La CAN, la pelouse et Asfi
Depuis le début de la CAN, une simple « pelouse » a suffi pour réveiller notre réflexe national : commenter, comparer et évaluer. Comme souvent, nous avons jugé ce qui se voit, plutôt que ce qui structure. Or ce qui résiste, qu’il s’agisse d’une pelouse, d’une économie, d’un territoire ou de la dignité, n’est jamais une affaire de chance, mais de mécanique, d’architecture et de choix politiques clairement assumés.
Précédemment et dans la première partie de « Jeunes, territoires & dignité », nous rappelions que le Maroc ne manquait pas de vision , il boitille sur l’exécution, la coordination et la redevabilité.
Dans la deuxième partie de cette série, nous montrions qu’une réforme appliquée sans clarté, sans stabilité et sans accompagnement peut briser la confiance et entamer la dignité.
L’innovation n’échappe pas à cette logique. Mal pensée, elle reproduit les mêmes fractures ; et c’est dans cet esprit que nous aborderons cette tribune.
La pelouse n’est pas le sujet. La mécanique, si !
Car ce qui distingue les trajectoires solides des succès fragiles, ce n’est pas l’événement, mais la qualité des infrastructures invisibles qui rendent l’action publique durable.
Et lorsque ces infrastructures sont bien conçues, elles ne servent pas seulement un pays : elles deviennent partageables, réplicables, utiles et inspirantes au-delà de nos frontières. Une méthode, plus qu’un outil.
Une société n’est point jugée sur ce qu’elle montre, mais sur ce qu’elle permet. En l’occurrence à ses jeunes d’entreprendre sans se perdre dans les labyrinthes procéduraux, à ses territoires afin d’exister sans dépendre d’intermédiations informelles, et à ses citoyens en matière d’accès à leurs droits sans renoncer à un grain de dignité.
Aujourd’hui, le vrai blocage n’est pas la technologie elle-même, mais la façon dont on la considère. On l’utilise trop souvent comme un gadget moderne ou une réponse rapide pour rassurer, plutôt que comme un choix politique structurant. On achète des solutions toutes faites sans repenser le système en profondeur. C’est confortable à court terme, mais cela ne produit ni transformation durable, ni progrès social réel.
D’autant que les freins ne sont pas techniques, ils sont systémiques, fragmentation des systèmes, désalignement des règles, déficit de compétences, coûts qui excluent.
Le vrai risque n’est pas de rater une innovation. Le vrai risque est de confondre technologie et capacité réelle.
Car la technologie n’est jamais neutre. Elle organise des parcours, crée des gagnants et des perdants, rapproche ou éloigne les citoyens de leurs droits. Un Etat protecteur ne juge donc pas une technologie à son degré de sophistication, ni à la beauté de son interface, mais à sa capacité réelle à transformer la vie quotidienne. Cela implique de réduire les coûts d’accès, qu’ils soient liés au temps, à la distance ou à la complexité administrative, de rendre effectifs des droits qui, trop souvent, restent théoriques, de protéger celles et ceux qui sont les plus vulnérables lors des phases de transition, de restreindre, et non amplifier, les écarts entre territoires. Et, surtout, de renforcer la confiance entre l’État et les citoyens.
Et à l’ère des algorithmes, cette confiance exige aussi de la transparence : comprendre, contester, corriger.
Dans cette perspective, la technologie qui compte n’est pas celle qui impressionne, mais celle qui fonctionne pour le plus grand nombre. Celle qui se diffuse progressivement, que l’on s’approprie sans friction excessive, qui s’adapte aux réalités locales, et qui se pérennise dans le temps. Fragilisante est toute technologie qui s’impose sans être comprise.
Une technologie qui se diffuse avec méthode, accompagnement et cohérence devient, au contraire, un levier de dignité et de justice sociale.
Car au fond, une technologie digne n’est donc pas celle qui impressionne, mais celle qui simplifie, explique et accompagne, en plaçant l’humain au centre du parcours, et non à la périphérie du système.
Or c’est précisément le point aveugle de la plupart des débats : nous commentons le « modèle » ou le « buzz de l’innovation », alors que l’impact dépend de l’adoption tangible sur le terrain, dans l’économie, dans le déploiement et dans les usages citoyens.
La dignité : ce n’est pas un slogan, c’est une capacité organisée
Dans « Jeunes, territoires & dignité », nous avons défendu une idée simple mais exigeante : la dignité ne se proclame pas, elle se construit dans les parcours. Elle se construit lorsque le chemin est visible, lorsque le citoyen sait où il va et à quoi s’attendre, plutôt que lorsqu’il se heurte à une succession d’interfaces, de règles implicites et de silences administratifs. Elle se construit dans la stabilité des règles, dans leur prévisibilité, dans la capacité de l’État à accompagner les trajectoires réelles.
La dignité, dans ce sens, n’a rien d’abstrait. Elle prend forme dans des situations très concrètes : un rendez-vous accessible sans délai excessif, un dossier qui ne se perd pas, une décision expliquée, une erreur reconnue et corrigée sans soupçon ni humiliation, un droit exercé sans dépendre d’un réseau ou d’une intermédiation informelle.
Ce sont ces micro-expériences répétées qui forgent la confiance ou qui l’érodent durablement. Et c’est précisément à ce niveau, au plus près des usages, que la technologie devient déterminante.
Qu’il s’agisse d’éducation, de santé, de résilience ou de services publics, la même règle tient : un système n’est inclusif que s’il est conçu à partir des usages réels.
Car le numérique, s’il n’est pas pensé depuis ces réalités, peut produire l’effet inverse de celui recherché. Dans les territoires où le capital administratif est faible, où les codes institutionnels sont peu maîtrisés, une démarche en ligne n’est pas spontanément perçue comme une opportunité. Elle peut rester opaque, intimidante, voire décourageante. Le passage du formulaire à l’opportunité concrète, premier revenu, certification, accès à un service, insertion professionnelle, n’est pas automatique. Il doit être rendu intelligible.
C’est ce que l’on observe notamment dans l’orientation et la formation : des outils existent, mais sans relais de proximité capables d’en traduire les logiques, les prérequis et les débouchés, ils restent hors de portée pour une partie de la jeunesse. Le problème n’est pas l’outil en lui-même, mais l’absence de médiation. Ce qui devait simplifier finit alors par exclure, non par intention, mais par défaut de design social.
Dans la même optique, une tension semblable traverse les services publics. Un guichet numérique peut rationaliser une procédure, mais s’il n’est pas adossé à une présence humaine multicanal, à des points d’appui territoriaux, à des possibilités de dialogue et de correction, il reproduit les mêmes barrières que l’administration classique. La file d’attente ne disparaît pas : elle se déplace simplement vers l’écran.
C’est pourquoi le digital ne peut être pensé comme un substitut à la présence publique. Il doit en être le prolongement et l’amplificateur. Un moyen de rapprocher l’État des citoyens, de sécuriser les parcours, de rendre effectifs les droits. À cette condition seulement, la technologie cesse d’être un symbole de modernité pour devenir ce qu’elle doit être : un levier opérationnel de dignité, au service des jeunes et des territoires.
Diffusion technologique : le vrai défi de l’équité
Une transformation technologique sérieuse commence rarement par donner des résultats spectaculaires. Elle avance lentement, parfois péniblement, selon une trajectoire bien connue : des investissements lourds au départ, peu de gains visibles, puis lorsque l’adoption devient réelle, une accélération de la valeur se crée. Cette fameuse courbe en J n’est ni un échec, ni une anomalie. Elle est le prix normal de toute ambition structurelle.
Toutefois, cette trajectoire n’est politiquement et socialement soutenable qu’à une condition : qu’elle soit juste. Une transition technologique ne peut être considérée comme réussie si elle progresse en laissant une partie de la société sur le bas-côté. Le progrès ne se mesure pas à la vitesse d’exécution, mais à la capacité collective à avancer ensemble.
C’est là que le modèle socio-démocrate apporte une boussole claire. Il refuse que le coût de l’apprentissage collectif incombe aux plus fragiles pendant que les gains se concentrent ailleurs. Il rappelle que la vraie question n’est pas de “faire plus de technologie”, mais de savoir comment organiser sa diffusion. Autrement dit : comment rendre une transition technologiquement efficace tout en restant socialement équitable.
Sur ce terrain, le Maroc dispose encore d’un avantage comparatif rare. Les pays que nous admirons pour la solidité de leurs systèmes portent aussi des héritages lourds : procédures anciennes, normes empilées, organisations figées, dépendances accumulées sur plusieurs décennies. Chaque évolution y est coûteuse, lente, parfois conflictuelle. Nous, nous avons encore la capacité de choisir l’architecture avant qu’elle ne se rigidifie.
Mais cette marge n’est pas acquise. Elle peut se refermer rapidement si les choix technologiques se traduisent par des empilements successifs de systèmes fermés, peu interopérables et difficilement maintenables.
Lorsqu’un pays fabrique sa dette technique, il fabrique aussi sa dette sociale. Et comme toujours, cette dette ne se répartit pas équitablement. Elle s’accumule là où les marges sont déjà les plus faibles.
Et cette dette est toujours payée par les mêmes : les jeunes des territoires éloignés, les petites entreprises, les travailleurs indépendants, ceux dont les parcours sont déjà les plus exposés. La technologie mal architecturée n’efface pas les inégalités ; elle peut les rendre structurelles.
L’expérience du football marocain nous a pourtant livré une leçon précieuse. La performance n’y est pas née d’un miracle, ni d’un coup de chance. Elle est le résultat d’un système construit dans la durée : une vision claire, des investissements patients, une structuration des filières, une continuité dans les choix et une mobilisation assumée de l’intelligence locale. Ce n’est pas un hasard, c’est une méthode. Et cette méthode est transposable.
Si l’on sait bâtir un système de performance dans un domaine, on peut bâtir un système de dignité dans d’autres.
À condition de rompre avec une logique d’assistance ponctuelle pour lui préférer une logique de capacité rendue possible. La dignité ne consiste pas à aider à la marge. Elle consiste à créer des conditions stables, lisibles et protectrices dans lesquelles chacun peut apprendre, entreprendre, se former et progresser.
Concrètement, cela implique de penser la technologie comme un bien commun, et non comme une succession de projets isolés. De construire des bases partagées capables de dialoguer entre elles, afin que chaque nouveau service simplifie réellement la vie au lieu d’ajouter une couche supplémentaire de complexité.
Cela suppose aussi des règles communes, des standards simples, et un effort continu de formation : sans compétences et sans alignement, l’interopérabilité reste un slogan.
De reconnaître, surtout, qu’un citoyen ; et plus encore un jeune ; ne vit pas les politiques publiques en silos, mais en trajectoires continues qui exigent à la fois des outils robustes et une médiation humaine de proximité.
Cela suppose aussi une doctrine claire de transition. Toute évolution technologique majeure doit intégrer la stabilité, la progressivité et l’accompagnement. Non par frilosité, mais par responsabilité sociale. Une réforme sans filet fragilise durablement ceux qu’elle prétend servir. À l’inverse, une transition bien séquencée sécurise les parcours et renforce la confiance. Et la confiance ne se décrète pas : elle se construit par les faits, par la transparence des délais, par la lisibilité des engagements, territoire par territoire.
Il n’y a pas de dignité sans architecture. Et il n’y a pas d’architecture juste sans choix politiques assumés.
Un Maroc à ambition d’équité et d’inclusion ne se définira pas par le nombre de solutions lancées, mais par la capacité de ses institutions à diffuser des capacités réelles : apprendre, entreprendre, se soigner, se déplacer, se formaliser dignement, quel que soit le territoire.
La technologie n’est pas la promesse. Elle est l’outil d’un choix collectif : faire de l’équité une architecture nationale, et de la dignité le résultat concret d’un État qui protège, accompagne et rend possible.
Dans un monde fragmenté, la souveraineté technologique ne se construit plus dans l’isolement, mais dans la capacité à coopérer autour de systèmes justes, ouverts et partageables.
Finalement, ce qui résiste, qu’il s’agisse d’une pelouse, d’une économie, d’un territoire ou de la dignité, n’est jamais une affaire de chance, mais de mécanique, d’architecture, de redevabilité, de responsabilité et de choix politiques clairement assumés.
Même méthode, même chemin, même constat.
Entre la pelouse et Asfi : l’eau n’a fait que révéler les choix d’architecture publique.
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