img_pub
Rubriques
Publicité
Publicité
ECONOMIE

Et si les droits de douane cachaient une vraie stratégie ? La doctrine Trump-Miran en débat

À première vue, les décisions de Donald Trump semblent absurdes, une véritable balle tirée dans le pied. Depuis l’annonce des hausses tarifaires, de nombreux éléments paraissent incohérents, voire contre-productifs. Pourtant, une autre lecture existe. Un camp défend l’idée qu’au-delà des apparences, cette décision s’inscrit dans un plan stratégique soigneusement réfléchi. Décryptage.

Et si les droits de douane cachaient une vraie stratégie ? La doctrine Trump-Miran en débat
Image d'illustration générée par IA
Par
Le 8 avril 2025 à 19h08 | Modifié 8 avril 2025 à 21h50

Il existe un large consensus parmi les économistes : cette stratégie ne présente ni intelligence économique ni véritable vision stratégique sur le fond. Des économistes de premier plan, tels qu’Olivier Blanchard et John Cochrane, ainsi que des prix Nobel comme Paul Krugman, Joseph Stiglitz et Daron Acemoglu, ont vivement critiqué la démarche de l’administration Trump, allant jusqu’à la qualifier de "stupidité économique".

"Ça ressemble à tout, sauf à un plan"

Dans le même esprit, Médias24 a sollicité l’avis d’un économiste marocain. Celui-ci s’inscrit dans la même ligne d’analyse, en dénonçant les contradictions internes des objectifs poursuivis par les États-Unis et en qualifiant les hausses tarifaires de piètre stratégie, aux effets incertains à court terme, mais potentiellement nocifs à long terme.

"Les objectifs de Trump sont illisibles et contradictoires en soi. Personne n'y comprend rien. Si son objectif est de négocier, alors les tarifs ne seraient pas permanents, et donc provisoires. Mais si son objectif est de rapatrier de la production, alors les tarifs doivent être permanents pour justifier des investissements aux États-Unis. Si, enfin, son objectif est de compenser des baisses d'impôts par les recettes douanières, alors il a besoin que les importations restent élevées, car c'est la base de taxation, or la hausse des tarifs va mécaniquement baisser les importations. Bref, c'est un tissu d'objectifs divergents, chacun porté par un de ses conseillers", explique-t-il.À court terme, les effets restent incertains et dépendront largement de l’orientation de la politique monétairePour ce qui est des impacts à court et à long terme, "les effets macroéconomiques à court terme sont indéterminés, ça dépendra beaucoup de la réaction de la FED. Donc il est très difficile de prévoir l'évolution du dollar par exemple ; il est soumis à des forces contradictoires : une force financière qui pousse plutôt à la baisse et une force commerciale qui pousse plutôt à la hausse, puisqu'il y aura moins d'importations", indique notre interlocuteur.

"Les effets macroéconomiques à long terme sont par contre certains. C'est du masochisme économique. La croissance potentielle américaine est solide à 3% – soit 2 points de plus que l'Europe –, le plein emploi est atteint (4% de chômage)... donc la dernière chose à faire, c'était d'enrayer la machine. Or la hausse des tarifs, c'est l'équivalent d'un immense choc d'offre négatif, avec une hausse de toute la structure des coûts. Ça change tout l'équilibre macroéconomique et ça conduit à une allocation inefficiente des ressources, donc à un affaiblissement de la productivité à long terme. Au lieu de faire de la tech, les Américains vont refaire des biens à faible valeur ajoutée", poursuit-il.

Pour notre source, il s’agit de la pire erreur économique de l’histoire. "Je pense que ce n'est pas abusif de dire que c'est probablement la pire erreur économique de l'histoire, je pense que c'est pire que les erreurs après la crise de 1929 (austérité budgétaire et resserrement monétaire en pleine dépression)", conclut-il.

Et si les droits de douane étaient une vraie stratégie ?

Dans les milieux académiques et médiatiques, une conviction domine : il n’y aurait aucune stratégie derrière cette politique. Rien, sinon une série de coups de force improvisés, guidés par l’obsession de paraître fort et de flatter la base électorale.

Cependant, lorsqu’on examine le profil des économistes qui entourent Trump, l’approche agressive et protectionniste de sa politique économique prend sens. La plupart de ses conseillers sont des experts reconnus en macroéconomie et en économie internationale.Ce que beaucoup prennent pour de la stupidité serait en réalité une stratégie volontaire, soigneusement élaboréeUn autre camp émerge, plus discret mais tout aussi influent. Il rassemble économistes proches de Trump, investisseurs, analystes et journalistes, unis par une même conviction : ce que beaucoup perçoivent comme de la folie ou de l’amateurisme serait en réalité une stratégie délibérée, pensée et assumée.

Ce camp refuse l’idée qu’une puissance comme les États-Unis, dotée d’un appareil technocratique aussi avancé, puisse naviguer à vue. Il s’appuie sur des doctrines, des écrits et des prises de position pour défendre l’existence d’un cap économique clair.

La vision la plus structurée est celle de Stephen Miran, souvent décrit comme l’architecte économique de Trump. Formé à Harvard et spécialiste de la macroéconomie, il a été conseiller principal au département du Trésor, où il a contribué à la réponse budgétaire pendant la récession liée à la pandémie. Il dirige aujourd’hui l’équipe d’économistes qui conseillent directement le président.

À ses côtés, Pierre Yared et Kim Ruhl, économistes au profil hybride, à la fois universitaires reconnus et impliqués dans les cercles de décision. Leurs travaux portent sur la macroéconomie et le commerce international.

Donc, il est difficile, dans ce contexte, de parler d’improvisation.

Comprendre la doctrine Miran

Miran part d’un paradoxe monétaire. Le dollar est recherché par les banques centrales du monde entier. Cette demande pousse la devise à la hausse, renchérit les exportations américaines et alimente un déficit commercial durable. L’industrie décline, les emplois se déplacent, les inégalités régionales se creusent. C’est le dilemme décrit par l’économiste Robert Triffin : être la monnaie‐pilier finit par fragiliser l’économie réelle du pays émetteur.

Plutôt que de réformer l’épargne ou la fiscalité intérieure, Miran propose un choc commercial. Les droits de douane sont appliqués de façon graduée et ciblée. Ils ne visent pas d’abord à protéger l’industrie, mais à inciter les devises étrangères à s’apprécier. Si l’euro, le yen ou le renminbi montent, les produits américains deviennent plus compétitifs sans que Washington n’ait à dévaluer activement le dollar.

Une fois la pression créée, la Maison‑Blanche cherche un compromis monétaire. Le modèle historique est l’accord du Plaza de 1985 où les alliés avaient accepté de réévaluer leurs monnaies. Miran imagine la même scène, mais dans un monde plus fragmenté : l’accès au marché américain devient un privilège accordé aux pays qui acceptent de partager le "fardeau du dollar" et de s’aligner sur certaines priorités sécuritaires.

Ainsi, les recettes douanières remplacent partiellement l’impôt intérieur. Miran défend l’idée qu’il vaut mieux taxer les importations que le travail ou le capital américains. Il propose même des obligations du Trésor à cent ans, destinées aux banques centrales étrangères, pour allonger la maturité de la dette et soulager le contribuable américain.

Au cœur de la doctrine, une équation explicite : les États‑Unis offrent stabilité financière et parapluie militaire, le reste du monde doit payer en retour. Ouvrir ses marchés, réévaluer sa monnaie, acheter de la dette américaine : autant de contributions exigées pour rester sous l’aile de Washington.

À découvrir

Si vous voulez que l'information se rapproche de vous Suivez la chaîne Médias24 sur WhatsApp
© Médias24. Toute reproduction interdite, sous quelque forme que ce soit, sauf autorisation écrite de la Société des Nouveaux Médias. Ce contenu est protégé par la loi et notamment loi 88-13 relative à la presse et l’édition ainsi que les lois 66.19 et 2-00 relatives aux droits d’auteur et droits voisins.
Par
Le 8 avril 2025 à 19h08

à lire aussi

Formation continue. La loi 60-17 bientôt révisée, l’OFPPT sur le point d’être dessaisi
POLITIQUE

Article : Formation continue. La loi 60-17 bientôt révisée, l’OFPPT sur le point d’être dessaisi

EXCLUSIF. Une page est sur le point de se tourner dans la gestion de la formation continue au Maroc. Le dispositif actuel, structuré autour de l’OFPPT depuis 2018, devrait céder la place à une nouvelle architecture portée par une société anonyme, dans un contexte de remise en cause croissante de la gouvernance et des performances du système.

Finale CAN 2025 : trois premiers supporters sénégalais et le Franco-Algérien poursuivi dans le dossier libérés
DROIT

Article : Finale CAN 2025 : trois premiers supporters sénégalais et le Franco-Algérien poursuivi dans le dossier libérés

Condamnés à trois mois de prison, les premiers détenus sortent de la prison El Arjat 2 à Rabat, cinq jours après la confirmation des peines en appel.

Boudchart à Casablanca : une nouvelle étape dans une trajectoire artistique maîtrisée
CULTURE

Article : Boudchart à Casablanca : une nouvelle étape dans une trajectoire artistique maîtrisée

Casablanca accueille Amine Boudchar les 16, 17, 18 et 19 avril pour une série de concerts qui marquent un tournant dans sa démarche créative.

Livret de famille. Pourquoi est-il devenu presque impossible d’en obtenir ?
SOCIETE

Article : Livret de famille. Pourquoi est-il devenu presque impossible d’en obtenir ?

Dans plusieurs bureaux de l’état civil, obtenir un livret de famille relève désormais du parcours du combattant. Entre transition numérique et gestion du stock, une situation qui suscite incompréhensions et interrogations.

Iran : après une brève réouverture, retour à des restrictions strictes dans le détroit d’Ormuz
INTERNATIONAL

Article : Iran : après une brève réouverture, retour à des restrictions strictes dans le détroit d’Ormuz

Après une reprise limitée du trafic, les navires sont à nouveau filtrés et contraints à des itinéraires imposés, sous supervision des forces iraniennes.

Industrie : extension d’une unité de Fortune Maroc à Bouskoura, 220 MDH d’investissement
Quoi de neuf

Article : Industrie : extension d’une unité de Fortune Maroc à Bouskoura, 220 MDH d’investissement

Cette extension marque une nouvelle étape pour l’industriel, engagé depuis 2014 dans la fabrication locale après une phase initiale d’importation.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité