Pourquoi et comment évaluer l’actif immatériel d’une entreprise
Le débat sur le capital immatériel ne concerne pas seulement un pays. Il touche également l'entreprise. Farid Mezouar, expert financier et directeur exécutif de FL Markets, nous apporte des éclaircissements sur le processus de valorisation de l’actif immatériel d’une entreprise.

Farid Mezouar,
Expert financier et directeur exécutif de FL Markets
Médias 24: Pourquoi l’entreprise doit-elle évaluer son actif immatériel?
Farid Mezouar: Dans son cycle de vie, l’entreprise est amenée à ouvrir son capital, à se rapprocher d’autres entreprises, voire à lever des capitaux sur les marchés financiers. Pour ce faire, elle a besoin de proposer une valeur étayée par des éléments objectifs.
Grosso-modo, cette valeur peut être obtenue par une approche de flux (exemple: actualisation des cash-flows disponibles), de stock (actif net réévalué ou Sum of Parts) ou de comparables (transactions, prix en Bourse…).
Ces méthodes classiques ne convergent pas tout le temps et surtout, ne sont pas adaptées aux TPE, aux startups, aux sociétés déficitaires ou à cycle de production long. C’est typiquement l’exemple d’un éditeur d’une application sur smartphone ou bien d’une plantation nouvelle d’arbres fruitiers. D’où le recours à la valorisation par l’actif immatériel, comme Goodwill à rajouter aux Fonds propres d’une entreprise pour lui donner une valeur.
Par ailleurs, la mesure de la valeur d’une entreprise via ses actifs immatériels, permet aussi à celle-ci d’apprécier dans le temps la pertinence des mesures prises dans le cadre d’une opération de consulting.
-Quels sont les principaux actifs immatériels d’une entreprise?
-L’actif immatériel d’une entreprise équivaut à son Goodwill, qui justifie sa valorisation d’une manière supérieure à ses fonds propres.
Ce Goodwill est appréhendé notamment via le capital humain (compétences, dextérité, productivité, efficacité...), le capital partenarial (accords technico-commerciaux), le capital organisationnel (avantages compétitifs, Business Model, logiciels-métiers…), le capital client (part de marché, fidélisation des clients, prospects qualifiés…) ou le capital intellectuel (bases de données, gestion de la connaissance, innovation et intelligence économique…).
Toutes ces composantes font qu’une entreprise réussit à produire, en rajoutant l’actif immatériel au capital et au travail.
-Comment évaluer l’actif immatériel d’une entreprise? Prenons des exemples. Une marque, un savoir-faire, une organisation, un portefeuille commercial...
-En général, la valeur d’une entreprise via son capital immatériel est calculée en deux temps, sachant qu’une entreprise vaut «ses fonds propres+Goodwill» à la dette nette près. Tout d’abord, un Goodwill brut est appréhendé notamment via le capital humain, le capital partenarial, le capital organisationnel ou le capital client. Par la suite, le Goodwill est examiné via une notation résultant du traitement par un logiciel d’une série de questions (exemple: Rôle des créateurs/fondateurs, offre concurrentielle …).
La majorité des modèles de valorisation reposent sur une base historique de données permettant de dégager l’agrégat pertinent, ainsi que le multiple adapté.
Ainsi, pour le calcul de la valeur du capital client, nous retenons un multiple du chiffre d’affaires (CA) qui oscille selon la récurrence du CA et le pouvoir de prix de l’entreprise.
Pour le capital humain, nous retenons un multiple de la masse salariale, ce dernier variant selon le degré de technicité et la facilité de remplacement des départs. Enfin, nous pouvons citer la marque, évaluée via un multiple des dépenses annuelles en communication et marketing.
-La valorisation de l’actif immatériel diffère-t-elle selon la taille de l’entreprise ou la nature du secteur?
-Tout à fait. Pour l’approche sectorielle, les multiples utilisés varient d’un secteur à l’autre. Plusieurs critères sont pris en compte, comme la récurrence des ventes ou le degré d’innovation, ainsi que l’intensité concurrentielle.
A titre d’exemple, à masse salariale égale, le capital humain d’un cabinet de conseil sera trois fois supérieur à celui d’une entreprise de nettoyage. Pour la taille, la notation qui affine le Goodwill brut comporte des questions qui prennent en compte ce critère. A titre d’illustration, l’implication des créateurs ou l’existence d’accompagnement par des conseillers, seront plus décisifs pour la note d’une petite entreprise que dans une grande entreprise.
-Peut-on déterminer la valeur de l’actif immatériel lors de la création d’une entreprise?
-Oui, ceci est possible et même adapté à ce type d’entreprises qui ne dégagent pas encore de revenus. En effet, une entreprise en création peut avoir un capital partenarial avec des accords déjà conclus avec des fournisseurs. Souvent aussi, le créateur a dépensé du temps pour imaginer le concept de l’entreprise ainsi que son business model. Un tel temps peut être valorisé après entretien avec l’entreprise et son créateur.,
Enfin, une entreprise créée récemment dispose normalement d’un personnel recruté après des entretiens, voire formé ou impliqué dans le capital par le créateur. Ceci bonifie le capital humain de cette entreprise, lui donnant une valeur quand les méthodes classiques sèchent dans ces cas.
-Comment faire admettre l’actif immatériel en cas d’une opération de vente de l’entreprise ?
-Durant ma carrière de banquier d’affaires, j’ai été amené à être autant du côté acheteur que du côté vendeur ou conseiller et je peux vous assurer que ce qui intéresse un investisseur en premier lieu est le capital immatériel de l’entreprise (qualité des dirigeants, historique, pouvoir de prix, notoriété de la marque, business model, stabilité de l’effectif…).
Souvent les questions purement financières ne viennent qu’après avoir appréhendé le Goodwill, surtout que le choix d’un Best Case ou d'un Worst Case du business plan, est déterminé par l’impression globale laissée par l’actif immatériel.
D’ailleurs, à titre d’illustration, Airbnb qui n’a ni hôtels ni agences de voyages physiques, vaut 24 MM$, soit plus que la chaîne d’hôtels américaine Marriott (21 MM$), le numéro 1 mondial du secteur ou encore le groupe hôtelier français Accor (10 MM$). En effet, les investisseurs misent sur son actif immatériel, constitué notamment par sa base de données d’utilisateurs, ainsi que par son logiciel et son algorithme de recherche.
Aux États-Unis, le Goodwill représente jusqu’à 85% de la valeur des entreprises. Quant au Maroc, ce pourcentage est estimé par nos soins à 55%.
-Ya-t-il des cabinets spécialisées dans la valorisation de l’actif immatériel à l’étranger et au Maroc ?
-FL Markets que je codirige avec Lotfi Mezouar, a récemment signé avec la société française Saori (Société d’analyse d’organisation et de recherche sur les immatériels) un accord de distribution exclusive de SharingValue, un logiciel de valorisation par l’actif immatériel. Il s’agit d’une méthode novatrice d’évaluation des entreprises, car le logiciel s’appuie sur un chiffrage objectif et détaillé du capital immatériel. Aussi, le système-expert Sharing Value intègre des données compilées durant une dizaine d’années.
Au Maroc, je n’ai pas connaissance qu’il existe d’autres cabinets spécialisés dans ce genre de valorisation. À l’international, il existe naturellement plusieurs cabinets spécialisés comme Saori, l’approche de l’actif immatériel étant encouragée par les pouvoirs publics étrangers comme Bercy.
-Enfin, à votre avis, que peut apporter le capital immatériel au Maroc ?
-D’un point de vue macro-économique, la mesure du capital immatériel au Maroc permet de mesurer la pertinence des politiques publiques menées, notamment en termes de création de richesses. En particulier, le PIB montre ses limites quand il s’agit d’évaluer l’impact de politiques sociales comme l’INDH ou de mesurer l’apport des infrastructures construites comme les autoroutes. Il en est de même pour l’appréciation du degré d’endettement, qu’il faut rapprocher des richesses du pays (ex: marque Maroc) et non uniquement du PIB.
Au niveau micro-économique, l’actif immatériel permet de démocratiser la valorisation, en dotant chaque entreprise d’une valeur, qui peut servir de base de négociation pour l’ouverture du capital ou sa transmission. De même, contrairement à la DCF, l’actif immatériel peut encourager les entreprises qui investissent et/ou celles qui misent sur l’innovation ainsi que sur le capital humain.
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