Pr. Mohammed Germouni
Economiste et politologue.Les PME allemandes et marocaines ne sont guère comparables
L’idée de voir émerger au Maroc un équivalent du Mittelstand allemand, portée par une récente étude d’Inforisk sur les PME performantes, a le mérite d’ouvrir le débat sur le rôle de ces entreprises dans la dynamique économique. Mais la comparaison apparaît prématurée. Analyse du Pr Mohammed Germouni, économiste et politologue.
Il est louable de sensibiliser aux caractéristiques et évolutions des petites et moyennes entreprises marocaines, voire se soucier de chercher à promouvoir ne serait-ce que l’idée d’une constitution possible d’une petite frange des plus performantes d’entre elles, sorte de championnes, selon une intéressante étude-enquête menée et publiée récemment par la société d’études Inforisk. Cependant, la partie prospective de ce stimulant travail a jugé un peu hâtivement surmontables les nombreux obstacles que connaissent ces catégories d’entreprises.
En poussant le trait jusqu'à projeter l’apparition d’entreprises dites de taille intermédiaire comparables à celles d’Allemagne, désignées par l’expression Mittelstand, ne peut laisser indifférent. Cela nécessite même un rappel à la fois historique et méthodologique pour situer les limites de certaines spéculations pour le moins hâtives d’une comparaison de deux ensembles d’entreprises que tout sépare ou presque. L’importance, l’histoire et le particularisme des PME marocaines requièrent de préciser ce qui les différencie encore des véritables entreprises intermédiaires. Et c’est l’objet de ce court propos.
L’entreprise intermédiaire est typiquement allemande
Aux origines mêmes de ce qu’on pourrait qualifier de concept, il y a l’histoire particulière d’un grand pays géographiquement au cœur de l’Europe, dont le modèle d’entreprise dite intermédiaire, était en usage officiel dans une Allemagne bien avant les deux conflits mondiaux.
L’expression les désignant comme des entreprises-types de ce pays, Mittelstand, et qui ont fait l’ossature de son développement, dont l’appellation tient dans les faits à des racines remontant presque au moyen âge et d’une organisation alors autarcique de la société. Ce n’est qu’au moment de la reconstruction allemande après la dernière guerre mondiale, que le concept alliant la forme et la taille de l’entreprise allemande-type a pris un réel essor, dans une partie d’une ancienne grande puissance coupée en deux pays, après sa défaite militaire et la destruction des infrastructures d’un certain dangereux Troisième Reich.
Il est utile de replacer cette notion dans son contexte historique pour en comprendre la réelle particularité. C’est une catégorie socio-économique qui s’est imposée, surtout après la dissolution de plusieurs grands groupes industriels constituant jadis le complexe militaro-industriel nazi qui voulait régner sur le monde. Il devenait en effet vital pour une nouvelle Allemagne de marquer une rupture réelle, et les fondateurs du modèle d’économie sociale de marché vont à leur tour essayer de réinsérer avec conviction un cadre synonyme de liberté, de responsabilité et de retour de la compétition.
Cette fonction assignée au dit Mittelstand comme acteur et garant d’un marché ouvert est essentielle dans la culture donnant lieu à l’émergence de petites et moyennes entreprises. Le succès du modèle observé a été aussi renforcé depuis par le rôle important accordé à une formation professionnelle de haut niveau en ce type d’entreprise (formation en apprentissage duale) et une spécialisation de niche de qualité qui en fait une originalité reconnue du fameux "fabriqué en Allemagne".
Il s’agit d’une expression qui tendrait davantage également à désigner le monde du milieu, celui des classes moyennes intéressant des entreprises indépendantes, à dominante familiale, pouvant concerner l'artisan comme l'établissement employant plus d’un millier de salariés au moins, attachées à leur territoire et s’inscrivant dans la durée. Autrement dit, c’est une catégorie méthodologique davantage socio-culturelle que statistique, caractéristiques autrement différentes de l’approche d’entreprises marocaines moyennes ou petites soient-elles.
Comparé, par exemple à un modèle qui prévaut encore en France et inspirant l’exemple marocain, il y a une différence de nature et de culture, car cette puissance a davantage a fait le choix de développer des champions nationaux notamment dans le domaine des industries spécialisées, tels le nucléaire, l'aéronautique, l'aérospatiale ou l'électronique. C’est dire qu’il s’agit plus d’un schéma de développement fort différent de celui d’une Allemagne voisine et concurrente, avec ce que cela implique comme interactions entre l'État, l’industrie, le territoire qui ne sont pas de même nature.
Dans le cas français, il s’est agi d’un engouement impérial pour des grands groupes industriels emblématiques, et qui a d’ailleurs fortement imprégné historiquement, pour ne pas dire plus, la formation entrepreneuriale marocaine depuis le protectorat.
Un autre aspect qui est loin d’être accessoire différencie à son tour culturellement les deux formes d’entreprises allemandes et françaises ou marocaines et concerne leur mode et processus de transmission par exemple. En Allemagne, un tel transfert à un héritier est une réelle aspiration et il est perçu comme naturel par les entrepreneurs concernés, et une reprise sous contrôle familial est jugée comme un atout. Et à cet égard, des dispositifs, genre fondation, existent pour accompagner le passage du relais permettant de s’inscrire dans la durée pour éviter à l’entreprise de se faire racheter ou d’être dans une impasse.
Dans le cas de la France, les transmissions de PME à des héritiers ne semble pas être une solution systématiquement recherchée. Le capitalisme familial y recouvre très vite une dimension politique, voire idéologique, suscitant ceux qui sont "pour" ou "contre", à l’opposé des entreprises familiales allemandes considérées comme un levier de la performance économique. Dans le même ordre d’idée, l’observateur averti ne peut manquer de relever la difficulté structurelle vécue par des entreprises marocaines à l’occasion d’une transmission devenue nécessaire. D’ailleurs, la durée de vie moyenne limitée d’une PME marocaine calculée, environ onze ans en moyenne, est un obstacle de taille à la densification d’un tissu industriel marocain et stimulant une croissance continue par exemple, et à l’origine en particulier du faible intérêt d’un système bancaire local déjà frileux, et davantage encore s’agissant des PME.
Enfin, une caractéristique particulière distingue les PME allemandes, et qui remonte à un passé où le pays était encore morcelé en plusieurs principautés et petits royaumes avant sa première unification au 19-ème siècle. Déjà à cette époque diverses entreprises étaient poussées à franchir les frontières de leurs territoires respectifs à la recherche de nouvelles clientèles. C’est à l’origine des nombreuses « foires » jalonnant régulièrement ces contrées depuis quelques siècles, rappelant cet esprit de conquête de marchés et de promotion de la technologie industrielle de ce Mittelstand.
Des PME allemandes fruits de l’industrialisation
Si l’industrialisation marocaine est demeurée faible et lente dans l’ensemble en raison de l’insuffisante capacité de ses entreprises, en Allemagne c’est en créant et en développant une zone de libre-échange entre les membres d’un ensemble en élargissement et en supprimant les droits de douane entre eux.
Une union douanière allemande (Zollverein) fut réussie au 19 -ème siècle, que théorisera le travail de l’économiste prussien, Friedrich List, premier chercheur à préconiser la nécessité d’une protection pour s’industrialiser (le système national d’économie politique). En comparaison avec les expériences anglaise et française, le processus allemand n’a ainsi démarré que tardivement, mais avec des régions disposant déjà de traditions et d’entreprises commerciales locales bien ancrées ainsi qu’un ensemble augurant d’une puissance européenne en gestation.
Jusque-là, pays d’origine de prestigieux penseurs et d’hommes de lettres déjà universellement reconnus, la Prusse restait un cadre permettant encore peu une accumulation de capital suffisant pour l’investissement. Elle était alors encore une société de type féodal et à dominante rurale. Néanmoins la croissance économique de cette époque a pu bénéficier des performances d’entreprises commerciales florissantes de cités portuaires, telles Hambourg et Brême notamment, entrainant l’apparition des premières banques.
L’expansion d’un marché intérieur a été stimulée par cet accord de libre-échange interne à l’origine du démarrage du processus industriel et constituant un élément de soutien à une unification nationale déjà enclenchée. Les identités culturelles allemandes ont bien entendu favorisé à leur tour le mécanisme mis en place, en raison de traditions commerciales établies, de techniques financières maitrisées et d’un ensemble s’appuyant sur une organisation corporatiste du travail dans les entreprises. Autant de caractéristiques à peine balbutiantes dans l’évolution historique en devenir de l’entreprise marocaine moyenne ou petite.
Les migrations paysannes des campagnes se sont faites vers des villes entourant des entreprises industrielles qui démarraient et offraient de plus en plus d’emplois. De nouvelles agglomérations urbaines se formaient autour des mines de charbon et des réseaux de chemin de fer, car les entreprises s’installaient à proximité des ressources naturelles et au nœud des réseaux de transport. Cela a donné lieu à un ensemble de grandes cités formées de plusieurs manufactures physiquement semblables entourées de petites maisons réservées aux ouvriers.
Ainsi le scénario de création d’entreprises formant le grand bassin industriel de la Ruhr a permis de le classer premier d’Europe depuis, par l’importance du nombre d’entreprises implantées et à l’origine des principales villes du pays. Cette région s’est ainsi urbanisée durant la révolution industrielle, d’abord notamment grâce à ses ressources minières en charbon qui ont permis le développement d’une importante série d’entreprises métallurgiques et sidérurgiques. La construction du chemin de fer dans un pays désormais unifié fit augmenter à son tour la fois le nombre d’établissements, et renforcer l'activité industrielle en synergie avec des villes en formation.
Les innovations techniques donneront lieu, à leur tour, à la création d’entreprises spécialisées suscitant l’apparition d’activités nouvelles et diversifiant ainsi le tissu industriel d’ensemble, s’éloignant de plus en plus des zones minières, allant de la transformation des métaux à la fabrication du verre, de la filature au tissage des laines et du coton jusqu'aux importantes unités d’une industrie chimique performante.
Le financement, une clé de la réussite des PME allemandes
L’industrialisation allemande et le développement des entreprises eurent tout simplement été un échec, sans la mise en place parallèle de structures financières adaptées, facilitées par l’apparition et le développement de banques modernes. Celles-ci pouvaient ainsi assurer le financement des entreprises industrielles.
En effet, et il faut insister là-dessus et bien méditer ce détail également historique, dans l’exemple allemand, à savoir que les banquiers ont joué un rôle crucial dans la croissance des entreprises pratiquement de même taille d’importance, et dont un grand nombre d’entre eux siégeaient physiquement aux conseils d’administration des unités financées, bénéficiant ainsi d’un droit de regard en plus d’un droit de vote.
Autrement dit, un aspect déterminant expliquant la multiplicité de créations d’entreprises techniquement dotées de structures solides, et qui réside en premier et en dernier ressort dans le rôle joué dès leur naissance par un capital financier allemand parvenant à contrôler presque entièrement l’activité industrielle. Le financement des entreprises allemandes fut loin d’être un aspect accessoire, comparé à celui d’autres pays comparables. Il ne s’est pas organisé sur le modèle anglais, le premier exemple de pays connu à avoir enregistré une révolution industrielle réussie, dont les entreprises ont été financées surtout par des investissements de capitaux collectés en bourse.
En Allemagne, les investissements provenaient plutôt de quasi-associations entre banques et entreprises. Cette forme de financement a créé une forte concentration des capitaux à l’intérieur des frontières allemandes, car il n’y avait encore pratiquement pas d’investissement s’effectuant à l’étranger. La puissance de l’industrie était ainsi fortement reliée à la disponibilité de capitaux locaux qui ont conforté les capacités économiques nationales.
A son tour, l’émergence des entreprises industrielles aura ainsi autorisé un développement continu et fort de grandes banques allemandes. L’économie du pays était dorénavant orientée vers un capitalisme de forme concurrentielle et avec des chefs d’entreprises respectueux des règles même non écrites rappelant la fameuse « main invisible » régulatrice d’un grand philosophe et économiste du 18 ème siècle.
La PME allemande redevable au cadre institutionnel
Le développement réussi de l’entreprise intermédiaire allemande a été aussi rendu aisé grâce à l’évolution des institutions de l’État unifié, sans l’équivalent d’un essai marocain notable en cette matière. Un tel processus vit le jour dès la première unité allemande, suivie de l’apparition d’un important parti ouvrier, en 1875, qui sera à l’origine à son tour de la formulation ultérieure des propositions de la future social-démocratie.
Cette organisation a fondé un État libre, a aboli l’exploitation du monde du travail et a essayé de réduire les inégalités sociales, tout en faisant naïvement confiance à la concurrence pour faire dompter la force du grand capital. C’est ainsi que c’est de l’ordre du symbole que le premier projet de loi, déposé devant le Bundestag de la deuxième unité allemande par un gouvernement de coalition, ait concerné le contrôle des fusions de sociétés, empêchant la constitution de grands groupes faussant la concurrence, une sorte de loi anti-trust à l’allemande. Depuis, la question d’une taille moyenne humaine de l’entreprise à propos de laquelle, entrepreneurs et travailleurs allemands, pouvaient facilement trouver un accord, et ce fait témoigne aussi d'un ordre de priorité historique.
Pour conclure, la PME allemande dite intermédiaire s’est imposée à travers une longue évolution historique culturelle, financière, institutionnelle et politique qui n’a encore produit aucun équivalent marocain significatif pouvant étayer certaines corrélations hâtivement avancées.
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