img_pub
Rubriques

Pourquoi les marchés ne peuvent pas refroidir la planète

MILWAUKEE– Au rythme alarmant où augmentent les températures, la course est lancée pour réduire la consommation mondiale d’énergies fossiles et accélérer l’adoption de nouvelles formes d’énergie moins polluantes. 

Le 23 avril 2018 à 12h10

Parmi les solutions les plus communément évoquées sont celles qui se serviraient des marchés pour faire payer plus cher les carburants traditionnels; on y retrouve notamment l’idée d’un prix du carbone et de la protection des ressources naturelles qui éliminent de l’atmosphère le gaz carbonique.

Au premier abord, ces stratégies semblent séduisantes. Après tout, comme le note Adam Smith dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations: "Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts [t. I, chap. 2]." En d’autres termes, la meilleure manière de convaincre des émetteurs comme Chevron ou General Motors d’aider à sauver la planète n’est-elle pas d’en appeler à leur soif de profit? N’est-ce pas le plus intelligent?

Pas nécessairement. Si le libre échange a conduit une grande partie du monde vers plus de richesse et une meilleure santé, confier à la "main invisible" théorisée par Smith la mission de vaincre le réchauffement climatique serait commettre une erreur tragique.

Dans une économie capitaliste, notre relation à l’avenir est encadrée par des forces économiques notoirement capricieuses. Des marchandises comme le sucre, le soja, le pétrole et le gaz sont relativement standardisées, ce qui signifie qu’elles peuvent être négociées instantanément et mondialement en recourant à des contrats dérivés. Mais comme les prix de ces contrats sont établis en fonction d’hypothèses à terme, celui des matières premières qui leur sont liées connaît d’importantes fluctuations. Et cette instabilité complique les programmes de préservation de l’environnement dans trois domaines importants.

Tout d’abord, l’imprévisibilité des prix rend à peu près impossible de détecter l’épuisement d’une ressource naturelle en ne se fondant que sur l’examen des évolutions à courte échéance de sa valeur. Au contraire, plus l’incertitude est grande au sujet de la rareté de cette ressource, plus son prix fluctue, ce qui ne fait qu’ajouter à la difficulté d’établir un programme. Comme le fait remarquer, dans un article de 2013, le mathématicien français Nicolas Bouleau: "[…] Les tendances, les marchés ne peuvent pas les indiquer, cela leur est ontologiquement absolument impossible, interdit par construction." Si les tendances de telle ou telle ressource étaient discernables à partir des résultats des marchés financiers, ceux qui parviendraient à les voir adapteraient alors leurs échanges ou leurs négociations et ces mêmes tendances disparaîtraient.

Deuxième point: l’incertitude concernant l’évolution des prix de toute matière première rend excessivement risqué l’investissement dans toute nouvelle technologie destinée à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Pour la plupart des producteurs et des consommateurs, il est généralement plus raisonnable de maintenir le statu quo que de changer d’habitudes, mêmes s’ils savent que ce statu quo aura sur l’environnement des répercussions désastreuses.

Finalement, s’il est possible de fixer un prix à des ressources naturelles précieuses mais qu’on ne peut introduire sur le marché– par exemple la capacité d’une forêt boréale à absorber du gaz carbonique (CO2)– les fluctuations de prix des ressources qui s’échangent sur les marchés rendent intenable la plupart des stratégies de conservation à long terme. Car à partir d’un certain point, le prix volatile de la ressource échangeable dépasse le coût fixe de sa destruction.

Lorsqu’une ressource combustible est découverte, l’incitation à s’en emparer peut être particulièrement forte. Comme l’a reconnu le Premier ministre canadien en mars 2012, lors d’une conférence sur l’énergie à Houston, au Texas: "Aucun pays ne trouverait 173 milliards de barils de pétrole pour simplement les laisser enfouis dans le sol."

La volatilité financière est comme un ouragan géant sur une planète qui est déjà en cours de réchauffement. Non seulement elle rend impossible toute prévision, mais elle est elle-même une force de dévastation de l’environnement, laissant dans son sillage des dommages irréparables. Comme le rappelle Janelle Knox-Hayes, du MIT: "La volatilité du marché est incompatible avec les cycles environnementaux. Les systèmes économiques se redressent avec le temps après un turbulence ou une crise du marché. Les systèmes environnementaux ne jouissent pas de ce luxe; leurs cycles de reproductions sont inexorables."

Le saccage écologique coûtera cher, et il ne fait aucun doute que le monde a besoin de stratégies opérantes pour détourner les gens des sources d’énergie polluantes vers des sources plus propres et des solutions plus durables. Mais confier aux marchés la mission de résoudre les ennuis du capitalisme avec l’environnement, c’est leur donner carte blanche pour nous décevoir– et c’est la recette d’un suicide planétaire.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2018
Par Rédaction Medias24
Le 23 avril 2018 à 12h10

à lire aussi

En Tanzanie, le sifflet marocain à l'honneur pour le choc Simba SC-Young Africans
Quoi de neuf

Article : En Tanzanie, le sifflet marocain à l'honneur pour le choc Simba SC-Young Africans

Reconnaissant l'expertise marocaine à l'échelle continentale, la Fédération tanzanienne de football avait sollicité l'appui de la FRMF pour assurer l’arbitrage de son choc national.

Migration irrégulière : 113 ressortissants guinéens rapatriés du Maroc
Quoi de neuf

Article : Migration irrégulière : 113 ressortissants guinéens rapatriés du Maroc

Les autorités guinéennes, en partenariat avec l’Organisation internationale pour les migrations, ont organisé le retour de 113 migrants depuis le Maroc, dont 29 femmes et 14 enfants.

Washington Hilton. Ce que l’on sait de l’assaut contre le gala de la presse où se trouvait Donald Trump
INTERNATIONAL

Article : Washington Hilton. Ce que l’on sait de l’assaut contre le gala de la presse où se trouvait Donald Trump

Dans la soirée du samedi 25 avril 2026, le prestigieux gala annuel des correspondants de la Maison-Blanche, qui se tenait dans la grande salle de bal du Washington Hilton, a basculé dans le chaos. Alors que le gratin du journalisme, de la politique et des célébrités s’apprêtait à dîner en présence du président Donald Trump, des coups de feu ont retenti, déclenchant une évacuation d'urgence et une traque immédiate au cœur de l'hôtel.

ETRUR Maroc. Lourde sanction contre le dirigeant après la chute de l'industriel du liège
DROIT

Article : ETRUR Maroc. Lourde sanction contre le dirigeant après la chute de l'industriel du liège

Jugée à Rabat le 23 avril 2026, l’affaire ETRUR Maroc met en jeu une procédure de comblement du passif aux conséquences patrimoniales majeures pour son dirigeant, à la suite de la liquidation prononcée l’été dernier.

قطاع التعمير: المصادقة على تصميمين جديدين للتهيئة بأكادير
Arabic content

Article : قطاع التعمير: المصادقة على تصميمين جديدين للتهيئة بأكادير

.صادقت وزارة إعداد التراب الوطني والتعمير والإسكان وسياسة المدينة مؤخراً على تصميمَي تهيئة يخصّان منطقة أكادير الشمال والقطب الحضري الصحي،الرياضي والحضري

Arbitrage. Comment Casablanca tente de s’imposer comme hub africain face à Paris et Londres
DROIT

Article : Arbitrage. Comment Casablanca tente de s’imposer comme hub africain face à Paris et Londres

À l’occasion de son dixième anniversaire, Médias24 a interrogé les dirigeants du Centre international de médiation et d’arbitrage de Casablanca sur son bilan et ses ambitions. Derrière la technicité des clauses d’arbitrage, un enjeu très concret : convaincre les entreprises et les investisseurs que leurs litiges peuvent être tranchés au Maroc, avec les mêmes garanties que dans les grandes places internationales. Interview.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité