Zakaria Garti
Analyste économique et financierHydrocarbures : face à nos réserves fantômes !
108 jours en France contre 30 jours au Maroc : l’écart qui dit tout. Le blocage du détroit d’Ormuz ne se traduira pas seulement par une nouvelle poussée des prix à la pompe. Il met surtout en lumière une faille plus profonde : l’absence, au Maroc, d’une véritable architecture de sécurité énergétique. Stocks limités, disparition du raffinage, vide institutionnel, dépendance totale aux importations.
« La France dispose de 108 jours de réserves stratégiques pétrolières. Nous sommes en mesure de faire face à une interruption prolongée des approvisionnements. » La déclaration du ministre français de l’Économie Roland Lescure, sur BFMTV au lendemain du blocage du détroit d’Ormuz, est passée presque inaperçue chez nous. Elle aurait dû faire l’effet d’un séisme. Car derrière ce chiffre (108 jours, voire 118 selon le périmètre retenu par Bercy) se cache un écart abyssal avec la réalité marocaine.
Pendant ce temps, nous nous apprêtons à voir le gasoil franchir 13-14 dirhams le litre (et peut-être même atteindre 15 dirhams), sans aucun coussin institutionnel, sans filet, sans plan B pour amortir le choc. Les estimations placent les stocks effectifs marocains à un niveau inférieur à 30 jours.
Disons-le clairement : nous n’avons pas d’architecture de sécurité énergétique. Pas de réserves stratégiques réelles et l’obligation légale de 60 jours n’a jamais été atteinte depuis 1973. Pas de raffinerie et la SAMIR a été fermée en 2015 sans être remplacée. Pas de structure institutionnelle dédiée à la gestion des stocks. Ce vide n’est pas le résultat d’un manque de moyens.
Ce vide est le produit d’une double défaillance, qu’il faut nommer sans équivoque. Elle est d’abord des exécutifs successifs, qui n’ont jamais exercé leur rôle de contrôle : les sanctions prévues par la loi n’ont jamais été appliquées, et la question de la sécurité d’approvisionnement n’a jamais été traitée comme une priorité institutionnelle. Celle du secteur privé, ensuite : les distributeurs pétroliers ont eux-mêmes une obligation légale de constituer et maintenir ces stocks et ils y ont failli avec la même constance, sans jamais en rendre compte. L’État n’a pas contrôlé. Les opérateurs n’ont pas exécuté. Et personne n’a jamais posé sérieusement la question : que se passe-t-il si ça s’arrête ?
Ce diagnostic doit cependant être nuancé : le Maroc a su traiter l’énergie comme un enjeu souverain quand il s’agissait de produire. Des milliards investis dans le solaire et l’éolien, un mix renouvelable qui fait référence sur le continent, une ambition de plus 50% d’énergies renouvelables dans la capacité installée d’ici 2030 : ce bilan est réel et mérite d’être reconnu. Mais cette vision stratégique s’est arrêtée à la production. Elle n’a jamais été prolongée vers la question de la résilience : que se passe-t-il si les approvisionnements en hydrocarbures, dont le pays dépend encore à 100% pour ses besoins de mobilité et de transport, sont interrompus ? La production énergétique souveraine, oui. La sécurité d’approvisionnement, non.
Pendant des décennies, la question « que se passe-t-il si ça s’arrête ?» n’a jamais été posée sérieusement au niveau institutionnel. Acheter, vendre, importer, distribuer : le Maroc a construit une logistique de flux, pas une architecture de sécurité. La crise iranienne ne crée pas ce problème. Elle rend simplement impossible de continuer à l’ignorer. Pour comprendre l’ampleur de ce retard, il faut regarder ce que la France, confrontée au même choc depuis la même distance géographique, a construit en quarante ans.
Le modèle français : une architecture public-privé à trois étages
Le dispositif français repose sur un triangle institutionnel articulé autour de trois acteurs. La SAGESS (Société Anonyme de Gestion des Stocks de Sécurité), créée en 1988 est l’opérateur de fait 13 millions de tonnes de produits pétroliers répartis sur plusieurs sites en France, un financement à 90% obligataire avec notation S&P AA, et un modèle entièrement asset-light (elle ne possède aucune installation en propre). Son actionnariat est privé (les opérateurs pétroliers eux-mêmes), mais sa gouvernance est encadrée par un représentant du gouvernement siégeant au conseil d’administration avec droit de veto : aucune décision stratégique ne peut être prise sans l’aval implicite de l’État. C’est la réponse française à la question fondamentale : comment confier un actif stratégique à des acteurs privés sans perdre le contrôle ? Non pas la nationalisation, mais l’insertion d’un verrou souverain dans une structure de droit privé.
Entre la SAGESS et les opérateurs s’intercale le CPSSP (Comité professionnel des stocks stratégiques pétroliers), qui joue le rôle d’interface : chaque opérateur lui délègue son obligation légale de constituer des stocks, le CPSSP la transfère à la SAGESS et lui verse une rémunération en contrepartie. La gouvernance hybride public-privé du CPSSP (13 membres au conseil d’administration), garantit la cohérence entre les logiques industrielles et les impératifs de sécurité nationale. Au-dessus de ce triangle national, la France bénéficie d’un second niveau de protection : son appartenance à l’Agence Internationale de l’Énergie, dont les 31 membres OCDE peuvent libérer leurs stocks de façon coordonnée en cas de crise, comme en 2022 lors de la guerre en Ukraine, avec des dizaines de millions de barils injectés sur les marchés. Le 11 mars 2026, les États membres de l’AIE ont décidé de libérer 400 millions de barils.
Deux chantiers (voire trois) sans délai
La crise iranienne offre une opportunité rare : celle de faire ce que la conjoncture ordinaire permet toujours de remettre à demain. Deux chantiers s’imposent avec une urgence que les événements en cours rendent incontestable.
Le premier est institutionnel et financier. L’obstacle principal au développement des stocks stratégiques marocains n’est pas que budgétaire. Il est structurel : il n’existe pas encore de véhicule institutionnel capable de les lever, de les déployer et d’en rendre compte. Le modèle à créer est celui d’une société anonyme dédiée, dont l’actionnariat serait constitué des distributeurs pétroliers opérant sur le marché national. Ces opérateurs ont déjà une obligation légale de détenir des stocks ; plutôt que de les contraindre à gérer chacun leurs propres installations de façon fragmentée, ce véhicule mutualiserait l’obligation et la gestion. Il lèverait sa dette sur les marchés de capitaux— avec une garantie de l’État qui abaisserait le coût de financement sans engager de fonds publics directs. La clé de voûte du dispositif est le verrou souverain : un commissaire du gouvernement au conseil d’administration avec droit de veto. L’État n’engage pas son bilan. Il engage sa signature. Ainsi une SAGESS marocaine est née (heureusement que la sagesse marocaine au sens figuré existe depuis toujours …)
Le second est fiscal. Dans les prix des carburants, il y a un mécanisme fiscal que peu de Marocains connaissent, mais dont ils paient les conséquences à chaque flambée des cours. La TVA sur les carburants, fixée à 10 %, est indexée sur le prix de vente. Ce détail change tout. Quand le gasoil passe de 10 à 13 DH le litre, la TVA perçue par l'État augmente approximativement de 30 centimes de DH. Chaque choc pétrolier est, paradoxalement, une aubaine budgétaire. Le citoyen et l'entreprise absorbent la hausse et le Trésor profite de la crise. La réforme TVA / TIC doit être engagée dans la prochaine loi de finances. Son coût budgétaire à prix de référence est quasi nul. Sa légitimité est immédiate.
La proposition est la suivante : supprimer la TVA sur les carburants et relever la TIC qui est une taxe basée sur le volume (3,76 DH par litre pour l’essence et 2,42 DH pour le gasoil) à un niveau calibré pour assurer la neutralité fiscale de l’État à un prix du baril de référence de 65 USD (niveau correspondant à un marché hors tension géopolitique). En dessous de ce seuil, l’État perçoit une charge fiscale plus importante qu’aujourd’hui. Au-delà, la hausse du baril ne génère plus de recette supplémentaire pour l’État et le consommateur est protégé de l’amplification automatique. Il ne s’agit pas de priver l’État de ressources importantes pour sa politique sociale, mais de couper le mécanisme par lequel chaque crise pétrolière opère une dégradation silencieuse du pouvoir d’achat des ménages.
Ces deux chantiers ont un point commun : ils ne requièrent ni ressources extraordinaires ni technologie inaccessible. Ils requièrent une décision : celle de compléter ce que le Maroc a commencé. Il a investi dans la production d’énergie souveraine avec ambition et cohérence. Il lui reste à investir avec la même rigueur dans sa sécurité d’approvisionnement. L’une sans l’autre n’est pas une politique énergétique. C’est une politique à moitié faite.
Le troisième est de loin le plus complexe, relancer la SAMIR …
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