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L’informel persiste au Maroc malgré la croissance économique

Le secteur informel demeure une composante structurelle de l’économie marocaine. Malgré les réformes engagées, l’emploi informel reste élevé, révélant la persistance d’un découplage entre croissance économique et formalisation, et des incitations économiques qui continuent d’alimenter ce phénomène.

Le 21 mai 2026 à 16h04

Le secteur informel occupe une place structurelle dans l’économie marocaine. Sa contribution au PIB varie entre 11,5% – selon l’estimation du Haut-commissariat au plan limitée aux unités de production non agricoles – et près de 30% selon des approches économétriques plus larges.

Sur le marché du travail, et selon la définition retenue dans The Oxford Handbook of the Moroccan Economy – celle du travailleur non couvert par un système de protection sociale –, l’emploi informel représentait encore 75% de l’emploi total en 2021, contre 85% en 2000, malgré deux décennies de croissance soutenue et un PIB par habitant ayant plus que doublé. Ce recul limité révèle un découplage persistant entre croissance économique et formalisation.

L’informalité joue aussi un rôle économique et social important. Elle absorbe une partie des quelque 390.000 nouveaux entrants sur le marché du travail que le secteur formel ne parvient pas à intégrer chaque année, constitue une source essentielle de revenus et agit comme un amortisseur face aux chocs économiques. La crise de la COVID-19 a toutefois révélé les limites de cette fonction stabilisatrice : sans l’appui de l’État à travers les transferts sociaux d’urgence, l’arrêt brutal des activités lié aux restrictions sanitaires aurait pu devenir un facteur majeur de déstabilisation sociale dans plusieurs pays en développement.

Ce rôle économique et social ne doit pas masquer les coûts associés à l’informalité : pertes fiscales importantes – pouvant atteindre jusqu’à 10 points de PIB selon certaines estimations du Fonds monétaire international –, faible productivité –autour de 20 dirhams par heure en 2023, soit près de la moitié de la moyenne nationale – et fragilisation des systèmes de protection sociale en raison d’une mutualisation insuffisante des risques. C’est précisément parce que ces coûts sont réels qu’une politique de formalisation ambitieuse s’impose – mais encore faut-il en poser le bon diagnostic.

La réforme de 2021 : un point d’inflexion à interpréter avec prudence

Dans le débat public, l’informalité est souvent associée à un manque de civisme fiscal ou au non-respect des règles formelles. Cette lecture reste insuffisante pour comprendre la persistance du phénomène au Maroc. L'emploi informel concerne plus de la moitié des travailleurs jusqu'au neuvième décile de revenus. L’informalité ne relève donc pas uniquement de la pauvreté ou de l’exclusion ; elle reflète aussi des arbitrages économiques façonnés par les incitations auxquelles font face les travailleurs et les entreprises.

La réforme de généralisation de la protection sociale engagée en 2021 a constitué, à cet égard, un tournant institutionnel important. Les données récentes suggèrent un recul marqué du taux d’emploi informel, passé de 75% en 2021 à 29,1% en 2024. Toutefois, cette évolution doit être interprétée avec prudence. Une partie de cette baisse reflète des affiliations administratives – notamment via l’AMO Tadamoun – sans traduire nécessairement une formalisation contributive effective. Par ailleurs, 28,2% des salariés du privé et 42% des non-salariés demeurent hors du système.

La distinction entre formalisation administrative et formalisation contributive devient ici essentielle. L’inscription dans un dispositif ne garantit ni la continuité des cotisations ni une intégration durable dans les mécanismes formels de protection sociale. Plus largement, un accès élargi aux données longitudinales détaillées renforcerait considérablement la capacité à évaluer la soutenabilité de cette dynamique dans le temps.

Une structure d’incitations qui entretient l’équilibre informel

Le diagnostic développé dans The Oxford Handbook of the Moroccan Economy, à partir du cadre analytique de Levy et Cruces (2021), met en évidence le rôle d’une structure d’incitations dans les choix de formalisation des agents économiques. Lorsque les coûts associés à la formalité demeurent élevés et que les capacités de contrôle et de recouvrement restent limitées, le maintien dans l’informalité devient une stratégie rationnelle pour une large partie des travailleurs et des entreprises.

Cette structure s’articule autour de trois dimensions principales : le cadre réglementaire et juridique, la fiscalité et les mécanismes de marché. Sur le marché du travail, les cotisations sociales représentent près de 30% du salaire brut, un coût qui pèse directement sur la décision de formaliser un emploi, notamment dans les secteurs à faible marge. Le résultat est visible dans les données : un peu plus de la moitié des salariés du secteur privé ne disposent d’aucun contrat écrit, reflet du calcul économique des employeurs qui préfèrent absorber le risque juridique plutôt que le coût de la formalisation.

La fiscalité prolonge cette logique. Les régimes simplifiés ont facilité l’entrée de nombreux micro-opérateurs dans la formalité, mais leurs effets de seuil encouragent la fragmentation des activités et la sous-déclaration afin de rester sous les plafonds réglementaires. La TVA à 20% accentue également ces distorsions en offrant aux opérateurs informels un avantage compétitif direct sur les prix, notamment dans le commerce, l’artisanat et les services.

Les mécanismes de marché contribuent eux aussi à entretenir cet équilibre. Seules 6% des micro-entreprises disposent d’un crédit bancaire, contre 70% des entreprises de plus de 50 salariés. La formalité n’ouvre donc pas automatiquement l’accès au financement, aux marchés ou à la justice commerciale. À l’inverse, lorsque la formalisation donne accès à des débouchés économiques concrets –notamment les marchés publics –les comportements évoluent plus rapidement. L’équilibre informel n’est donc pas figé : il répond aux incitations créées par l’environnement institutionnel et économique.

Agir simultanément sur les différents leviers

Au-delà de ses implications sociales et fiscales, l’informalité constitue un enjeu majeur pour la transformation structurelle de l’économie marocaine. Le maintien d’une large part des travailleurs et des unités productives en dehors des circuits formels limite les gains de productivité, freine l’accumulation de capital humain et limite la diffusion des gains de productivité au reste du tissu économique. Dans un contexte marqué par le risque de piège des pays à revenus intermédiaires, l’enjeu n’est donc pas uniquement de formaliser davantage, mais de créer les conditions économiques et institutionnelles rendant la formalité plus attractive, productive et soutenable.

L’enseignement principal de cette analyse est qu’aucune réforme isolée ne peut modifier durablement cet équilibre. Étendre la protection sociale sans améliorer la qualité des prestations ne suffit pas. Réduire les effets de seuil fiscaux sans adapter certaines règles du marché du travail laisse inchangé le calcul économique des employeurs. De même, faciliter l’enregistrement administratif sans améliorer l’accès au financement, aux marchés ou à la justice commerciale limite fortement les gains associés à la formalité.

Cette cohérence reste difficile à construire car les déterminants de l’informalité relèvent de trois sphères distinctes : le cadre réglementaire et juridique du travail, la fiscalité et les mécanismes de marché. Leurs effets se combinent directement dans les comportements des travailleurs et des entreprises. Un mécanisme interministériel dédié, doté d’une capacité d’arbitrage et d’outils de suivi dans la durée, apparaît ainsi essentiel pour assurer la cohérence et la complémentarité des réformes engagées.

Tant que les réformes resteront partielles, les mécanismes qui entretiennent l’équilibre informel continueront à se reproduire. Si le renforcement des capacités de contrôle et de recouvrement demeure nécessaire, la réduction durable de l’informalité, et avec elle les conditions d’une transformation structurelle réelle de l’économie marocaine, dépendra avant tout de la capacité à transformer les incitations qui structurent les comportements des travailleurs et des entreprises.

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Le 21 mai 2026 à 16h04

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