Tout ce qu'il faut savoir sur la situation hydrique actuelle du Royaume (Nizar Baraka)
Nizar Baraka, ministre de l'Équipement et de l'Eau, a participé mercredi 12 mars à Rabat à une session de discussion lors d’un ftour-débat sur le thème "Le stress hydrique au Maroc : comprendre et agir", organisé par le Cercle des Lauréats de Belgique au Maroc et le CJD. Voici les points saillants de son intervention.
"Le Maroc est l'un des pays les plus affectés par le changement climatique. Nous sommes dans une zone méditerranéenne, et on peut dire que nous sommes dans la zone rouge, là où l'impact est le plus fort", a tenu à clarifier Nizar Baraka au début de son intervention.
"Lors des accords de Paris, l'objectif était de ne pas dépasser une augmentation de 1,5°C. Au Maroc, l'année dernière, nous avons dépassé les 1,8°C, ce qui montre véritablement que nous sommes dans une situation de réchauffement réel", a-t-il expliqué. Cette hausse des températures a un impact direct sur les ressources en eau : "Nous perdons tous les jours 1,5 million de m³ d'eau dus à l'évaporation".
Baisse des précipitations et réduction de la surface enneigée
Le ministre a souligné une baisse significative des précipitations : "En moyenne, au cours des six dernières années, nous avons enregistré une baisse des précipitations de l'ordre de 75% par rapport à la moyenne nationale et historique". Concernant l'enneigement, "l'année dernière, nous n'avons pas dépassé 9.700 km² de surface enneigée, alors que nous atteignons normalement les 54.000 km²." Cependant, les récentes chutes de neige ont permis une amélioration : "Nous sommes à un cumul de 30.000 km², et au cours des trois à quatre derniers jours, nous avons gagné environ 2.000 km² supplémentaires".
40.000 hectares sont devenus inexploitables à cause de la salinisation des sols par la surexploitation des nappes
"Historiquement, la moyenne des apports en eau était de 22 milliards de m³ par an à partir de 1940. Mais depuis les années 80, ces apports n'ont pas dépassé les 18 milliards de m³ par an, et au cours des dix dernières années, nous n'avons pas dépassé les 5 milliards de m³", a-t-il précisé. Cette situation est exacerbée par des phénomènes climatiques extrêmes : "Nous avons connu la sécheresse la plus longue de l'histoire du Maroc, avec six années consécutives de sécheresse, alors que par le passé, nous ne dépassions pas 3 ans".
La surexploitation des nappes phréatiques est un autre problème majeur : "Le niveau de renouvellement des nappes était de 4 milliards de m³, mais l'exploitation a atteint 5 à 6 milliards de m³, ce qui signifie que nous puisons dans les réserves futures, notamment les nappes fossiles". Cette surexploitation a eu des conséquences dramatiques, comme dans la région du Souss, où "40.000 hectares sont devenus inexploitables en raison de la salinisation des sols".
"Nous allons vers une pénurie d'eau. Aujourd'hui, nous sommes à environ 600 m³ d'eau par habitant par an, alors qu'en 1960, nous étions à 2.600 m³. Si cette tendance se poursuit, nous atteindrons les 500 m³ d'ici 2035-2040", a averti le ministre.
Rôle crucial des barrages
Malgré ces défis, les barrages jouent un rôle essentiel dans la gestion des ressources en eau. "Le Maroc dispose de 154 barrages avec une capacité de mobilisation de 20 milliards de m³, mais jusqu'en 2024, nous n'avons pas dépassé les 4,5 milliards de m³", a indiqué le responsable gouvernemental. Les barrages ont permis de faire face aux sécheresses et aux inondations, comme lors des crues de septembre et octobre derniers, où "des crues de 3.200 m³ par seconde ont été enregistrées, équivalentes à une semi-crue du Rhône". Grâce aux barrages, des régions comme Zagora, Errachidia et Guelmim ont pu gagner respectivement deux, trois et un an de consommation d'eau potable.
"Entre le 1er septembre et le 11 mars, nous avons enregistré une nette amélioration des apports en eau, avec 667 millions de m³ supplémentaires, portant le taux de remplissage des barrages à plus de 30%", a annoncé M. El Baraka. Le bassin d'Oum Rabia, qui était en situation critique, a particulièrement bénéficié de ces précipitations : "Nous sommes passés de 200 à 370 millions de m³, et les écoulements continuent, ce qui nous permettra de doubler ce niveau".
Les acquis du Maroc en matière de gestion de l'eau, les orientations stratégiques pour l'avenir
Aujourd'hui, le Maroc dispose d'un certain nombre d'acquis importants en matière de gestion des ressources hydriques, qui lui permettent de faire face aux défis posés par le changement climatique. "Notre pays compte 154 barrages, dont 150 petits et moyens barrages, qui jouent un rôle crucial, notamment dans les zones rurales", a rappelé Nizar Baraka. En outre, "nous disposons de 16 stations de dessalement d'eau de mer, dont la première a été inaugurée en 1977 à Boujdour, dans les provinces du Sud. Aujourd'hui, ces stations produisent 277 millions de m³ d'eau par an, et nous avons également 17 ouvrages de transfert d'eau".
En termes d'accès à l'eau potable, "le Maroc a atteint un taux de 100% en milieu urbain, avec 94% des foyers connectés à des branchements individuels. En milieu rural, le taux d'accès est de 98%, mais seulement 40% des foyers disposent de branchements individuels", a tenu à préciser le ministre.
Concernant l'agriculture, "2 millions d'hectares sont irrigués, dont 892.000 hectares grâce à l'irrigation localisée, c'est-à-dire le goutte-à-goutte, ce qui permet d'économiser d'importantes quantités d'eau." Par ailleurs, "2.120 mégawatts de puissance installée permettent de produire de l'électricité hydraulique, sans oublier le rôle crucial des barrages dans la protection contre les inondations".
Les orientations royales pour une feuille de route claire
Ces acquis permettent au Maroc d'atténuer les effets du changement climatique, mais des efforts supplémentaires sont nécessaires. "Sa Majesté le Roi Mohammed VI, conscient de l'ampleur de la sécheresse, a fixé des objectifs majeurs lors de deux discours clés", a souligné Nizar El Baraka. Le premier, prononcé le 14 octobre 2022 à l'ouverture de la session législative, a dressé une feuille de route pour l'avenir. Le second, lors du discours du Trône, a été entièrement consacré à la question de l'eau, avec des objectifs précis :
- Assurer 100% de l'accès à l'eau potable pour tous les citoyens, où qu'ils se trouvent.
- Garantir 80% des besoins en eau d'irrigation.
- Accélérer la réalisation des projets du Programme National Prioritaire de l'Eau 2022-2027.
- Poursuivre la construction de barrages, en priorisant les régions les plus pluvieuses. "53% des précipitations tombent sur seulement 7% du territoire, ce qui montre l'inégalité de répartition des ressources en eau", a rappelé le ministre.
- Développer les grands projets de transfert d'eau.
- Mettre l'accent sur le dessalement, avec un objectif de production de 1,7 milliard de m³ d'eau dessalée d'ici 2030. "Actuellement, nous sommes à 270 millions de m³, et toutes les stations de dessalement fonctionneront grâce aux énergies renouvelables pour réduire les coûts et assurer la durabilité", a-t-il expliqué. Parmi ces 1,7 milliard de m³, 500 millions seront dédiés à l'irrigation pour renforcer la sécurité alimentaire.
- Améliorer la réutilisation des eaux usées.
- Protéger et préserver les nappes souterraines.
- Sensibiliser les citoyens et les industriels à une gestion responsable de l'eau.
Transition vers les eaux non conventionnelles
"Jusqu'à présent, la politique de l'eau au Maroc reposait principalement sur les eaux conventionnelles, c'est-à-dire les barrages et les nappes souterraines. Aujourd'hui, nous nous orientons vers une politique qui intègre davantage les eaux non conventionnelles, comme le dessalement et la réutilisation des eaux usées", a déclaré le ministre. Cette transition permettra de réduire la pression sur les eaux de surface et de garantir une gestion plus durable des ressources.
"À l'horizon 2030, 75% de la population des grandes villes côtières sera alimentée en eau dessalée, ce qui représentera 50% des besoins en eau potable du pays", a-t-il annoncé. Cette ambition est rendue possible grâce à l'utilisation des énergies renouvelables, qui réduisent les coûts de production. "À Casablanca, le coût du mètre cube d'eau dessalée est de 4,40 DH, et nous visons un prix de référence de 4,50 DH pour toutes les futures stations", a précisé le responsable gouvernemental. Cela permettra de garantir l'accès à l'eau sans alourdir la facture pour les citoyens.
Efficacité hydrique et réutilisation des eaux
"OCP joue un rôle essentiel en produisant 560 millions de m³ d'eau pour ses besoins et en développant des projets de réutilisation des eaux usées (REUSE)", a-t-il souligné. Ces initiatives permettent d'économiser des ressources précieuses pour les zones rurales et les villes intérieures. De plus, "dans les nouvelles zones industrielles, nous imposerons des normes d'efficience hydrique, comme le REUSE ou le dessalement, pour réduire la consommation d'eau".
Pour lutter contre le gaspillage, "nous avons mis en place une gestion intégrée de l'eau, avec des contrats de nappes qui définissent les quotas d'utilisation pour chaque usager", a expliqué Nizar El Baraka. En parallèle, "nous avons élaboré des Plans de Développement Intégré des Ressources en Eau (PDAIRE) à l'horizon 2050, qui identifient les besoins actuels et futurs, ainsi que les actions à entreprendre pour une gestion durable de l'eau".
Solidarité entre régions et autoroute de l'eau
"Nous avons changé la logique de solidarité en matière d'eau. Auparavant, l'eau des zones rurales était transférée vers les villes côtières. Désormais, grâce au dessalement, les grandes villes côtières pourront s'approvisionner localement, laissant l'eau des campagnes aux zones rurales et aux villes intérieures", a-t-il expliqué. Par exemple, "un projet de canalisation entre Safi et Marrakech permettra d'alimenter Benguerir et Youssoufia en eau dessalée. De même, la ville de El Jadida fournit déjà de l'eau à Berrechid, Settat et Casablanca Sud, et bientôt à Khouribga".
D'autre part, "l'autoroute de l'eau, qui transfère l'eau du nord vers le sud, a déjà permis de déplacer plus de 700 millions de m³ entre octobre 2023 et aujourd'hui, assurant l'approvisionnement de Rabat, Casablanca et d'autres villes avoisinantes", a-t-il ajouté. Un projet majeur, annoncé par le Roi lors du discours du Trône, vise à transférer l'eau des bassins de Laou et Loukkous vers le Sebou, puis vers le Bouregreg et Oum Rabiaa, pour répondre aux besoins en eau potable et d'irrigation dans les régions déficitaires.
Grâce à ces initiatives, "nous pourrons assurer l'eau potable et l'irrigation dans des régions comme Doukkala, qui n'ont pas reçu d'eau d'irrigation depuis cinq ans, et répondre aux besoins de Tadla et du bassin d'Oum Rabiaa", a ajouté le ministre.
Le dessalement de l'eau pour faire face au déficit
Le dessalement de l'eau de mer est devenu une nécessité incontournable pour faire face aux défis croissants liés à la rareté des ressources en eau auxquels fait face le Royaume. "Nous disposons déjà d'une capacité de production de 277 millions de m³ d'eau dessalée par an, et plusieurs projets sont en cours pour augmenter cette capacité", a rappelé le responsable gouvernemental. Parmi ces projets, le plus important est celui de Casablanca, qui devrait être opérationnel d'ici fin 2026 avec une capacité de 200 millions de m³, suivie d'une extension de 100 millions de m³ en 2028.
Parmi les autres projets en cours, "la station de dessalement de Sid Ifni vient d'être mise en service cette semaine, tandis que celle de Dakhla, alimentée exclusivement par de l'énergie éolienne, représente un modèle d'innovation et de durabilité", a expliqué le ministre. Ce projet, en plus de fournir de l'eau potable, permettra d'irriguer 5.000 hectares de terres agricoles. "Dakhla deviendra une région clé pour la production de tomates, complétant ainsi le rôle du Souss et renforçant la sécurité alimentaire du pays," a-t-il souligné. Cette initiative contribuera également à réguler l'offre et la demande, ainsi qu'à stabiliser les prix des produits alimentaires.
Plusieurs autres projets de dessalement sont programmés pour répondre aux besoins croissants en eau potable et d'irrigation :
- Rabat : Une station de 300 millions de m³ dédiée à l'eau potable.
- Tanger : Une capacité de 150 millions de m³.
- L'Oriental : Une station de 300 millions de m³, partagée entre l'eau potable et l'irrigation.
- Souss-Massa : La plus grande station du pays, avec une capacité de 350 millions de m³, qui permettra de réhabiliter les 40.000 hectares de terres agricoles perdus à cause de la surexploitation des nappes phréatiques.
"Tous ces projets sont réalisés dans le cadre de partenariats public-privé, ce qui nous permet de bénéficier des capacités techniques et financières de nos partenaires pour les mener à bien dans des délais record", a précisé M. El Baraka. Cette approche garantit également une gestion durable des ressources et une réponse efficace aux besoins en eau de la population et du monde rural.
Les stations monoblocs : une solution pour les zones rurales
En plus des grandes stations de dessalement, le Maroc a lancé un programme ambitieux de stations monoblocs, de petite capacité mais très efficaces. "Ces stations, qui produisent entre 10 et 100 litres d'eau par seconde, sont déployées dans plusieurs régions du pays, notamment en milieu rural", a précisé le ministre. "Nous prévoyons d'installer 200 stations de ce type, qui permettront de répondre aux besoins en eau potable des villages et des zones reculées, tout en dessalant l'eau près des côtes".
Développement d'une industrie nationale du dessalement
Une autre priorité du Maroc est d'augmenter le taux d'intégration locale dans la construction et la gestion des stations de dessalement. "Actuellement, ce taux est de 40%, mais notre objectif est d'atteindre 65% à moyen terme", a annoncé Nizar El Baraka. "Cela nous permettra de développer une véritable industrie nationale du dessalement, créatrice d'emplois et de valeur ajoutée, tout en réduisant notre dépendance vis-à-vis des technologies étrangères".
Grâce à des projets innovants, durables et adaptés aux besoins locaux, le Maroc s'engage à répondre aux défis posés par le changement climatique et la rareté des ressources en eau. "Ces efforts nous permettront non seulement de sécuriser l'approvisionnement en eau pour les générations futures, mais aussi de renforcer notre résilience face aux phénomènes climatiques extrêmes", a conclu le ministre.
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