient commencer par modifier leurs attitudes et par s’engager à travailler ensemble pour affronter à bras le corps les crises présentes et futures.
Nous ne pouvons savoir avec certitude ce qu’apporteront les dix ou vingt prochaines années, mais nous disposons de quelques indices importants. Tout d’abord, la quatrième révolution industrielle est en cours, qui promet de transformer radicalement nos économies et nos sociétés. Nombre d’autres défis transnationaux s’annoncent, depuis la résolution des causes profondes de la crise des réfugiés du Moyen-Orient jusqu’à la mise en œuvre de l’accord signé à Paris le mois dernier pour limiter le changement climatique.
Ce serait un paradoxe de voir les Européens, cédant aux promesses illusoires de quelque bienheureuse autosuffisance nationale, jeter aux orties soixante années d’étroite coopération au moment même où cette coopération est plus nécessaire que jamais.
Certes, les comportements nationaux autodestructeurs ne sont pas une nouveauté. Mais le plus souvent, les dirigeants sont parvenus à s’éloigner du précipice. L’essentiel, pour l’Europe, sera d’offrir une vision cohérente et convaincante, qui justifie notre besoin de coopérer dans les décennies qui viennent.
Traduction François Boisivon
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