Recul des exportations des véhicules : les explications de la direction de l'automobile au ministère de l'Industrie
INTERVIEW. Les exportations automobiles du Maroc reculent de 7% sur les quatre premiers mois de 2025, signe d’un ralentissement plus structurel qu’anticipé. La demande en voitures thermiques sur le marché européen s’essouffle, l’électrification s’accélère et les contraintes réglementaires se multiplient. Le modèle marocain, jusqu’ici performant, subit la pression.
Le recul des exportations automobiles marocaines en ce début d’année 2025 ne constitue pas un simple accident conjoncturel. Il s’inscrit dans une tendance plus profonde : sur les trois premiers mois, les performances à l’export du secteur affichent leur plus bas niveau depuis la crise du Covid. Cette dynamique s’est d’ailleurs confirmée en avril, selon les données de l’Office des changes, avec une baisse de 7% par rapport aux quatre premiers mois de 2024.
Ce signal doit être pris au sérieux : il ne s’agit plus d’un à-coup conjoncturel, mais d’une dégradation persistante, qui appelle à une lecture stratégique.
Un modèle sous pression face aux mutations européennes
Pourquoi ce fléchissement ? Selon les deux principaux constructeurs opérant au Maroc, Renault et Stellantis, le problème ne réside pas dans le niveau de compétitivité du site marocain, mais dans la nature même de la demande européenne. Le ralentissement est d’abord structurel. En Europe, le marché automobile évolue rapidement : les consommateurs se détournent des motorisations thermiques traditionnelles, et l’électrification des gammes progresse à marche forcée. Or, la quasi-totalité des véhicules exportés par le Maroc reste thermique.
Mais ce basculement ne se résume pas à une préférence technologique. C’est aussi une question de coûts. Les nouvelles réglementations européennes imposent des critères de plus en plus stricts en matière de sécurité, d’émissions, etc. Chaque contrainte réglementaire alourdit le coût de production, pousse les constructeurs à revoir leur stratégie produit, et freine la demande sur certains segments.
À cela s’ajoute un autre signal, moins visible mais tout aussi stratégique : les tensions commerciales avec Bruxelles. En assimilant certaines mesures incitatives marocaines à des “subventions illégales”, la Commission européenne ouvre une brèche. La récente taxation des jantes en aluminium envoie un message explicite : le climat commercial se durcit. Le Maroc, qui a longtemps construit son attractivité sur une offre combinée d’infrastructures, de main-d’œuvre qualifiée et d’avantages fiscaux, doit désormais défendre juridiquement son modèle de compétitivité.
Le tableau n’est pas noir pour autant. Le Maroc conserve des atouts différenciateurs puissants : proximité logistique, stabilité macroéconomique, etc.
Médias24 s’est entretenu avec Ayda Fathi, directrice de l’industrie automobile au ministère de l’Industrie et du commerce.
Médias24 : Renault et Stellantis évoquent un “moment charnière” pour l’automobile européenne, avec une baisse structurelle de la demande et une pression réglementaire croissante. Le Maroc, qui exporte plus de 85% de ses véhicules vers l’Europe, est-il en train de payer sa dépendance excessive de ce marché unique ? Envisagez-vous une stratégie de diversification géographique des débouchés ?
Ayda Fathi : Le diagnostic posé par Renault et Stellantis est juste : le marché européen traverse une phase de mutation profonde, avec une baisse structurelle de la demande, un contexte inflationniste et une pression réglementaire croissante.L’industrie automobile marocaine s’est construite sur la compétitivité, la qualité et la résilienceÀ la demande de ces deux constructeurs, la Commission européenne a accepté d’ouvrir un dialogue stratégique sur l'avenir de l'industrie automobile européenne pour soutenir cette industrie et assouplir la réglementation.
En tant que plateforme industrielle intégrée à l’Europe, le Maroc est forcément exposé à ces évolutions et constitue un relais de compétitivité du vieux continent. L’industrie automobile marocaine s’est construite sur la compétitivité, la qualité et la résilience. Ces atouts restent pleinement d’actualité, y compris dans un contexte européen tendu.
Ce n’est pas un hasard si le Maroc exporte majoritairement vers l’Europe. Ce n’est pas un choix de dépendance, c’est une réalité économique. L’Europe est notre voisin, notre principal partenaire commercial, et c’est aussi un marché historiquement dynamique. Cela dit, nos voitures et pièces sont exportées dans plus de 90 pays dans le monde.
Il est important de rappeler que le Maroc a pris le virage de l’électrification depuis des années. Le Royaume compte actuellement dans son portfolio des véhicules électriques de micro mobilité (Citroën AMI, OPEL Rocks-e, Fiat Topolino, Mobilize) et des véhicules hybrides (Renault Jogger), et se positionne en pôle position pour fabriquer de nouveaux véhicules (européennes, chinoises, etc.).
De plus, la localisation progressive de la chaîne de valeur de la batterie pour véhicules électriques renforce et consolide le positionnement du Royaume en tant que plateforme mondiale parmi les plus compétitives en matière de production et d’exportation.
- La baisse de 7,8% des exportations automobiles au T1-2025 est inédite hors période Covid. Peut-on encore parler de choc conjoncturel ou s’agit-il d’un retournement structurel du cycle automobile, notamment thermique, auquel le Maroc est particulièrement exposé ?
- La baisse de 7,8% des exportations au premier trimestre 2025 est effectivement notable, et c’est la première baisse de cette ampleur hors période Covid. Ce ralentissement est avant tout conjoncturel. Cela est surtout lié à des difficultés d’exportations suite à des contraintes techniques, des rappels de véhicules équipés de certains moteurs défaillants sur les marchés européens, ainsi que des opérations de maintenance programmées sur les chaînes de montage.
Mais il est important de replacer cette évolution dans son contexte global : le marché automobile européen est en repli avec une baisse généralisée des immatriculations en particulier sur les modèles thermiques d’entrée de gamme. À l’inverse, les véhicules électrifiés produits a Kénitra ou à Tanger poursuivent leur montée en charge.
Par ailleurs, certains composants exportés, comme les faisceaux, ont même connu une hausse de la demande sur d’autres marchés (34% de parts de marchés en Europe). Aussi, et de façon générale, dans un contexte mondial en mutation, il est plus opportun d’analyser les chiffres du secteur sur l’année et non sur un trimestre.
- Les données européennes montrent que les motorisations électriques et hybrides représentent désormais plus de 50% des ventes. Or, la quasi-totalité des véhicules exportés depuis le Maroc restent thermiques. Le basculement vers l’électrique est-il trop lent ? Des réallocations ciblées sont-elles prévues pour accompagner cette mutation ?
- L’industrie marocaine est entrée dans une nouvelle phase, guidée par la vision éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, qui place la souveraineté industrielle au cœur des priorités nationales. Cela implique plus de valeur ajoutée localement, plus d’ingénierie, mais aussi une meilleure résilience face aux mutations mondiales.
Concernant l’électrification, il est important de rappeler que le Maroc n’est pas en décalage, bien au contraire. Sur les treize modèles de véhicules actuellement produits, cinq sont déjà électriques ou hybrides, soit près de 40% de la production locale. Et cette part est appelée à augmenter dans les prochaines années, avec de nouveaux projets industriels actés dans les segments électrifiés.
Il faudrait également prendre en considération la réalité des marchés. Le Royaume suit de près les exigences européennes en matière de décarbonation et y répond avec des modèles adaptés. Mais il est aussi essentiel de maintenir un certain équilibre dans notre mix de production, notamment pour satisfaire une demande croissante en Afrique et au Moyen-Orient, où les motorisations thermiques restent très majoritaires pour des raisons de coût et d’infrastructures.La transition vers l’électrique est bel et bien engagée au Maroc, tant au niveau de la production automobile que des investissementsEnfin, comme évoqué, la mutation vers l’électrique est bien engagée au Maroc, non seulement dans la production de véhicules, mais aussi à travers les investissements structurants dans toute la chaîne de batteries. Cette transition est donc progressive, maîtrisée, et pleinement alignée avec la stratégie industrielle de souveraineté du Royaume.
- Peut-on espérer un repositionnement de la base industrielle marocaine vers des véhicules électrifiés d’entrée de gamme, notamment dans le segment des citadines électriques accessibles, où la Chine gagne du terrain ? Quels leviers concrets mobilisés pour y parvenir (partenariats, formation, R&D locale, batteries) ?
- Un repositionnement de la base industrielle marocaine vers les véhicules électrifiés d’entrée de gamme est non seulement possible, mais déjà amorcé de manière concrète. Le Maroc produit aujourd’hui des véhicules électriques ultra-compacts, presque exclusivement destinés à l’export.
Pour ce qui est de la montée en gamme, je rappelle que la Citroën AMI a été conçue et développée par des ingénieurs et techniciens marocains au sein de l’Africa Technical Center (ATC) de Stellantis à Casablanca et avec l’écosystème ingénierie en place. Renault, de son côté, a également lancé la production de la Mobilize dans son usine à Tanger et a récemment mis en place son centre d’ingénierie.
Ce positionnement stratégique dans le segment des citadines électriques accessibles permet au Maroc de s’aligner sur les nouvelles tendances mondiales de mobilité urbaine, tout en consolidant sa montée en gamme industrielle.
- La Commission européenne assimile désormais les incitations marocaines à des “subventions illégales”, avec des droits compensateurs appliqués à des entreprises installées au Maroc. Cela remet-il en question l’arsenal d’incitations à l’investissement mis en place ? Le modèle marocain est-il menacé juridiquement ?
- Je pense que vous faites référence à deux cas en particulier. La Commission européenne a publié, le 14 mars dernier, le règlement d’exécution instituant des droits compensateurs définitifs sur les exportations marocaines de roues en aluminium. Ce règlement prévoit l’application de droits compensateurs de l’ordre de 31,45% pour la société Dika Morocco Africa, et de 5,60% pour la société Hands.
Le ministère considère que les droits compensateurs imposés par la Commission européenne sur les exportations marocaines de roues en aluminium "présentent des incompatibilités" par rapport aux accords de l’OMC. Le ministère est donc en train d’étudier les recours appropriés contre ces mesures.
Le ministère regrette les orientations prises par la Commission européenne, qui visent à contraindre les investissements chinois au Maroc et à encourager leur installation en Europe.
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