Avec Rabat et Agadir, le Maroc saute le pas de la vidéosurveillance par reconnaissance faciale
Face aux enjeux de sécurité et de modernisation urbaine, Rabat et Agadir déploieront des systèmes de vidéosurveillance intelligente avant la fin de l'année. Il s'agira notamment de reconnaissance faciale. Informations, questions et enjeux.
Rabat, 6h du matin. Dans une salle de contrôle ultramoderne, une douzaine d'écrans affichent en temps réel les images captées aux quatre coins de la ville. Un technicien scrute les flux vidéo, tandis qu'un algorithme d'intelligence artificielle analyse en temps réel les mouvements de la foule. "Ce système nous permet surtout de prévenir et parfois, mais parfois seulement de réagir," explique un responsable de la sécurité urbaine. Ce dispositif de pointe, qui semble tout droit sorti d'un film de science-fiction, illustré d'ailleurs par ce dialogue imaginaire, sera pleinement opérationnel avant la Coupe d'Afrique des Nations (CAN) 2025.
Face à l'afflux massif de visiteurs attendu pour la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030, Rabat et Agadir s'apprêtent à franchir un cap en matière de sécurité urbaine. Elles déploient une infrastructure de vidéosurveillance intelligente capable de reconnaître les visages, de lire les plaques d'immatriculation et d'analyser les comportements suspects. Une initiative ambitieuse, à la croisée des enjeux technologiques, sécuritaires et des interrogations juridiques.
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Dans le cadre de leur transformation numérique et de la préparation à des événements internationaux majeurs, tels que la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2025 et la Coupe du monde 2030, deux grandes villes marocaines, ainsi que quelques infrastructures stratégiques, vont en effet adopter un système avancé de vidéosurveillance. Ce dispositif de pointe peut intégrer les technologies de lecture automatique des plaques d’immatriculation ainsi que la reconnaissance faciale, marquant un tournant en matière de sécurité et de gestion urbaine. C'est ce que Médias24 avait révélé dans deux précédents articles (ici et ici).
Face à l’afflux massif de visiteurs, à l’augmentation des flux de circulation et aux exigences sécuritaires accrues qu’imposent ces deux événements (CAN et Mondial), l’implémentation de la vidéosurveillance intelligente fait partie des mesures qui seront déployées. Des caméras haute définition dotées d’intelligence artificielle seront mises à contribution dans la gestion du trafic et la détection d’éventuels comportements suspects.
Deux lots stratégiques à Rabat, pour une infrastructure de pointe
Les deux grandes villes en question sont Rabat et Agadir. Dans le cadre de sa transformation, la capitale administrative va déployer un système de vidéosurveillance intelligent.
Ce projet, piloté par la société Rabat Région Aménagements, a récemment été attribué pour un montant total de plus de 108 millions de dirhams (MDH). Il repose sur l’installation d’un réseau de caméras haute définition couplé à des technologies avancées telles que la reconnaissance faciale et la lecture automatique des plaques d’immatriculation, grâce notamment à l’intelligence artificielle (IA) et au Deep Learning.
Le premier lot, attribué à Finatech Group pour un montant de 34,7 MDH, comprend l’aménagement de :
- deux postes de commandement principaux, qui permettront une supervision centralisée de la vidéosurveillance tout en assurant une continuité des opérations en cas de panne ou de maintenance ;
- deux Data Centers qui garantiront une gestion complète de l’environnement (électricité, climatisation, installation d'ondulateurs…) ;
- deux portes de visualisation placés à des emplacements stratégiques pour offrir une flexibilité dans la supervision et la gestion des opérations pour d’autres services concernés.
Le second lot concerne le déploiement de la solution complète de vidéosurveillance. Attribué à Alomra Group International pour 73,8 MDH, il comprend l’installation de caméras intelligentes, à savoir des :
- caméras de reconnaissance faciale pour identifier les individus dans les zones stratégiques ;
- caméras PTZ (Pan-Tilt-Zoom), offrant une surveillance dynamique et une couverture flexible ;
- caméras longue portée, adaptées à la surveillance des zones étendues ou sensibles.
Ce deuxième lot porte également sur la mise en place de l’infrastructure réseau de haute performance et le déploiement de serveurs et équipements technologiques avancés, dotés de capacités d’analyse d’images intégrant des capacités d’intelligence artificielle et de Deep Learning, afin de détecter et d'analyser les comportements suspects.
Un tournant dans la gestion de la sécurité urbaine de la capitale
Ce projet vise ainsi à réaliser une transformation majeure de la gestion de la sécurité urbaine à Rabat, en s’appuyant sur des technologies de pointe et une infrastructure robuste.
Ses principaux objectifs incluent :
- le renforcement de la sécurité urbaine, en assurant une surveillance proactive et réactive des zones critiques de la ville ;
- l'optimisation des ressources humaines et logistiques, en automatisant la détection et l’analyse des évènements grâce à l’IA.
- l'amélioration de l’efficacité des interventions, en fournissant des alertes précisées et des analyses en temps réel pour une réponse rapide ;
Ce projet s’inscrit dans une stratégie globale visant à positionner Rabat comme une ville référente en matière de sécurité, d’innovation technologique et de durabilité.
Ce projet devrait être opérationnel avant la CAN 2025, qui se tiendra au Maroc à partir du 21 décembre prochain. Le délai d’exécution pour le premier lot est fixé à cinq mois, et six mois pour le second. Leur livraison est donc prévue entre août et septembre 2025.
La ville d'Agadir également engagée dans un projet de vidéoprotection
Le Grand Agadir n’est pas en reste et prévoit également de déployer un système de vidéoprotection sur l’ensemble de son territoire. Ce projet prévoit un Centre de commandement en cours de construction et un réseau de caméras intelligentes, dont les fonctionnalités seront mises à la disposition des forces de l’ordre.
Ce chantier s’inscrit dans une dynamique de Smart City, avec pour objectif l’amélioration de l’espace urbain et une meilleure gestion des mobilités. Le projet repose sur un réseau de transmission dédié en fibre optique et une plateforme hébergée sur des infrastructures privées. Sa mise en œuvre se fera en trois phases, comprenant la conception, l’installation des équipements et leur mise en service. Le délai d'exécution de la première est fixé à 7 mois, soit d'ici octobre prochain.
Parmi les fonctionnalités attendues figurent la reconnaissance faciale, l’analyse comportementale et la gestion centralisée des données vidéo. La solution devra également être compatible avec les systèmes existants et futurs, tels que ceux dédiés aux parkings, marchés et transports en commun (BHNS notamment).
Outre ces deux grandes villes, d’autres infrastructures stratégiques, telles que les aéroports, renforcent leurs systèmes de vidéosurveillance et de contrôle d’accès à travers la mise en place de solutions de reconnaissance des plaques minéralogiques et d’analyse d’image.
Une technologie de pointe et des interrogations juridiques
Si ce projet marque un tournant, il soulève également des questions d’ordre juridique et éthique, dont la première concerne la protection des données personnelles. Le système intègre la reconnaissance faciale et la lecture des plaques d’immatriculation. La manière dont ces données seront stockées, traitées et partagées reste une question centrale.
La deuxième question est relative au cadre législatif. Le Maroc dispose d’une loi sur la protection des données personnelles (loi 09-08), mais l’application à un tel système pose de nouveaux défis. Qui aura accès aux images ? Pendant combien de temps seront-elles conservées?
La troisième question a trait à la transparence et au contrôle. Un mécanisme de surveillance indépendant est-il prévu pour garantir que l’usage de la vidéosurveillance respecte les libertés individuelles ?
"La reconnaissance faciale est une technologie d’identification et d’authentification qui utilise les caractéristiques physiques du visage des personnes ciblées", explique la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP) sur l'un de ses communiqués à ce sujet. "Sur le plan national et international, des réflexions sont en cours pour la mise en place de normes définissant un usage de cette technologie en respect de la vie privée des personnes physiques".
Dans le cadre de l’exercice de sa mission visant à protéger les personnes physiques à l’égard du traitement de leurs données à caractère personnel, la Commission a convenu de la nécessité de règlementer et d’encadrer très rigoureusement l’usage de cette technologie.
En 2020, la CNDP avait mis en ligne une délibération relative à la définition de l’usage des technologies de reconnaissance faciale, confirmant ses réserves fortes sur le fait que chaque fournisseur de services constitue sa "propre" base biométrique, celle de ses clients et/ou prospects, parfois hébergée en dehors du territoire national. Elle a ainsi recommandé l’usage d’un système de tiers de confiance national, en termes d’authentification, sans multiplication de bases ou de registres d’authentification, que ce soit dans le secteur privé ou dans le secteur public. La Commission a également recommandé que les données d’usage et les données d’authentification ne soient pas stockées au sein de la même architecture et par la même entité.
Depuis, la CNDP a signé différents protocoles d’accord en prévision du déploiement du tiers de confiance national dédié à l’authentification des usagers de services numériques, notamment avec la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) en avril 2022.
Plusieurs pays utilisent des systèmes de vidéosurveillance intelligents
Ces systèmes et technologies permettent déjà, dans d’autres villes étrangères, l’optimisation de la gestion des infrastructures en facilitant l’accès contrôlé aux stades, aux aéroports et aux gares, améliorant ainsi l’expérience des spectateurs et des voyageurs, mais aussi le cadre de vie quotidien.
Plus d’une dizaine de pays de l’Union européenne utilisent déjà la reconnaissance faciale, en particulier à des fins juridiques. C’est notamment le cas de la Finlande, de l’Allemagne, de la Hongrie, de la Grèce, de l’Italie et des Pays-Bas...
En France, des caméras de surveillance intelligentes ont été expérimentées lors des Jeux olympiques de Paris. Ce dispositif de vidéosurveillance algorithmique repose sur l’intelligence artificielle et des algorithmes capables d’analyser en temps réel et de manière continue les images captées, afin de détecter des comportements jugés suspects et d’alerter les forces de l’ordre. Parmi les situations considérées comme suspectes figurent la présence d’objets abandonnés ou d’armes, les mouvements de foule, les rassemblements, la circulation à contresens, l’intrusion dans des zones interdites ou sensibles, la chute d’une personne ou encore les départs de feu...
Légalement encadré depuis 2024 dans le cadre de la loi relative aux Jeux olympiques, ce système pourrait être généralisé en France. L’expérimentation est prévue jusqu’au 31 mai 2025, avec l’interdiction explicite de la reconnaissance faciale. Les images et données collectées ne peuvent être conservées que pour une durée maximale de 12 mois.
La Chine est par ailleurs l'un des pays qui s’imposent comme un acteur majeur dans le domaine de la reconnaissance faciale. Un système global reposant sur cette technologie est en place dans le pays depuis plusieurs années, analysant les données issues des millions de caméras de surveillance disséminées sur le territoire chinois. Si cette technologie offre un outil puissant pour le maintien de l’ordre et l’optimisation des services publics, elle soulève également des préoccupations en matière de protection de la vie privée.
Consciente des risques de dérive, la Chine cherche à mieux encadrer l’utilisation de la reconnaissance faciale, en imposant l'obtention de consentement ou d'autorisations légales, notamment pour la collecte de données biométriques par exemple.
En effet, les défenseurs des droits et libertés considèrent que la surveillance dans l’espace public constitue une atteinte au droit à la vie privée. Ils redoutent également des discriminations dans la programmation des comportements potentiellement suspects. A ce stade des projets, il ne nous a pas été possible de recueillir les explications de la CNDP qui est directement concernée. Les échanges entre CNDP et DGSN par le passé, permettent de penser que les aspects de protection des données personnelles et de la vie privée ont certainement été pris en compte.
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