Résistance aux antibiotiques : “La recherche scientifique n’est pas bien servie à l’échelle internationale” (A. Remmal)
INTERVIEW. Le Pr Adnane Remmal, biologiste marocain et détenteur du prix 2017 de l’inventeur européen, nous parle de la résistance aux antibiotiques, et du fruit de ses recherches consistant à booster un antibiotique par des huiles essentielles.
Une étude publiée le 23 janvier dernier dans la revue scientifique Nature Catalysis suggère que l’albicidine, une toxine végétale, pourrait être utilisée pour créer une nouvelle gamme efficace d’antibiotiques.
Selon cette étude réalisée par des biologistes allemands, l’albicidine démontre d’excellentes performances contre les bactéries résistantes aux fluoroquinolones, très prometteuses pour le développement d’antibiotiques.
"La résistance aux antibiotiques constitue aujourd’hui l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale, la sécurité alimentaire et le développement", rappelait l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans une note en juillet 2020.
Contacté par Médias24, Adnane Remmal, professeur universitaire et chercheur marocain spécialisé en microbiologie et pharmacologie, expose son avis sur cette étude et fait le point sur la résistance aux antibiotiques.
L’antibiorésistance est une pandémie invisible mais bien réelle, à l’origine de centaines de milliers, voire de millions de décès chaque année dans le monde.
Médias24 : Que pensez-vous de cette nouvelle étude sur l’albicidine ?
Adnane Remmal : L’albicidine est produite par une bactérie phytopathogène (Xanthomonas albilineans), connue pour s’attaquer à la canne à sucre. La plupart des antibiotiques naturels sont produits par des bactéries ou par des moisissures, et l’albicidine en fait partie. Elle a été découverte en 1980, et sa structure chimique a été identifiée en 2014. C’est un peptide poly-aromatique essentiellement composé d’acide para-aminobenzoïque et de cyanoalanine. Elle agit en inhibant l’ADNgyrase (protéine spécifique des bactéries), et donc en empêchant la réplication de l’ADN bactérienne.
L’idée de ces chercheurs, c’est de remettre au goût du jour cette molécule connue depuis longtemps pour son activité antibactérienne sur les bactéries à Gram négatif, afin de lutter contre l’antibiorésistance.
J’estime que l’idée est pertinente s’ils parviennent à démontrer son innocuité sur les organismes animaux et humains, et sa stabilité à court et à long terme. Mais cela risque de prendre beaucoup de temps, quinze ans environ, et de nécessiter d’importantes ressources financières ; d’autant qu’il y a déjà des études qui démontrent que certaines bactéries (à l’instar de la Pantoea dispersa) sont capables de résister naturellement à l’albicidine en la dégradant grâce à une enzyme (l’hydrolase).
J’espère néanmoins qu’ils trouveront les ressources financières suffisantes pour mener à bien ce projet.
- Faut-il s'inquiéter du phénomène de la résistance croissante aux antibiotiques ? Qu’est-ce qui retarde la mise en place de solutions pour y faire face ?
- L’antibiorésistance est une pandémie réelle, à l’origine de centaines de milliers, voire de millions de décès chaque année dans le monde. Les alertes de l’OMS ne datent pas d’hier ; elles ont commencé il y a des décennies ! Malheureusement, les spécialistes évoquent ce phénomène en tant que pandémie invisible, ou pandémie oubliée ou négligée.
Cette situation est sûrement due à des considérations économiques et financières compliquées. Les antibiotiques ne sont pas aussi rentables financièrement pour les grands laboratoires pharmaceutiques que d’autres médicaments.
- Vous avez mis au point un médicament pour faire face à ce phénomène en boostant des antibiotiques par les huiles essentielles. Pourquoi avoir opté pour cette méthode ?
- L’antibiotique que j’ai mis au point en collaboration avec les laboratoires Sothema, "Olipen" est un médicament princeps breveté qui contient des molécules déjà connues et utilisées.
Il s’agit d’une association de l’amoxicilline, de l’acide clavulanique et du cinéole (eucalyptol). Ces trois molécules sont déjà utilisées dans la pharmacopée internationale depuis plusieurs décennies.
La formulation de cette association conduit à la formation d’un complexe moléculaire que les bactéries, qu’elles soient sensibles ou résistantes, ne peuvent pas reconnaître. Ce complexe moléculaire agit par un mécanisme non spécifique qui ne laisse pas de possibilité de résistance aux bactéries, qu’elles soient à Gram négatif ou à Gram positif.
Nous avons choisi de booster ces deux antibiotiques en les faisant interagir avec l’eucalyptol ou le cinéole (constituant principal de l’huile essentielle d’eucalyptus et d’autres plantes aromatiques) pour des raisons diverses. D’abord, parce que l’eucalyptol est utilisé dans les médicaments depuis longtemps ; ses effets pharmacologiques sont bien documentés. Ensuite, parce qu’il possède une activité antimicrobienne et antivirale bien documentée, et une action modulatrice du système immunitaire elle aussi largement étayée. Enfin, il démontre une activité anti-inflammatoire prouvée cliniquement.
En choisissant de booster les antibiotiques (amoxicilline et acide clavulanique) par le cinéole, nous avons réussi à améliorer l’activité des antibiotiques sur plusieurs plans pharmacologiques.
Son développement a tout de même nécessité environ quinze ans avant d’arriver dans les pharmacies marocaines ! L’Office européen des brevets a nommé notre brevet parmi les 15 meilleurs au monde en 2017.
Les organismes qui financent la recherche de médicaments privilégient des indications plus rentables financièrement et plus sûres que l’antibiothérapie.
- Y a-t-il d’autres méthodes pour faire face à la résistance aux antibiotiques ? Si oui, quelle serait la meilleure selon vous ?
- Plusieurs méthodes sont annoncées chaque année, depuis que j’ai commencé à travailler sur ce sujet en 1988. Cependant, à ce jour, aucun des médicaments annoncés n’a encore abouti sur le marché.
- Au niveau international, où en est la recherche scientifique pour remédier à la résistance aux antibiotiques ?
- Les organismes qui financent la recherche de médicaments privilégient des indications plus rentables financièrement et plus sûres que l’antibiothérapie. Par conséquent, la recherche scientifique dans ce domaine n’est pas bien servie à l’échelle internationale.
- Quels sont vos projets actuels ?
- En trente-cinq ans de recherche-développement dans ce domaine, j’ai effectivement défriché plusieurs terrains conduisant à des traitements utiles contre plusieurs maladies réputées difficiles à traiter chez les humains et les animaux.
Cependant, il faut des moyens humains et financiers pour les mettre sur le marché. Espérons que la sortie d’Olipen sur le marché et le succès qu’il a connu auprès du corps médical marocain représenteront une preuve de concept suffisante pour encourager les acteurs de ce domaine à s’investir avec nous, afin de faire profiter les patients marocains, et même les autres, de notre recherche.
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