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Souveraineté numérique marocaine : pour en finir avec les idées reçues

Alors que Marrakech célèbre le Gitex et que le Maroc affiche ses ambitions de "digital nation", le pays vient de subir l’attaque cyber la plus grave de son histoire. L’affaire CNSS agit comme un électrochoc, révélant les failles d’une architecture numérique trop fragmentée. À travers cette crise, c’est un débat bien plus large qui s’ouvre, explique Abdelmalek Alaoui.

Le 12 avril 2025 à 16h29

"Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous", disait Jean Cocteau.

C’est peut-être ce qu’illustre, non sans ironie, cette dernière actualité. Alors que le Maroc accueille avec faste le Gitex à Marrakech, vitrine de son soft power digital, le pays vient d’essuyer l’attaque cyber la plus grave de son histoire, révélant la fragilité de son bouclier numérique.

Côté pile, il nourrit l’ambition de s’ériger en "digital nation". Côté face, une institution sociale se voit pirater ses données, soulevant un débat dépassant la simple question des infrastructures. Ce paradoxe exige plus qu’une riposte tactique : il réclame la consolidation profonde de notre rempart numérique, un chantier d’autant plus brûlant que la première vague de mesures conjoncturelles est vraisemblablement déjà lancée.

De façon prévisible, l’attaque contre la CNSS, avec la divulgation de milliers de fichiers privés, a suscité un flot d’analyses et de controverses. Experts "réels" ou autoproclamés évoquent des acronymes abscons ; des prestataires sont pointés du doigt ; les institutions sont critiquées pour leur communication jugée opaque. La boucle du commentaire semble infinie… Or, il y a un an presque jour pour jour l’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique publiait un rapport intitulé "Souveraineté numérique : pourquoi le Maroc ne peut y échapper".

Fruit d’une longue recherche, il s’attachait à débusquer les idées reçues et à dresser des recommandations concrètes pour un État stratège. Lors de son examen par le comité scientifique de l’IMIS, je me demandais s’il n’était pas trop "hors sol ", trop éloigné du terrain, et trop attaché à relayer une certaine "pureté" académique dans le raisonnement. À sa relecture récente, j’ai constaté à quel point il était, au contraire, d’une actualité criante : nombre de ses préconisations, alignées sur l’organisation "jacobine" de l’administration marocaine, sont aujourd’hui vitales.

Un "bouclier" cyber centralisé est indispensable

Le rapport préconise d’abord un "Bouclier" qui surveillerait et protégerait en continu les infrastructures critiques sous l’égide d’une DGSSI dotée de pouvoirs renforcés.

Il insiste aussi sur la formation de spécialistes et le soutien aux start-up "à valeur ajoutée sécuritaire" pour favoriser l’émergence d’"acteurs industriels souverains" de la cybersécurité. De plus, la création de datacenters souverains, localisés sur le sol marocain, est jugée cruciale pour héberger des données sensibles et limiter la dépendance extérieure.

Il recommande enfin d’orienter les financements publics et privés vers des secteurs industriels stratégiques, notamment la production de semi-conducteurs, afin de maîtriser localement la chaîne de valeur.

Le rapport propose ensuite une gouvernance centralisée, mesurée par des indicateurs partagés, pour réajuster les ressources en continu face aux cybermenaces. Cette coordination est cruciale pour renforcer la modernisation numérique et la résilience du pays. Toutefois, toutes ces mesures seraient probablement inopérantes sans un prérequis primordial.

Le secteur numérique marocain pâtit en effet de son éparpillement, reflet de rapports de force institutionnels et d'un héritage historique. Il aurait semblé logique de confier ce dossier à un seul ministère disposant de prérogatives transversales.

Or, dans l’actuelle architecture gouvernementale, ces responsabilités sont réparties entre plusieurs départements. Un défaut de délimitation claire depuis 2021, poursuivi par le remaniement de 2024, a combiné le digital avec la Fonction publique, et l’Investissement avec la Convergence des politiques publiques.

Les ministres eux-mêmes pâtissent de cette confusion qui les pousse à privilégier des résultats à court terme et mesurables, au détriment des actions de fond. Un choc de convergence est donc nécessaire : le chef du gouvernement dispose à cet égard de l’autorité nécessaire pour réunir les protagonistes et aligner leurs intérêts parfois divergents.

Un débat qui va au-delà de la cybernétique

Comme on l’a vu, l’attaque contre la CNSS va bien au-delà de la question de la vulnérabilité de nos infrastructures numériques.

Sur les réseaux sociaux, l’affaire a alimenté aussi bien des débats sur les écarts de salaires que des thèses conspirationnistes teintées de tribalismes. Bien sûr, l’exploitation de ces données demeure illégale, comme la CNDP l’a vite rappelé. Qu’importe : ce sujet passionne parce qu’il révèle un "effet de loupe" sur nos inégalités, certains y voyant même la preuve que le Maroc n’a pas échappé à la fameuse malédiction de la reproduction des élites que pointaient du doigt les chercheurs dans les années 70.

Au-delà du caractère intrusif, l’intérêt majeur réside dans l’opportunité de mener une révolution culturelle grâce au numérique. De manière générale, l’enseignement le plus essentiel à retenir de cette crise est que nos concitoyens ont soif d’information qui les concerne, notamment au niveau de leurs revenus et du pouvoir d’achat.

Le numérique : une opportunité de révolution culturelle

Car le véritable nœud gordien de cette dernière décennie concerne la répartition des richesses.

Très tôt, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a pointé le risque du fossé entre "Maroc qui gagne" et "Maroc qui peine" après une période de croissance à marche forcée qui a permis l’éradication de la grande pauvreté, l’émergence d’une classe moyenne et un pays aux ambitions décuplées. Or, les réformes décidées par le souverain pour corriger le cap — généralisation de la protection sociale, aide sociales directe, refonte de la santé, révision de la Moudouwana… — peuvent toutes bénéficier d’un formidable atout : l’accélération numérique.

Dématérialiser et simplifier l’administration, c’est libérer l’initiative de milliers de Marocains. C’est aussi le moyen d’élargir, "naturellement ", l’assiette fiscale. À l’échelle des parcours citoyens, digitaliser l’accès aux services publics réconcilie la population avec l’administration. Enfin, la répartition des fruits de la croissance appelle un indicateur fiable de nos dynamiques économiques et sociales. Dans ce registre, le "HCP 2.0 », conduit par Chakib Benmoussa, jouera un rôle clé. S’il était libéré de la tutelle gouvernementale, il pourrait fournir une analyse rigoureuse et indépendantes des inégalités, des nouveaux usages du numérique et des ruptures commerciales profondes, afin d’orienter l’action publique.

En somme, les événements récents nous somment de répondre à la hauteur de la feuille de route tracée par la Commission pour un Nouveau Modèle de Développement, telle qu’agréée par notre Souverain. Il nous appartient de saisir cette révolution culturelle afin d’être à la mesure de la vision royale. Le temps est venu de hisser le Maroc au rang des nations qui unissent souveraineté numérique et émancipation socio-économique. Ne laissons plus le destin s’écrire ailleurs : à nous de le forger maintenant, avec audace, ambition et cohérence.

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Le 12 avril 2025 à 16h29

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