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Trump, l’Europe et l’Afrique

La nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine marque une rupture nette : plus idéologique que stratégique, elle consacre une repriorisation radicale des intérêts des États-Unis, au détriment du multilatéralisme et de partenaires historiques comme l’Europe.

Le 31 décembre 2025 à 11h15

La stratégie de sécurité nationale américaine (NSS) rendue publique le 5 décembre dernier est une sorte de livre blanc pour la défense et la sécurité américaine. Elle définit, au moins pour les trois années à venir, la posture stratégique que les différents moyens de l’État américain vont décliner en la matière.

La présente NSS se démarque des précédentes, y compris de celle établie à l’occasion du premier mandat de Trump. C’est, en effet, un document plus politique que stratégique, mettant en avant les arguments de l’idéologie trumpienne, ce qui en dit long sur une Amérique davantage focalisée sur ses obsessions identitaires que sur le monde tel qu’il est. La NSS a désormais pour seule priorité la défense, tous azimuts, des intérêts américains et se caractérise par conséquent par une repriorisation stratégique radicale, tant sur le plan thématique que géographique.

Thématiquement, la NSS élève l’immigration au rang de priorité stratégique nationale et devient par conséquent un critère des alliances nouées par les États-Unis. La sécurité économique, à travers ses différents segments - diplomatie commerciale, sécurisation des chaînes d’approvisionnement et des matériaux critiques, réindustrialisation, politique énergétique, soutien financier à l’innovation et dominance des technologies critiques - occupe également une place prééminente et la volonté de lier commerce et sécurité mérite d’être soulignée.

Côté géographie, une nouvelle hiérarchisation des régions place au premier rang les Amériques (l’hémisphère occidental) : en faisant revivre la doctrine de Monroe de 1823 (« l’Amérique aux Américains »), la NSS assume l’exercice d’une logique coercitive sur les pays américains, en vue de les décourager à collaborer avec tout autre partenaire. Le Venezuela de Maduro semble être pour le moment le terrain d’application méthodique de la stratégie américaine.

Ainsi, en énonçant ces nouvelles priorités, la notion de compétition entre puissances qui constituait depuis la Deuxième Guerre mondiale la matrice des précédentes NSS est formellement abandonnée. La Russie ne fait même pas l’objet d’un chapitre. La Chine n’est essentiellement envisagée que comme rival économique. L’Iran est à peine évoqué et la Corée du Nord totalement absente. Quant à l’Afrique, l’Amérique s’en désintéresse et ne compte plus y intervenir.

En revanche, d’autres notions, cette fois-ci politico-morales, sont élevées au rang d’enjeux stratégiques dans la mesure où elles sont désormais considérées comme des facteurs déterminants de l’identité, de la souveraineté et donc de la puissance américaine. Il s’agit d’une première pour un document de cette nature.

Dans cette vision, si l’Europe est définie comme stratégiquement et culturellement vitale pour les États-Unis, elle est surtout décrite comme déclinante économiquement et démographiquement, ainsi que frappée d’un « effacement civilisationnel » que les États-Unis se proposent d’inverser en restaurant la souveraineté des pays européens.

L’Europe est alors considérée comme un partenaire de second rang par une Amérique trumpienne décidée à lui faire admettre ses reculs et ses impuissances. En effet, depuis presque une année, chaque décision américaine, que ce soit sur les tarifs commerciaux, l’OTAN ou l’Ukraine, met l’Europe dans une situation de division et de vulnérabilité. Cela va même jusqu’à faire vaciller son modèle démocratique, sa sécurité et sa souveraineté, ces fondements mêmes qui ont fait sa force depuis la Seconde Guerre mondiale.

Il est légitime que cette vision très pessimiste de l’Europe ait indigné et irrité nombre d’Européens. Ils devraient pourtant la considérer comme un électrochoc, une prise de conscience collective pour bâtir l’agenda de puissance d’un continent. Le moment est donc sans doute venu pour l’Union européenne de se mettre à l’heure de la realpolitik et de s’adapter à un monde désormais régi par les logiques d’intérêt et les rapports de force. Avec l’affaissement du multilatéralisme, l’Europe, reléguée sur le plan géopolitique et affaiblie économiquement, ne fait plus qu’illusion. Elle ne peut continuer de seulement réglementer pour le confort des Européens.

Pour rester maîtresse de son destin, le moment est sans doute venu pour l’Europe, qui dispose de puissants leviers financiers, technologiques, scientifiques et entrepreneuriaux, de développer cette perspective de puissance que lui refusait le Traité de Rome.

Le monde de demain ne sera pas celui de la mondialisation supposément heureuse. On pourra tout de même espérer y prospérer.

L’utilisation de la puissance économique à des fins géopolitiques et de la puissance géopolitique à des fins économiques est désormais une stratégie ouverte et assumée. Une étude récente publiée par l’Université de Yale (The geopolitical determinants of economic growth, 1960-2024) suggère que les facteurs géopolitiques sont un déterminant majeur de croissance. Dès lors, selon ce paradigme, une relégation géopolitique de l’Europe devrait peser sur sa croissance économique.

Aussi, dans ce nouveau contexte marqué par l’irruption des rapports de force, la recherche de l’avantage stratégique efface la théorie de l’avantage comparatif : il ne s’agit plus d’être meilleur que ses rivaux, mais d’en être indépendant par tous les moyens. Il ne s’agit pas moins d’assurer sa sécurité et sa souveraineté économique dans un espace mondial fragmenté par la démondialisation, et qui laisse apparaître de multiples zones d’influence favorisant le raccourcissement et, dans certains cas, la régionalisation des chaînes d’approvisionnement.

Une perspective positive serait alors de construire un partage des chaines de valeur entre l’Europe et l’Afrique. C’est cette complémentarité Nord-Sud qui fait, depuis plus de trente ans, le succès des grandes régions associant des pays de niveau de développement différent. Elle est notamment observable dans celle de l’Asie-Pacifique, déjà bien rodée et acceptée, ou celle des Amériques, inachevée mais toujours en progrès.

C’est là que l’Afrique émerge comme une voie de liberté et d’ambition pour l’Europe car, pour paraphraser François Mitterrand, « Sans l’Afrique, il n’y aura pas d’Histoire de l’Europe (de France dans le texte) au XXIe siècle ».  Ces propos ont été tenus en 1957 dans un contexte très particulier marqué par la décolonisation par le futur président français. Pour lui, face aux deux blocs constitués par l’URSS et les États-Unis, la France ne pouvait maintenir sa position de grande puissance qu’en arrimant son flanc africain.

Dans ce contexte de compétition géopolitique exacerbée, l’Afrique est de plus en plus actrice de ses choix. Elle compose son propre jeu d’alliances en vue de mieux défendre ses intérêts et peser sur la scène internationale. L’Europe, malgré son statut de principal partenaire commercial et de premier bailleur d’aide au développement, devient alors un partenaire parmi d’autres.

Pourtant, l’Europe a une opportunité unique pour construire une alliance équitable et durable avec l’Afrique à condition de sortir de son cadre normatif, qu’elle tient pour universel, et de renouer avec une grammaire du concret et de l’influence assumée. En particulier, l'Europe aurait tout à gagner en partageant son expérience avec le continent africain pour soutenir la mise en place de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), pour en faire un levier de souveraineté commerciale face aux puissances extérieures. L’Europe devra veiller à y déployer une coopération d’égal à égal centrée sur le numérique, l’énergie, l’innovation, la jeunesse, l’éducation, la santé et la transition agricole. Désormais, il est grand temps pour l’Europe de réformer définitivement ses liens avec l’Afrique pour s’assurer du lien.

Pour la première fois, l’Afrique cesse d’être l’objet des politiques internationales pour en devenir le sujet. Il s’agit là d’une mutation décisive, où la géopolitique du développement africain ne s’apprécie plus à travers le prisme de la dépendance, mais comme un champ stratégique où la souveraineté économique mesure la puissance politique.

Dans ce contexte, l’Afrique et l’Europe ont tout intérêt à bâtir un partenariat original, fondé sur les valeurs de respect, d’équité et de justice. En assumant pleinement son positionnement géographique, son influence continentale et sa projection atlantique, le Maroc s’est inscrit dans cette dynamique en proposant une initiative ambitieuse, l’Initiative Royale pour l’Afrique Atlantique.

En articulant sécurité collective, développement économique et connectivité logistique, celle-ci va créer les conditions d’émergence d’une nouvelle ère de prospérité et de codéveloppement. C’est à l’Europe de s’en saisir maintenant.

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Le 31 décembre 2025 à 11h15

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