“La situation sur le marché du travail n’est pas alarmante”, selon le HCP
Dixit, Mustapha Alaoui Amrani, ingénieur général au HCP, en charge de l’enquête sur le marché du travail.
Les chiffres préoccupants du chômage au 3e trimestre reflètent un chômage structurel, un déséquilibre profond entre l’offre de travail et la structure de l’emploi. La situation au 3e trimestre 2015 n’est en réalité pas plus préoccupante que celle du 2e, du 1er ou de l’année précédente. Le taux de chômage s’installe au 3e trimestre 2015 à 10,1%, en hausse de 0,3 point par rapport au 3e trimestre de l’année précédente.
Le sous-emploi concerne 11,3% des actifs occupés soit plus d’un actif occupé sur 10. La baisse du travail non rémunéré, presque exclusivement composé d’aides familiales, et en grande majorité en zone rurale, est révélateur des dynamiques à l’oeuvre dans le secteur agricole: réduction des besoins de main d’oeuvre, disparition progressive des exploitations familiales.
M. Alaoui Amrani révèle ses éclairages sur les dynamiques du marché du travail.
Un taux de chômage structurel
Il faut comprendre par là que le chômage s’est installé durablement dans un couloir compris entre 9 et 10%. Le taux de chômage oscille entre ces deux bandes selon la conjoncture.
Sortir de ce couloir nécessite des réformes de profondeur sur le marché du travail. Entre le 2e et 3e trimestre 2015, le taux de chômage est passé de 8,7% à 10,1%. M. Alaoui Amrani signale qu’il ne faut pas réfléchir en terme de glissement trimestriel mais annuel, une échelle plus pertinente pour gommer les effets saisonniers de l’emploi.
Entre le 3e trimestre 2014 et 2015, la hausse du chômage n’a été "que" de 0,3 points, passant de 9,8 à 10,1%. "Une hausse légère, pas si alarmante. Le Maroc a connu des niveaux de chômage plus élevés à 19 ou 20%." Depuis 15 ans en tout cas, il n’a pas dépassé les 14%.
Les catégories les plus concernées par le chômage structurel sont les jeunes citadins diplômés. "La structure du chômage est toujours la même, mais la teneur change un peu, parfois à la hausse, parfois à la baisse."
Il s’agit d’un problème de première insertion, explique le statisticien. En effet, parmi les chômeurs, plus de la moitié (54%) sont des primo-demandeurs d’emploi. Par ailleurs, les deux tiers (66%) chôment depuis une année ou plus, le tiers depuis plus de 3 ans. Un primo-accédant sur 2 risque de ne pas trouver d’emploi, et cette situation est appelée à durer.

Parmi les diplômés, tous ne chôment pas, avertit cette même source. Certaines filières sont plus concernées que d’autres. Les détenteurs d’un certificat en qualification ou spécialisation professionnelle connaissent un taux de chômage de 22,6%. Les lauréats des facultés détiennent le triste record de taux de chômage de 26%.
A côté, certaines catégories de diplômés ne chôment pas beaucoup; c’est le cas des diplômés de grandes écoles et instituts, parmi lesquels les écoles d’ingénieurs et les facultés de médecine. Seuls 7,8% d’entre eux sont touchés par le chômage, un chiffre en repli de pratiquement un point par rapport à 2014.
Pour Alaoui Amrani, cela révèle un problème d’inadéquation entre les diplômes et le marché de l’emploi. "Ce ne sont pas tous les diplômés des facultés: les gens qui ont des diplômes en lettres ou en langues souffrent plus que ceux avec d’autres diplômes. Certains voient plus de difficultés et auraient besoin d’une mise à niveau."
"Il y a certes un paradoxe en apparence: plus le niveau d’études augmente, plus les chances de trouver un emploi s’amenuisent", poursuit-il. "Cela peut s’expliquer par le fait que celui qui n’a pas de diplôme est disposé à accepter tout type de travail. Celui qui a un diplôme souhaite un emploi en adéquation avec sa formation. En conclusion, les structures en charge de la formation doivent s’adapter aux structures du marché du travail. Des efforts sont poursuivis dans ce sens, l’OFPPT (Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail) mène des enquêtes de suivi pour faire une évaluation des besoins de formation."
Disparition de l’emploi non rémunéré, signe d’une précarisation des femmes
L’emploi non rémunéré correspond presque exclusivement aux aides familiales, qui ne donnent pas contrepartie à des salaires, mais à un revenu partagé familialement. C’est en zone rurale que l’emploi non rémunéré est le plus développé, sur les exploitations agricoles familiales, et concerne les femmes de manière prépondérante.
Les destructions d’emploi non rémunéré au 3e trimestre reflètent la disparition d’un certain type d’emploi et de structure économique, sous l’effet de la mécanisation et de la concentration foncière en zone rurale.
"Nous assistons ces dernières années à une sorte de substitution de l’emploi non rémunéré par l’emploi non rémunéré. La preuve en est donnée au 3e trimestre, où on observe une hausse des emplois rémunérés conjointement à une baisse des emplois non rémunérés. Ce n’est pas spécifique à ce trimestre, mais un changement observé il y a longtemps." S’agit-il des mêmes individus qui substituent un emploi non rémunéré par un emploi non rémunéré? "Il s’agit en partie d’une substitution pour les mêmes personnes. Des vases communicants s’établissent entre la campagne et la ville."
Si certains trouvent un emploi rémunéré en sortant des aides familiales, une partie importante passe à l’inactivité. "Les femmes ne sont pas prédisposées à travailler chez un employeur. Elles ne cherchent pas à travailler pour un emploi rémunéré", explique notre source. C’est d’ailleurs ce qui explique le recul du taux d’activité des femmes, qui passe de 25,7% à 25,5% à l’échelle nationale en un an, entièrement imputable aux zones rurales. Une observation qui est en partie vraie, parce que les pertes dans l’emploi non-rémunéré alimentent également le sous-emploi.
Les hommes, eux, ont plus tendance à répondre à la baisse d’activité dans les campagnes, par l’émigration rurale. Ces tendances sont le résultat d’une saturation structurelle de l’offre de travail en milieu agricole, indépendamment des fluctuations de la production.
Au niveau de l’industrie/artisanat, on observe également ce type de destruction définitive d’emplois. Alaoui Amrani prend l’exemple du tissage, qui emploie de façon prédominante les femmes à domicile. "Ces types de filières disparaissent, d’autres sont créées, comme le câblage. On observe un profond changement de structure aussi dans l’industrie/artisanat. Ces évolutions vont dans le sens d’une faible création de main d’oeuvre."
Les nouveaux secteurs de l’industrie ne se substituent pas aux petites unités de production. Le changement profond de structure économique a pour corollaire la baisse des besoins en main d’oeuvre.
"A notre niveau d’observation, on constate une tendance au maintien du chômage de longue durée, qui n’est pas amené à changer."
Le sous-emploi: l’autre aspect de la sous-utilisation de la main d’oeuvre
A côté d’un chômage qui ne se redresse pas, on observe une progression du sous-emploi. Le sous-emploi est défini par le Bureau International du Travail comme la situation des personnes actives remplissant l’une des conditions suivantes:
- elles travaillent à temps partiel, souhaitent travailler davantage et sont disponibles pour le faire, qu'elles recherchent activement un emploi ou non;
- elles travaillent à temps partiel ou à temps complet, mais ont travaillé moins que d'habitude pendant une semaine de référence en raison de chômage partiel (chômage technique) ou mauvais temps.

Depuis 2012, le sous-emploi progresse en tendance constante. Le volume des actifs occupés en situation de sous-emploi a augmenté en un an de 1.146.000 à 1.214.000 personnes au niveau national, de 518.000 à 549.000 personnes dans les villes et de 628.000 à 665.000 dans les campagnes. Il représente, au 3e trimestre 2015, 10,2% des actifs occupés dans les villes et 12,3% dans les campagnes.
Le sous-emploi est un deuxième aspect de la sous-utilisation de la main d’oeuvre avec le chômage. D’ailleurs, chômage et sous-emploi évoluent dans le même sens. En zone rurale, Alaoui Amrani signale d’ailleurs que le taux de chômage est relativement faible (4,3% au 3e trimestre 2015), mais que le sous-emploi demeure fort (12,3% au 3e trimestre 2015).
L’expression de la sous-utilisation dans le monde rural s’exprime par le sous-emploi. Dans les villes, le sous-emploi concerne essentiellement le BTP (17,7% de l’emploi au 3e trimestre 2015). L’emploi reprend dans cette filière, avec son lot d’emplois précaires.
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