Jamal Bouoiyour
Enseignant-chercheur Université de PauIntégration : le temps long contre l’instant médiatique
On assiste aujourd’hui plus qu’hier à la recrudescence de débats souvent houleux autour des questions migratoires. Il ne se passe pas un jour sans que les médias ne rendent compte de faits souvent peu reluisants sur l’immigration ; les réseaux sociaux ne sont pas en reste.
Le discours l’emporte sur les faits, l’émotion grignote la place des récits. Dans ce brouhaha des évidences, il n’y a pas de plus radical que la nuance.
De l’immigré, on en parle peu ; ni de lui, ni d’ailleurs de son histoire et encore moins de sa singularité. C’est un ovni qui débarque, désaffilié de tout, désarrimé de toute attache, indifférent aux faits. C’est l’angle mort des études sur l’immigration.
A quel point en sommes-nous de la connaissance du processus migratoire, si ce n’est là pour beaucoup un non-sujet ? A quel point en sommes-nous du processus de socialisation et d’intégration si cette expression n’apparaît aujourd’hui un tantinet rétrograde ? A quel point en sommes-nous des identités multiples si ce n’est pour d’aucuns ni plus ni moins qu’une sensiblerie ?
La norme autochtone
Le processus migratoire est un cheminement qui se raconte plutôt qu’il ne s’explique. Il tient tantôt à des hasards, souvent à des rencontres, toujours à des ruptures. Une histoire, un destin, une quête, peu importe la sémantique, pourvu que la recherche soit éprouvée avant toute analyse. Le processus migratoire doit être considéré dans son ensemble, mettant en scène trois acteurs ; l’immigré, son pays d'origine et le pays d'adoption.
"A Rome tu fais comme les Roumains" (Saint Augustin). Cette maxime est difficilement applicable car l’immigré arrive dans son pays d’adoption avec son histoire individuelle, ses valeurs, les lègues des histoires partagées. Quand il débarque dans son pays d’adoption, il va instinctivement à la rencontre de ses compatriotes. Les réseaux diasporiques jouent un rôle primordial dans la dynamique migratoire, parrainant les primo-arrivants via des associations en facilitant leur recherche de travail ou de logement, contournant, le cas échéant, les contraintes imposées par les pays d’accueil, tels que le durcissement de la législation ou la fermeture des frontières.
En créant un excès d'inertie dans l'adoption de la norme locale, les réseaux influencent le processus d’acceptation ou de rejet des valeurs culturelles du pays hôte ou la norme autochtone. Cette dernière s’apparente à un concept qui est en même temps matériel et symbolique, qui a un caractère à la fois constitutif et contraignant, qui permet de dessiner en chœur les contours de la Citée et la conception de l’Autre.
Qualité
La qualité des réseaux impacte indéniablement ce processus. En effet, des réseaux bien structurés, avec un niveau d’instruction conséquent de leurs membres permettant des délibérations démocratiques permanentes, sont les ingrédients constitutifs du processus de socialisation et d’"absorption" de la norme autochtone. Si la norme locale exige des prérequis plus ou moins explicites, le capital humain constitue l’un de ses piliers les plus saisissants.
En revanche, des réseaux de mauvaise qualité font que la norme externe l’emporte sur l’autochtone et devient, par conséquent, la règle ; ce qui peut aboutir au désordre. C’est la situation tragique qu’on peut rencontrer dans certaines de nos banlieues.
Clôtures dogmatiques
La mauvaise qualité du réseau peut se manifester par la prééminence d’une économie souterraine ou par le fait que ses membres soient tournés exclusivement vers les pays d’origine (certains pays ont instauré une sorte de diplomatie parallèle pour servir leurs propres intérêts), tout en adoptant des attitudes stratégiques avec les autorités des pays d’accueil, en fonction de la présence d’un Etat fort ou d'un Etat faible, d’un Etat laïc ou d’une Eglise établie, ou encore par un niveau d’instruction faible qui a pour corollaire la non-maîtrise de la langue et des codes du pays d’accueil.
Vient s’incruster, dans la même veine, la croyance qui dépasse les groupes, qui peut les unir, qui est capable de faire confluer des trajectoires divergentes ; bref, une sorte de transcendance, un destin commun.
La conjonction de ces phénomènes (connexion permanente avec les pays d’origine, niveau du capital humain fiable, économie souterraine), exacerbée par le cancer de notre époque, les réseaux sociaux, peut aboutir, in fine, à ce que Mohammed Akroun appelle « les clôtures dogmatiques ».
Nuance
Il faut éviter, cependant, toute généralisation abusive et toute essentialisation excessive en faisant preuve de nuance. L’analyse du processus d’intégration est un exercice de lenteur, celle de l’immigration est une action d’éclat. Profondeur, maturation et épaisseur du temps versus surface et superficie de l’instantané.
Avec le temps, le processus migratoire peut être plus ou moins lent, plus ou moins fastidieux, plus ou moins erratique ; souvent fouetté par les histoires individuelles et celles du groupe, en tout cas soumis en permanence à des chocs exogènes (crises à répétition, conflits internationaux, attentats impliquant des membres se réclamant du groupe).
Les caractéristiques individuelles de l’immigré, qui justifieraient l’acte de migrer, qu’elles soient observables (niveau d’éducation et de santé) ou inobservables (goût du risque, motivation), sont fatalement impactées par la variable temps.
Avec le temps, ces dernières deviennent moins vigoureuses ; le taux de natalité converge vers celui des "indigènes", les liens avec les pays d’origine s’étiolent, le goût du risque s’amenuise et les motivations s’estompent. Désaffiliation de la communauté d’origine, (ré)affiliation vers la communauté indigène.
L’économie souterraine est certes répréhensible car elle est associée à des activités illégales, voire criminelles, mais son spectre est large, allant du travail domestique des épouses non rémunéré, bénévolat (salariat déguisé) etc. Elle peut paraitre, pour un regard attentif, comme une réponse aux difficultés de construction d’un capital social (à la Bourdieu) et d’insertion dans le marché de travail formel ou au renforcement de la législation (le fameux millefeuille administratif). Les activités informelles des immigrés sont autant réglementées que les activités formelles à la différence près qu’au lieu et place des tribunaux, ce sont les pressions normatives – à travers les réseaux éthiques – qui règlent les litiges.
Connexions réticulaires
Il est, peut-être, temps de sortir des schémas traditionnels de la place de l’immigré dans le subconscient national où la culture, le patrimoine, l’identité, y compris religieuse, sont pensés derrière le paravent de l'authenticité de la norme autochtone, au lieu d’être considérés comme des idées hybrides et composites.
L’identité nationale est une sédimentation de plusieurs siècles, celle des immigrés l’est autant ! Dans "la Trahison des clercs", Benda demandait ce qu’il adviendrait d’une "humanité dont chaque groupe s’enfonce plus âprement que jamais dans la conscience de son intérêt particulier en tant que particulier ?".
Il serait utile de rappeler que la construction de ces réseaux est à la base un exercice on ne peut plus délicat. Il ne s’agit pas d’un bloc ad hoc qui s’auto-institue. C’est une réalité plurielle, qui embrasse un spectre large d’expression et de représentation humaines. Les critères géographiques – dissémination d’un groupe de personnes dans l’espace mondial à partir d’un pays originel – sont certes importants, mais insuffisants pour parler d’une communauté harmonieuse. Le critère ethnique ou historique ne peut, non plus, se suffire à lui-même. Il faut avoir une vision d’ensemble de l’histoire des apparences, un univers de connexions réticulaires et des processus d’identification partagés par l’ensemble des membres du groupe. Sans oublier de prendre en considération les expériences vécues par les individus se réclamant de ces agglomérations.
Culture syncrétique
Ne jamais nier l’histoire des appartenances multiples, ni celle des processus d’identification, repenser les connexions réticulaires, accompagner les mobilités exprimées par des processus raisonnables de réalisation ; tel est le modus operandi de tout processus d’intégration réussie.
Les connexions planétaires mettent à mal les notions d’identité et de culture pures ou authentiques. La culture ne peut être que syncrétique. Si les normes (extérieures) sont multiples, la norme (autochtone) est singulière. Il est plus que nécessaire d’éviter l’instauration d’une mosaïque d’identité, source de conflictualité. Il existe une norme fondatrice, les nouvelles doivent graviter autour…
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