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La liberté d’expression à l’ère du filtre

OXFORD – La récente loi allemande d’application sur les réseaux – qui expose les médias sociaux tels que Facebook et YouTube à une amende pouvant atteindre 50 millions d'euros pour chaque publication "manifestement illégale", si le contenu n’est pas retiré dans les 24 heures après notification – suscite la controverse depuis son apparition. Après sa pleine entrée en vigueur au mois de janvier, et sur l’ensemble de l’échiquier politique, beaucoup se sont indignés en faisant valoir qu’il s’agissait d’une censure déguisée, et que le gouvernement se dessaisissait ainsi de ses pouvoirs pour les déléguer à des intérêts privés.  

Le 20 février 2018 à 15h48

Est-ce la fin de la liberté d’expression en Allemagne?

La réponse est évidemment non. Certes, la Netzwerkdurchsetzungsgesetz (ou loi NetzDG) se démarque comme la régulation la plus stricte dans ce domaine, au sein d’une Europe qui s’agace de plus en plus de la puissance des sociétés américaine de médias sociaux. De même, les détracteurs de cette loi formulent certains arguments valides concernant sa fragilité. Pour autant, les opportunités de libre expression demeureront multiples, même si l’on peut s’attendre à ce que certains contenus soient supprimés à tort.

En réalité, cette loi adresse un message important: les démocraties n’entendent pas rester inactives alors même que leurs citoyens sont exposés à des discours et images de haine et de violence – contenus qui, nous le savons, peuvent engendrer haine et violence dans le monde réel. Renoncer à protéger le public et notamment les individus les plus vulnérables contre des contenus dangereux au nom de la "liberté d’expression" reviendrait à servir les intérêts de ceux qui sont d’ores et déjà privilégiés, à commencer par les puissantes entreprises aux commandes de la propagation des informations.

L’expression a toujours été filtrée. Dans les sociétés démocratiques, chacun a le droit de s’exprimer dans les limites du droit, mais nul ne dispose assurément d’un public d’auditeurs. Pour exercer un impact, les citoyens ont toujours eu besoin de faire appel aux "gardiens des clés" – ou de les contourner – puisque ce sont ces gardiens qui décident quelles causes et quelles idées méritent d’être mises en lumière, que ce soit dans les médias, dans l’espace politique, ou au travers de manifestations.

Les droits d'une majorité et ceux d'une minorité 

Ceci vaut encore aujourd’hui, à ceci près que les gardiens sont aujourd’hui des algorithmes qui filtrent et évaluent automatiquement l’ensemble des contenus. Bien entendu, ces algorithmes peuvent être programmés de la manière souhaitée par les entreprises aux commandes, celles-ci pouvant décider de valoriser les qualités du journalisme professionnel: crédibilité, intelligence et cohérence.

Seulement voilà, les plates-formes sociales d’aujourd’hui ont beaucoup plus tendance à faire primer le potentiel de revenus publicitaires sur tout autre considération. On offre ainsi un mégaphone aux voix d’ores et déjà les plus bruyantes, tandis que les paroles moins clivantes et moins privilégiées se retrouvent noyées dans la masse, même lorsqu’elles apportent le point de vue pertinent et nuancé qui permettrait d’enrichir véritablement le débat public.

Lorsque l’algorithme ne se charge pas de faire taire les voix moins privilégiées, les trolls sur internet interviennent bien souvent en adressant un discours haineux et menaçant à la cible de leur choix. Si les femmes et les minorités sont les premières victimes du harcèlement en ligne, n’importe qui peut en devenir la cible. Le bloggeur allemand Richard Gutjahr a par exemple été diffamé par des théories conspirationnistes, devenant la cible d’un harcèlement intense lui reprochant d’avoir été présent sur les lieux de deux attentats terroristes à moins de deux semaines d’intervalle.

Les victimes du harcèlement en ligne réagissent bien souvent par l’autocensure, nombre d’entre elles allant jusqu’à se retirer de tous les réseaux sociaux, leur sentiment de sécurité voire leur estime d’elles-mêmes en prenant un coup. En ce sens, en conférant une protection systématique au nom de la "liberté d’expression", les Etats finissent également par conforter les discours de haine. Pourquoi les droits d’une victime devraient-ils moins compter que ceux de l’agresseur?

En démocratie, les droits d’une majorité d’individus ne peuvent valoir au détriment de ceux d’une minorité. A l’ère des algorithmes, il appartient plus que jamais à l’Etat d’assurer la protection des voix les plus vulnérables, voire d’abonder du côté des victimes lorsque c’est nécessaire. Si les voix déjà vulnérables se retrouvent assiégées par des hordes d’extrémistes et d’agresseurs, rien d’étonnant à ce qu’elles n’osent plus s’exprimer. Dès lors, c’en est clairement fini de la "liberté d’expression".

Combattre les contenus de haine à la source

Les détracteurs de la loi NetzDG ne contestent pas tous cette conception, certains reconnaissant la nécessité d’une plus grande protection de la parole des plus vulnérables. En revanche, la plupart considèrent que les protections adéquates sont déjà en place. Certes, l’injure grave, l’incitation à la haine et à la violence sont interdites par le droit, et ceux qui s’en rendent coupables peuvent être poursuivis. Le président français, Emmanuel Macron, préconise ainsi le renforcement de la capacité du système judiciaire à juger les affaires de désinformation et d’incitation à la haine.

Seulement voilà, à l’ère numérique, la rapidité est primordiale. La technologie opère dans l’instant, et des publications en ligne peuvent être largement partagées en quelques minutes. Les institutions démocratiques réagissent plus lentement – bien trop lentement pour que la police et les tribunaux soient en mesure de combattre efficacement la haine et les trolls sur internet. Par ailleurs, bien des victimes ne sont pas en capacité de solliciter la compétence d’un avocat, comme a pu le faire Gutjahr. Le recours aux institutions les plus laborieuses de l’Etat ne constitue pas une stratégie efficace de protection de la liberté d’expression sur les réseaux de communication numériques d’aujourd’hui.

Les paroles de haine et autres types de contenus dangereux ou illégaux doivent être combattus à la source. Il est d’un côté nécessaire d’alphabétiser davantage les citoyens autour des médias, et de leur enseigner dès le plus jeune âge les conséquences que peuvent engendrer des propos haineux dans le monde réel. De l’autre, et c’est ce qu’entend assurer la loi NetzDG, les plates-formes de médias sociaux doivent veiller à ce que leurs produits soient conçus de manière à en encourager l’utilisation responsable.

Mais il n’existe pas de solution miracle. Au contraire, cette démarche nécessite de repenser en profondeur les modèles d’entreprise qui facilitent voire rétribuent le discours de haine. Les entreprises ne doivent pas être en mesure de tirer profit de contenus destructeurs tout en niant la responsabilité de leurs conséquences. Il leur faut revoir leurs algorithmes plus efficacement et plus rigoureusement, afin que les contenus à contrôler et à évaluer soient mis en évidence, tout en associant à chaque décision d’entreprise la conscience d’une responsabilité dans le combat pour la véritable liberté d’expression.

Peut-être cela contrariera-t-il la logique d’entreprise pure consistant à tout faire pour maximiser les bénéfices et la valeur pour les actionnaires. Mais c’est indiscutablement la meilleure chose à faire pour la société. Le gouvernement allemand a raison de pousser les entreprises dans la bonne direction.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2018

Par Rédaction Medias24
Le 20 février 2018 à 15h48

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