Parlons actions : Jeunes, territoires et dignité (Part 2)
On ne peut pas revendiquer la conformité quand le cadre n’offre ni clarté, ni stabilité, ni accompagnement. La réforme de l’auto-entrepreneur l’a prouvé violemment : une mesure à faible portée politique peut suffire à briser la confiance et entamer la dignité. Elle a fracturé au lieu d’inclure, puni Bachir qui a cru, et récompensé Hamid qui a douté.
Dans la première partie de cette série , nous rappelions que le Maroc à construire ne peut être qu’un pays d’équité systémique : un pays où l’action publique corrige les injustices au lieu de les reproduire, où chaque territoire progresse avec les autres, et où la dignité économique n’est ni une promesse abstraite ni un slogan politique, mais le résultat d’un État qui protège, accompagne et rend possible.
Nous affirmions qu’aucun développement national inclusif ne peut se bâtir sans un État social exécutif, présent, capable d’allouer ses ressources selon les besoins réels, d’assurer la continuité des politiques publiques et de garantir, partout, l’intérêt général.
Le Maroc ne manque plus de visions : il manque d’une gouvernance qui exécute, qui articule, qui assume la responsabilité des choix. La question centrale n’est donc plus "que faut-il faire ?" mais "comment fait-on réellement ?" : avec quels mécanismes, quelles institutions, quelles transitions, quelles garanties pour le citoyen ?
C’est à la lumière de ces principes : équité, dignité, territorialisation, gouvernance exécutive ; que nous abordons aujourd’hui la question du statut de l’auto-entrepreneur.
Car ce statut, pensé comme une passerelle de dignité et de formalisation, révèle aujourd’hui une contradiction profonde : lorsqu’une révision est appliquée sans soutien, sans pédagogie et sans transition, ce n’est pas seulement un dispositif qui vacille ; c’est le contrat de confiance entre l’État et ses citoyens qui se fissure.
Et derrière tout ceci, il y a des vies concrètes : Bachir et Hamid. Deux réalités qui n’apparaissent dans aucun rapport, mais qui résument mieux que n’importe quel diagnostic l’enjeu d’une gouvernance juste, proche et protectrice.
Bachir/Hamid ou le récit de l’inversion marocaine
En 2019, dans les ruelles serrées d’un quartier populaire où s’entremêlent ateliers improvisés, scooters en panne et enfants jouant entre deux chantiers, Bachir et Hamid réparent des climatiseurs.
Le premier, Bachir, "taleb m3achou", incarne cette honnêteté silencieuse de ceux qui avancent proprement, sans bruit, enchaînant des interventions rapides contre quelques billets, avec l’incertitude pour seule compagne mais une certitude plus profonde encore : celle que "Reza9 Lahh".
Hamid, que les autres peuvent qualifier de "m9eress", a choisi un autre chemin : celui de l’informel assumé, nourri par trois grossistes, quelques promoteurs qui règlent "à l’ancienne", un bouche-à-oreille efficace et surtout une méfiance viscérale envers toute forme d’administration.
Pendant des semaines, nous avons discuté avec eux, sans jargon, ni PPT, ni tableaux Excel pour expliquer ce que signifiait entrer dans le formel, ce que représentait la possibilité d’avoir des droits, une reconnaissance professionnelle, un historique de facturation, un compte bancaire, une retraite, une couverture médicale, et cette chose que beaucoup cherchent sans oser la nommer : la dignité économique.
Le statut d’auto-entrepreneur avait été imaginé pour offrir cette passerelle, simple et presque révolutionnaire dans un pays où la complexité administrative a longtemps étouffé des ambitions légitimes.
Bachir a dit oui, non pas par naïveté mais par conviction, épuisé de "se cacher", animé par ce désir simple et puissant : pouvoir dire un jour à son fils qu’il n’est plus répertorié comme "Bidoun/Sans", voir enfin son nom apparaître sur autre chose qu’une CIN, et ressentir ce soulagement discret mais immense de cotiser, en citoyen digne, pour sa propre couverture médicale.
Hamid, lui, est resté fidèle à sa méfiance, répétant : "Aujourd’hui ils t’ouvrent une porte, demain ils t’enferment".
Soudainement, avec comme objectif déclaré de lutter contre l’évasion fiscale et les situations assimilées au salariat déguisé, la Loi de finances 2023 a introduit une "mesure" : l’application d’une retenue à la source de 30% pour toute prestation dépassant 80.000 dirhams par client et par an.
Un paradoxe saisissant dans un pays où plus d’un jeune sur trois est au chômage, où l’on cherche désespérément des mécanismes pour encourager l’activité, et où l’informel représente près de 30% du PIB, une économie parallèle qui nourrit, malgré elle, des millions de foyers.
Dans un tissu économique où de nombreux artisans et prestataires assurent leur stabilité grâce à un portefeuille restreint de clients réguliers, cette mesure a soulevé des inquiétudes.
Plusieurs acteurs ont signalé que cette mesure pouvait, en pratique, complexifier l’activité de ceux qui cherchaient précisément à se formaliser, en augmentant le risque de rebasculer vers l’informel.
Bachir découvre, du jour au lendemain, que son ambition, sa loyauté et la stabilité de son portefeuille deviennent un handicap, que le formel qu’il a choisi par courage se retourne contre lui.
Tandis que Hamid poursuit son activité, dans le noir, sans interruption, sans contrainte, tout en bénéficiant de l’AMO généralisée sans jamais avoir déclaré un centime.
La faible mesure politique autour de l’AE a puni les Bachir et protégé les Hamid. Elle a envoyé un message contre-productif : le risque est dans le formel, pas dans l’informel.
Le problème n’est plus anecdotique, il met en lumière une fracture profonde entre une logique obsédée par le court-terme et une population qui attend d’abord des opportunités, un chemin clair, et cette dignité économique que Bachir avait cru trouver dans le formel.
Et c’est ici que l’histoire devient une parabole nationale, révélant un paradoxe cruel : celui qui a cru au gouvernement est pénalisé ; celui qui a douté est récompensé.
Cette décision politique est tombée au pire moment : juste après le COVID, alors que l’administration fiscale commençait enfin à installer, lentement mais sûrement, une perception nouvelle, celle d’un partenaire de croissance, et non l’inverse.
Cette décision mal calibrée a brisé l’élan fragile de confiance qui commençait à s’installer.
Au lieu de renforcer la confiance naissante, elle a rappelé au professionnel que la conformité n’est pas encore un réflexe naturel de citoyenneté économique, mais un risque à gérer ; tandis que, pour d’autres, l’ingéniosité à contourner la pression fiscale reste la stratégie la plus "rentable".
Ainsi, au lieu d’encourager l’entrée dans le formel, cette mesure a confirmé les intuitions de ceux qui s’en méfient. Elle a pénalisé la loyauté et validé la prudence de ceux qui avaient choisi de rester en marge.
Concrètement quels effets post décision ?
En 2024, le Maroc comptait 440.916 auto-entrepreneurs actifs, qui concentraient 62% des nouvelles inscriptions de personnes physiques professionnelles auprès de la DGI.
Le statut continue d’attirer, mais sa dynamique s’est nettement essoufflée : la croissance annuelle du nombre d’auto-entrepreneurs est passée d’environ +26% en 2021 à un peu plus de +2% en 2024. Dans le même temps, les sorties se sont accélérées : près de 28.600 auto-entrepreneurs ont quitté ou été radiés du régime en 2024, contre environ 21.400 un an plus tôt.
Surtout, le nombre moyen de déclarants trimestriels s’est effondré, passant d’environ 83.900 en 2023 à 40.100 en 2024, soit une chute de l’ordre de 52%, et moins de 10% des auto-entrepreneurs procèdent désormais à des déclarations fiscales régulières chaque trimestre.
Cette chute n’est pas seulement statistique : elle traduit un recul massif de la confiance dans la formalisation.
Ce décrochage s’inscrit dans un tissu économique où les micros, très petites et petites entreprises représentent plus de 98% des entreprises formelles de personnes morales et assurent 56% des emplois déclarés dans le secteur privé, mais ne génèrent que 20,1% de la valeur ajoutée et ne captent que 29,3% des crédits bancaires, tandis que seulement 5% des entrepreneurs de subsistance déclarent avoir sollicité un crédit.
Mis bout à bout, ces chiffres racontent la même histoire : un régime censé sécuriser des trajectoires de formalisation finit, dans sa configuration actuelle, par fragiliser ceux qui ont choisi de faire confiance au formel.
Refonder la relation État-citoyen : les solutions doivent propulser la dignité
Refonder la relation État-citoyen impose de sortir du réflexe technocratique. Cela exige une vision claire, une pédagogie continue et une présence publique qui sécurise au lieu de déstabiliser. Car les chiffres révélés par la DGI, seulement 6,3% des auto-entrepreneurs qui déclarent leurs revenus , ne pointent pas vers une défaillance individuelle, mais vers un défaut collectif d’accompagnement.
"Ce taux dramatique ne dit pas ‘manque de discipline’. Il dit surtout que l’État n’a pas encore créé les conditions minimales permettant à un citoyen ordinaire d’adopter sereinement une nouvelle règle : clarté, proximité, stabilité".
Comment demander à des milliers de petits professionnels, souvent déjà au bord de la précarité, d’intégrer de nouvelles obligations sans avoir construit, en amont, de véritables dispositifs de proximité, des médiateurs, des conseillers, des guichets mobiles, des campagnes d’explication qui parlent leur langage et respectent leurs réalités ?
Comment peut-on appliquer une mesure aussi lourde sans période de transition ni dispositif protecteur, alors même qu’elle touche une population déjà au bord de la précarité ?
Dans un pays où la grande majorité des auto-entrepreneurs vivent au jour le jour, une réforme lourde doit être progressive, prévisible et accompagnée, sous peine de devenir punitive pour ceux qui essaient justement d’être en règle.
La question dépasse la technique : elle touche à la justice économique.
Comment stabiliser son activité, fidéliser une clientèle, envisager une montée en gamme, si l’on doit constamment se retenir de grandir pour ne pas sortir des plafonds autorisés ?
Pourquoi maintenir des seuils qui brident l’effort, renvoient à l’informel et confinent à perpétuité les plus vulnérables dans le "petit" ?
Une politique socio-démocrate exige au contraire des passerelles fluides et sécurisées, permettant à ceux qui réussissent de devenir TPE sans perdre droits, assurance, revenus, ni dignité.
On ne peut pas demander la formalité sans garantir les conditions matérielles, pédagogiques et institutionnelles de cette formalité. On ne peut pas exiger la conformité quand le cadre n’offre ni clarté, ni stabilité, ni accompagnement ! Le taux de déclaration de 6,3% n’est pas un chiffre statistique : c’est un signal d’alarme démocratique.
Il rappelle qu’une réforme, à faible portée politique, appliquée sans soutien crée du doute au lieu de construire la confiance ; qu’elle produit de la fragmentation plutôt que de l’inclusion.
Et surtout, il rappelle que la dignité économique ne naît jamais d’une règle imposée : elle naît d’un État qui protège, qui explique, qui soutient, qui accompagne. D’un État qui donne envie à chacun de grandir, de contribuer et de participer à l’effort national.
En somme, cette réforme ne nous dit pas seulement ce qu’il faut corriger : elle nous dit quelle société nous voulons.
Une société où l’inclusion économique cesse d’être un terme de marketing politique, où l’effort est encouragé, où l’État protège au lieu de punir, et où la formalisation devient enfin un ascenseur social plutôt qu’un risque.
Une société où l’ambition collective sert d’ascenseur social, et où l’État joue enfin pleinement son rôle de garant de la dignité.
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