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PORTRAITS

Latifa Jbabdi, icône du féminisme engagé

Figure illustre du mouvement féminin marocain, Latifa Jbabdi incarne un militantisme voué aux droits humains, avec un intérêt particulier à la question de la femme. Retour sur son parcours.

Latifa Jbabdi, icône du féminisme engagé
Yousra Jaa
Le 11 mars 2019 à 10h24 | Modifié 11 avril 2021 à 2h39

Latifa Jbabdi est un grand nom dans les milieux associatifs et militants des droits humains et pas seulement au sein du mouvement féminin. Son parcours militant a commencé très jeune, dans les rangs de la gauche. Elle a naturellement investi le terrain de combat pour les droits de la femme. 

Humble, persévérante et très appréciée de tous ceux qui la côtoient, Latifa Jbabdi se rappelle bien du long chemin parcouru dans une société où les droits de la femme relevaient de l’utopie.

Née en janvier 1955 à Tiznit, Latifa Jbabdi a grandi dans un milieu familial qui fait des droits humains une priorité et un devoir moral.

Sa détermination et son engagement sans faille lui ont valu à partir des années 2000, d'occuper plusieurs postes, notamment au sein du Conseil consultatif des droits de l’homme, de l'ancienne Instance Equité et Réconciliation, de l’Observatoire national des droits de l’enfant et actuellement de la commission permanente des curricula au Conseil supérieur de l’éducation.

Outre ses préoccupations politiques et syndicales, la question d’un changement en profondeur de la condition de la femme marocaine était toujours centrale pour cette militante engagée.

Membre fondatrice de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), Latifa Jbabdi a également présidé l’Union de l’action féminine (UAF) et a été rédactrice en chef du journal "8 Mars" (1983-1995).

Latifa Jbabdi a été nommée en 1998, ambassadrice de la société civile auprès de la commission des Nations unies pour les droits de l’homme et coordinatrice pour le Maroc et le monde arabe de la marche mondiale des femmes.

Coordinatrice du conseil national pour la réforme du Statut personnel (La Moudawana) en 1992, elle a participé à la création et l’animation de plusieurs plateformes marocaines pour la mise en œuvre des droits des femmes.

Latifa Jbabdi est aux yeux de son entourage et de ceux qui l'ont côtoyée, une "icône de l’émancipation féminine". Son choix pour l’action associative était dicté par une conviction profonde d’un devoir envers la société.

Approchée par Médias 24 sur le sujet de la Moudawana, Latifa Jbabdi est intarissable. Elle ne se lasse pas de raconter "un brillant parcours" dans ses détails les plus subtils.

Briser le silence

Réputée pour son énergie et son action, cette militante inoxydable se souvient bien de l’émergence du mouvement féminin au Maroc, dont elle était l’un des précurseurs.

L’année 1980 avait vu la création du journal "8 Mars" dont elle était rédactrice en chef: une tribune engagée et militante qui a joué un rôle décisif dans le processus de la naissance du mouvement féminin.

Ce journal a évolué en un mouvement national couvrant tout le Maroc, à travers l’organisation de rencontres et de rassemblements. L’objectif étant, au départ, de mobiliser autour de l’égalité homme/femme et surtout créer, par la suite, un courant favorable à une révision du statut personnel, face aux résistances de la société.

Latifa Jbabdi a, par la suite, présidé l’UAF, créée dans l’optique d’une meilleure structuration et légalisation du mouvement du "8 Mars". Tous les dossiers des droits des femmes, sujet tabou à l’époque, furent ouverts, notamment la question du code du statut personnel.

"Ce texte était le cheval de bataille du mouvement féminin, puisqu’il légitimait une situation d’inégalité et d’injustice de la femme au sein de la société marocaine". Il fallait briser l'omerta.

Le mouvement est passé de la phase de sensibilisation aux droits les plus élémentaires des femmes à la mobilisation autour des revendications pour un changement du code du statut personnel.

A pas sûrs... un million de signatures

La création de l’UAF était une phase expérimentale de la capacité de persuasion du mouvement féminin. Par la suite, une nouvelle stratégie a vu le jour. Le mouvement s’est penché sur l'élaboration d’argumentaires en vue d'une nouvelle lecture du référent religieux. Une lecture avec un prisme féministe égalitaire et humain.

Soutenue par l’adhésion de syndicats, des partis politiques, des médias, et des organismes de droits de l’Homme, l’UAF a su passer des simples débats aux actions revendicatives concrètes.

Ces actions lui ont valu une virulente campagne de la part du camp conservateur, avec quelques fatwas et appels au meurtre. Ce qui en réaction, a donné une énergie supplémentaire aux militantes dans ce combat.

En 1991-1992, une campagne inédite d’un million de signatures a été lancée. Elle a été menée sur deux niveaux: la sensibilisation du grand public au niveau de 33 sections de l’UAF, à travers l’organisation de rencontres et la collecte de signatures à l’issue des assemblées. Des rencontres ont, par ailleurs été organisées dans des maisons pour cibler d’autres cercles et rassembler un autre public. Ce qui a permis d’élargir le nombre d’adhérents à la campagne.

En parallèle, Latifa Jbabdi et ses consœurs menaient des actions de porte-à-porte, dans les bidonvilles et quartiers populaires et sensibilisaient hommes et femmes dans la rue.

Le journal "8 Mars" a également joué un rôle primordial dans cette campagne, à travers des pétitions remplies et envoyées par les lecteurs par voie postale.

Un million de signatures ont été ainsi collectées en deux ans de travail sans relâche.

L’UAF y est arrivée. Bien que timide, une première réforme du Code de la famille a été octroyée en 1993.

Une première au Maroc. "Il s’agit de la première grande mobilisation menée par la société civile, en l’absence de moyens et de technologies de la communication".

Réformes minimes certes, mais le grand acquis était de désacraliser la Moudawana et d’en faire un sujet de débat public. Cette campagne a ouvert une brèche dans la réforme, qui a permis de continuer le combat.

Cette avancée n’a pas freiné l’appétit du mouvement féminin. Toujours aussi actif et impliqué dans la question de la femme, le mouvement a ensuite lancé  les revendications urgentes des femmes. Dans la foulée, Latifa Jbabdi passe en revue une série d’acquis auxquels elle a contribué, dont le droit d’obtenir un passeport, d’exercer une activité commerciale sans autorisation du mari ou encore l’accès à la bourse des valeurs… Autant de réalisations inimaginables à une époque où la femme était "mineure à vie", insiste notre interlocutrice.

S’en est suivi l’engagement gouvernemental à l’ère de Youssoufi vis-à-vis de la question. Il avait intégré la réforme du code de la famille dans son programme gouvernemental. Des acquis qui n’étaient pas du goût des conservateurs.

Dans un contexte de tensions et de fracture sociale, idéologique et politique, le mouvement féminin a eu recours à l’arbitrage royal. D’où l’intervention du Roi Mohammed VI et le lancement officiel de la révision du code du statut personnel.

Cette mordue de militantisme a ainsi assuré la coordination des rencontres avec la commission royale. Latifa Jbabdi se rappelle de chaque étape de ce processus, notamment la collecte de 10.000 cartes postales, portant des informations sur certains procès extrêmes devant les tribunaux nationaux, ainsi que des témoignages de femmes à travers le tribunal symbolique organisé par l’UAF sur les différents problèmes liés aux droits des femmes.

Un premier texte a, ainsi, vu le jour en 2004, après une gestation douloureuse. "C’était une petite révolution, notamment sur le plan normatif", dit fièrement cette militante engagée. Des points discriminatoires restaient à régler.

15 ans après, un combat toujours aussi farouche

Quinze ans après la mise en place de la Moudawana, les rapports d’évaluation se sont enchaînés. La persistance d’articles discriminatoires et défaillants a été confirmée par la pratique.

Nullement rassasiée, Latifa Jbabdi insiste sur le caractère discriminatoire et contradictoire de certaines dispositions du texte actuel.

Elle n’y va pas de main morte: le code de la famille est désormais "inconstitutionnel" et n’adhère pas aux nouvelles orientations du Royaume en matière de droits de l’Homme. Un débat pour une réforme en profondeur s’impose.

Lire aussi: Voici pourquoi il faut une nouvelle réforme de la Moudawana

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Yousra Jaa
Le 11 mars 2019 à 10h24

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