Kaushik Basu
Ancien économiste en chef de la Banque mondialePourquoi la démocratie vacille-t-elle?
NEW-YORK – Jair Bolsonaro, le grand favori du deuxième tour de l'élection présidentielle au Brésil, est un hyper-nationaliste d'extrême-droite, favorable aux armes à feu, qui fait de la presse un bouc émissaire. Le fait qu'il soit sur la même longueur d'onde que beaucoup de dirigeants actuels – dont certains à la tête des plus grandes démocraties de la planète - est inquiétant. Cela nous amène à la question suivante: pourquoi la démocratie vacille-t-elle sur ses bases?
Nous vivons un tournant historique. Le progrès technologique rapide (notamment le développement des techniques numériques et de l'intelligence artificielle) transforme la manière dont l'économie et la société fonctionnent. Les nouvelles technologies sont porteuses de nombreux avantages, mais elles posent aussi de graves défis – et abandonnent toute une partie de la population à un sentiment de vulnérabilité, dans l'anxiété, voire dans la colère.
La baisse de la part des salaires dans le PIB est l'une des conséquences des avancées technologiques récentes. Un nombre relativement limité de personne accaparant une part de plus en plus grande des revenus sous la forme de salaires ou de profits, l'augmentation des inégalités de revenus et de patrimoines suscite un grand sentiment de frustration à l'égard du système économique et politique.
Lointaine est l'époque où l'on pouvait compter sur un emploi stable pratiquement à vie. Les machines remplaçant les postes bien payés dans les usines, les entreprises recherchent de plus en plus des travailleurs hautement qualifiés dans d'autres domaines qui s'étendent de la science aux arts. Ce basculement de la demande sur le marché du travail génère des frustrations. Imaginons qu'après toute une vie passée à faire de la musculation, on nous dise que les règles ont changé et que désormais la médaille d'or ne reviendra pas au plus musclé mais au meilleur joueur d'échec. Ce serait injuste et aurait de quoi rendre furieux. Mais personne ne fait cela délibérément, ce basculement tient à l'évolution naturelle de la technique. La nature est souvent injuste, et la responsabilité d'y remédier nous incombe.
La montée des disparités
Cette évolution contribue à la montée des disparités dans l'éducation et dans les opportunités d'emplois. Depuis longtemps, le fait d'appartenir à un milieu aisé augmente la probabilité d'accéder à l'université, et de ce fait de bénéficier d'un meilleur salaire. La valeur des compétences manuelles étant à la baisse sur le marché du travail et les inégalités étant à la hausse, ces disparités vont probablement s'accroître. Si nous ne transformons pas le système éducatif pour qu'il assure un accès plus équitable à une éducation de qualité, elles seront encore plus marquées.
Le sentiment croissant d'injustice qui accompagne cette évolution sape la "légitimité démocratique" dont parle Paul Tucker dans son livre Unelected Power. Au sein d'une économie mondiale dont les membres sont fortement interconnectés entre eux, les mesures prises par un seul pays (par exemple le choix du montant des taxes douanières, du montant des taux d'intérêt ou d'une politique d'expansion monétaire) peuvent avoir des répercussions bien au-delà de ses frontières. Ainsi les Mexicains se préoccupent non seulement de l'élection de leur propre président, mais également de celle du président des USA, alors qu'ils n'y participent pas. En ce sens, la mondialisation conduit tout naturellement à l'érosion de la démocratie.
Dans ce contexte, il n'est guère surprenant que la politique soit elle aussi en plein remaniement. Le sentiment de frustration d'une grande partie de la population crée un terrain propice au tribalisme – ce que des politiciens comme Trump et Bolsonaro exploitent à fond.
La science économique dominante repose sur l'idée que les êtres humains sont motivés avant tout par des objectifs communs portant sur des éléments tels que la nourriture, le logement, les vacances, etc. Bien que la valeur accordée à chacun de ces objectifs varie d'une personne à l'autre, tout le monde veut une nourriture abondante et de bonne qualité, et il en va de même pour les autres objectifs partagés.
Le tribalisme politique
Mais cette idée fait l'impasse sur les objectifs personnels que l'on se fixe au cours de la vie et qui sont propres à un individu. Nous ne sommes pas nés avec l'idée de projeter un ballon dans les buts adverses. Mais une fois que l'on commence à jouer au foot, cela peut devenir une obsession. Alors on ne joue pas au foot pour s'enrichir, mais parce qu'il est pour nous source de joie. Le foot est pour nous un objectif personnel.
Devenir un supporter est quelque chose du même ordre. Personne n'est par essence un partisan farouche du Real de Madrid ou des New England Patriots. Mais en raison de sa famille ou de son histoire personnelle, on peut établir une relation très spécifique avec une équipe donnée, au point que cela devient une sorte d'identité tribale. Un supporter ne soutient pas des joueurs pour leur jeu, mais pour l'équipe qu'ils représentent.
C'est la même dynamique qui alimente aujourd'hui le tribalisme politique. Beaucoup des partisans de Trump ou de Bolsonaro ne le sont pas en raison de ce qu'ils vont faire, mais plutôt en raison de leur identité tribale. En quelque sorte, leur objectif est de soutenir "l'équipe Trump" ou "l'équipe Bolsonaro". Cela porte atteinte à la démocratie, car cela permet à des dirigeants politiques de faire ce qu'ils veulent sans qu'il soit possible de s'y opposer.
Comment réagir face à cette situation, comment protéger les plus vulnérables et restaurer la légitimité démocratique? La réponse n'a rien d'évident, mais il est certain qu'il faut agir.
La Révolution industrielle – un autre tournant majeur pour l'humanité – a suscité d'énormes changements de nature réglementaire et juridique, des différentes lois sur les usines au Royaume-Uni à la création de l'impôt sur le revenu en 1842. Elle a donné naissance à l'économie moderne, avec les idées novatrices de personnes comme Adam Smith, Augustin Cournot ou John Stuart Mill.
Nous sommes à une croisée des chemins d'importance historique qui mérite de repenser l'économie politique. Il y a 65 millions d'années, les dinosaures n'avaient pas notre capacité d'autoanalyse lorsqu'ils se sont dirigés vers leur propre extinction. A notre tour, nous risquons de voir notre civilisation s'effondrer. Mais heureusement, nous sommes la première espèce capable de s'autoanalyser. C'est en cela que réside l'espoir que malgré tous les désordres et les conflits, nous parviendrons à éviter de suivre le chemin des dinosaures et à faire marche arrière avant qu'il ne soit trop tard.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
© Project Syndicate 1995–2018
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