Au-delà du bilan Akhannouch, lecture des indicateurs du marché du travail
Sous le gouvernement Akhannouch, le marché de l’emploi reste le principal point de fragilité de l’économie. Ce problème est ancien mais s’aggrave au fil du temps. Médias24 confronte les engagements du gouvernement à ses réalisations et analyse, au-delà du mandat, plusieurs indicateurs du marché du travail sur une longue période.
Comme annoncé dans récent article, Médias24 revient sur le bilan du gouvernement Aziz Akhannouch. Cette fois-ci, nous nous penchons sur l’emploi.
L’analyse porte d’abord sur la situation du marché du travail durant le mandat du Rassemblement national des indépendants (RNI), sur la période 2022-2025. Il faut toutefois préciser que ce bilan reste incomplet, puisqu’il manque encore l’année 2026, qui devra être intégrée.
Dans un second temps, nous analysons l’évolution de plusieurs indicateurs du marché du travail sur la période 2007-2025.
Le bilan du gouvernement face à ses engagements
Au sujet de l'emploi, le programme gouvernemental 2021-2026 souligne deux objectifs à opposer au bilan global :
- Créer au moins 1 million de postes d’emploi net sur cinq ans ;
- Porter le taux d’activité des femmes à plus de 30%.
Ces deux objectifs n’ont pas été atteints.
À fin 2025, le solde net des créations d’emplois n’atteint que 95.000 postes, un niveau très loin de l’objectif annoncé. Du côté des femmes, le taux d’activité a encore baissé, se situant à 19,1%, là aussi très loin de la cible fixée.
Lors de la présentation de son bilan devant les deux chambres du Parlement, Aziz Akhannouch a affirmé que l’économie avait créé environ 850.000 emplois nets hors agriculture.
L’emploi non agricole a en effet mieux résisté et a continué à créer des postes. Mais cela ne règle pas la question de fond. L’engagement public portait sur l’emploi net total, et non sur le seul emploi non agricole.
Même sur ce point, le bilan avancé n’est pas exact. Les calculs présentés incluent l’année 2021, alors que le gouvernement actuel ne s’est installé qu’en octobre de cette année. Un bilan cohérent devrait donc porter sur les années 2022 à 2025, et inclure 2026 une fois l’exercice achevé. Sinon, on finirait par juger ce gouvernement sur six années.
En retenant la période correspondant réellement au mandat, les créations nettes d’emplois hors agriculture s’élèvent pour le moment à 685.000 emplois. Une fois qu’on en soustrait les pertes enregistrées dans l’agriculture, qui atteignent 590.000 emplois, le solde net ressort à seulement 95.000 emplois.
Il faut aussi rappeler que ce bilan ne couvre pas encore l’année 2026. Or, cette année a été marquée par des précipitations exceptionnelles. Le ministre de l’Agriculture a également indiqué que la production céréalière devrait approcher 90 millions de quintaux.
L’emploi agricole reste fortement dépendant des précipitations et des résultats de la campagne céréalière. Dans ces conditions, il est probable qu’il retrouve un solde positif en 2026.
Par ailleurs, l’emploi non agricole reste le segment le plus dynamique, avec 685.000 créations nettes, en majorité rémunérées. C’est aussi le segment sur lequel l’action publique peut agir le plus directement.
Il convient toutefois de préciser qu’une partie des emplois non agricoles créés provient de la dynamique d’investissement public dans les infrastructures, en lien surtout avec les préparatifs de la Coupe d'Afrique des nations (CAN) 2025 et de la Coupe du monde 2030. Le gouvernement peut donc y revendiquer une part. Mais cette dynamique dépasse son seul bilan immédiat, car elle s’inscrit dans un mouvement plus large de transformation de l’économie.
À l’inverse, l’emploi agricole dépend surtout de la pluviométrie et de la sécheresse. L’effet du gouvernement y reste donc limité à court terme. Les réponses relèvent du moyen et du long terme, notamment en accompagnant le transfert progressif de la main-d’œuvre agricole vers des secteurs plus productifs.
Des économistes et sociologues de la ruralité, des ingénieurs agronomes aussi, estiment néanmoins que l’emploi agricole et l’agriculture auraient été préservées en grande partie malgré la sécheresse qi les politiques publiques depuis la fin des années 90 n’avaient pas autant focalisé sur l’offre, laissant les nappes souterraines s’épuiser au profit des intérêts privés.
Mais au-delà du bilan d’un mandat, l’emploi est une question majeure au Maroc. Voici donc les données sur une perspective longue.
L’emploi au Maroc, un problème structurel qui persiste
Dans une économie qui a souvent donné des signes de résistance, l’emploi reste le point de faiblesse le plus visible. Mais cette fragilité ne date pas d'aujourd'hui. Elle renvoie à un déséquilibre plus ancien du marché du travail, où la croissance, surtout hors agriculture, ne se transforme pas assez vite en créations d’emplois, où l’activité féminine reste exceptionnellement faible, et où le rural continue de transmettre ses à-coups à l’ensemble du marché.
Une création d’emplois instable et insuffisante
Le premier défi est l’instabilité de la création d’emplois. Le Maroc n’est pas confronté à un simple manque ponctuel de postes, mais à une trajectoire volatile, avec des années de créations suivies d’années de destructions ou de ralentissement brutal. Cette irrégularité empêche le marché du travail de retrouver un équilibre durable.
La rupture majeure reste celle de 2020, lorsque le choc sanitaire a entraîné une destruction massive d’emplois. Le rebond observé en 2021 n’a pas suffi à rétablir une dynamique régulière. Les années 2022 et 2023 ont encore été marquées par une grande faiblesse, avant un rebond en 2024 puis en 2025.
Ce redressement en 2024 et 2025 traduit une amélioration conjoncturelle. L’économie recommence à créer des emplois, mais pas encore à un rythme suffisamment robuste pour corriger les déséquilibres accumulés.
Le marché du travail ne souffre pas seulement d’un déficit de création d’emplois. Il souffre d’une incapacité à maintenir cette création dans le temps. Or, tant que les gains d’une année peuvent être annulés ou affaiblis l’année suivante, l’effet sur le chômage reste limité.
L’agriculture demeure le grand facteur de déséquilibre
Le deuxième défi est la place décisive de l’agriculture dans la trajectoire globale de l’emploi. Les données montrent clairement que l’emploi non agricole soutient désormais l’essentiel des créations de postes. En 2024 comme en 2025, l’amélioration du solde global vient avant tout des activités non agricoles.
Mais cette force du non agricole est constamment contrebalancée par la faiblesse de l’emploi agricole. Car lorsque l’agriculture détruit des postes, elle absorbe une part importante des créations enregistrées ailleurs. Le bilan net du marché du travail national devient alors beaucoup plus faible que ne le laisseraient penser les seuls chiffres du hors agriculture. À titre d’illustration, l’emploi agricole a perdu, entre 2016 et 2025, soit en l’espace de dix ans, plus de 1,272 million de postes de travail.
Cette dépendance signifie que le Maroc n’a pas encore complètement découplé son marché du travail des aléas agricoles et climatiques.
Certes, l’économie marocaine devient progressivement moins agricole. La part de l’agriculture dans l’emploi total est ainsi passée de 40,2% en 2010 à 25,5% en 2025. Mais cette transformation reste incomplète, car l’évolution de l’emploi demeure encore largement dépendante de l’agriculture, ce qui fragilise le marché du travail.
À terme, si l’emploi agricole tombait autour de 10% de l’emploi total, cela traduirait une transformation structurelle bien plus avancée de l’économie marocaine et rendrait le marché du travail moins sensible aux aléas agricoles.
Un chômage durablement élevé : les femmes restent les plus exposées
Les données du HCP montrent que le chômage s’est installé à un niveau élevé avant même la crise sanitaire, puisqu’il a franchi un nouveau palier au T3 et T4 2019, en atteignant 10,2%.
La situation s’est ensuite aggravée pendant le Covid, lorsque le taux de chômage a frôlé les 12%. Depuis, le marché du travail n’a pas retrouvé les niveaux plus modérés observés auparavant. Le chômage s’est de nouveau aggravé en 2023, avant d’atteindre un pic de 13,3% en 2024.
À noter que sur l’ensemble de la période 2007-2025, le taux de chômage n’est jamais descendu sous le seuil de 9%. Certes, un taux de 13% est particulièrement élevé, mais il reflète surtout une dynamique persistante de l’économie marocaine. Même lorsque l’économie crée de l’emploi, ces créations restent souvent trop faibles ou trop instables pour réduire durablement le chômage.
Le cas des femmes illustre de manière claire les faiblesses du marché du travail. Le chômage féminin est élevé depuis longtemps, mais les données officielles montrent aussi une aggravation plus rapide que celle observée pour l’ensemble de la population active. Quand le marché se tend, les femmes apparaissent plus exposées à la détérioration des débouchés.
À titre d’exemple, le taux de chômage féminin est passé de 10,9% en 2016 à 20,5% en 2025, soit une hausse de près de dix points en dix ans.
Une part importante des femmes occupées travaillent dans l’agriculture. Par conséquent, lorsque l’économie crée peu d’emplois et que l’agriculture détruit massivement des postes, les femmes sont plus directement touchées. Cela aide à comprendre pourquoi leur chômage augmente souvent plus vite que celui de l’ensemble de la population active. Et pourquoi le taux d’activité des femmes a continué à baisser.
Par ailleurs, le chômage des jeunes ne peut plus passer inaperçu. À fin 2025, le taux de chômage des 15 à 24 ans atteint un niveau très élevé, surtout en milieu urbain, où il s’élève à 48%.
Ce chiffre doit toutefois être interprété avec précision. Il ne signifie pas qu’un jeune urbain sur deux est au chômage. Il signifie que 48% des jeunes urbains actifs, c’est-à-dire de ceux qui participent au marché du travail et recherchent un emploi, sont sans emploi.
En effectifs, le nombre de chômeurs âgés de 15 à 24 ans atteint près de 495.700 en 2025, dont 366.500 en milieu urbain et 129.100 en milieu rural.
Le recul continu du taux d’activité
Les données sur le taux d’activité montrent une autre tendance, souvent moins commentée mais très importante. Sur longue période, la part de la population en âge de travailler qui participe effectivement au marché du travail recule. Cette baisse est visible au niveau national, mais elle est encore plus marquée chez les femmes.
Quand cette activité se contracte, les possibilités de travail diminuent fortement. Or, en raison des responsabilités familiales, des contraintes de mobilité et de la faiblesse des débouchés alternatifs, beaucoup ne s’engagent pas dans une recherche active d’emploi. Elles sortent alors du marché du travail au lieu d’être considérées en situation de chômage.
Ce signal est préoccupant et ne doit pas être banalisé. Ses causes exactes doivent être examinées de près. Pour un pays comme le Maroc, qui cherche à accélérer son émergence, à maintenir une croissance robuste et à sortir de la trappe des revenus intermédiaires, le recul de la population active constitue une fragilité.
Une montée progressive du poids des diplômés dans l’emploi
Les données mettent aussi en évidence une transformation structurelle importante. L’emploi des diplômés dépasse désormais celui des non-diplômés. Le basculement apparaît en 2023 et se confirme ensuite.
Entre 2007 et 2024 (les données détaillées de 2025 n’étant pas encore publiées), la part des diplômés dans l’emploi total est passée d’environ un tiers à plus de la moitié.
Cela peut aussi s’expliquer par le recul relatif de l’emploi peu qualifié, en particulier dans les activités agricoles et rurales.
L’emploi rémunéré progresse et le non rémunéré recule
Un autre changement important concerne la qualité apparente des emplois. La part de l’emploi rémunéré progresse, tandis que celle de l’emploi non rémunéré recule.
Entre 2007 et 2025, la part du non rémunéré dans l’emploi total est passée de 26,1% à 9,3%. En effectifs, cela correspond à un recul d’environ 2,6 millions à près de 1 million d’emplois sur la même période.
Au Maroc, une part importante de l’emploi non rémunéré est liée au monde rural et à l’agriculture familiale. Son recul n’est donc pas seulement le signe d’une amélioration qualitative de l'emploi. Il est aussi lié à la contraction de l’emploi agricole et au recul de certaines formes de travail traditionnel en milieu rural.
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