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ECONOMIE

Fiscalité, commerce, intégration africaine : ce que Pascal Lamy pense de la trajectoire du Maroc

ENTRETIEN. Pascal Lamy met en lumière ce qu’il considère comme les trois leviers essentiels pour le Maroc : rester actif sur les marchés internationaux, s’imposer comme moteur de l’intégration africaine et défendre un commerce multilatéral fondé sur des règles. Un positionnement stratégique que le Royaume, selon lui, est bien placé pour assumer.

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Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, estime que le Maroc “montre l’exemple” dans plusieurs domaines stratégiques sur le continent.
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Le 4 juin 2025 à 10h46 | Modifié 4 juin 2025 à 11h15

De passage à Marrakech à l’occasion de l’Ibrahim Governance Weekend, Pascal Lamy, ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), partage avec Médias24 sa vision sur les stratégies économiques du Maroc, les défis du financement du développement et le rôle clé que le Royaume peut jouer dans l’intégration africaine et la défense d’un système commercial multilatéral.

Le Maroc, une signature qui rassure sur les marchés internationaux

– Médias24 : Le Maroc continue de se financer activement sur les marchés internationaux. Comment évaluez-vous cette stratégie ?

– Pascal Lamy : Je crois que le Maroc fait partie des signatures qui attirent les capitaux lorsqu’il a besoin d’emprunter. Les conditions varient selon la monnaie utilisée, que ce soit l’euro, le dollar ou une autre devise, mais dans l’ensemble, le pays est bien positionné dans la catégorie des économies émergentes en développement.

C’est une bonne chose de pouvoir recourir à des financements extérieurs, à condition bien sûr que les taux restent favorables. Cela dit, cela ne remplace pas l’enjeu essentiel de la mobilisation des ressources internes. L’épargne marocaine progresse au fur et à mesure du développement du pays, et il est important que cette dynamique continue.

– Le coût du financement international reste tout de même un peu élevé. Est-ce que cela ne limite pas l’intérêt de cette stratégie pour un pays comme le Maroc ?

Oui et non. Ce coût peut sembler important à première vue, mais il faut aussi considérer les bénéfices stratégiques. C’est une bonne chose pour le Maroc d’être présent sur les marchés de capitaux internationaux, car cela lui permet d’attirer des financements vers lui.

Il existe aujourd’hui une abondance de capitaux disponibles dans le monde, et beaucoup sont prêts à se diriger vers des signatures souveraines crédibles, comme celle du Maroc. Dans ces conditions, je pense qu’il serait regrettable de se priver de cette ressource, tant que le pays parvient à emprunter à un coût acceptable.

À mes yeux, le Maroc est devenu une sorte de leader dans la région. Ce qui est intéressant, c’est que d’autres pays commencent à observer ce que fait le Maroc, à essayer de s’en inspirer.

Et cela, c’est probablement l’un des meilleurs indicateurs de succès : quand un pays devient un modèle pour d’autres.

Vers la fin de l’aide publique classique et la recherche d’alternatives africaines

— Alors que certaines agences comme l’USAID ont réduit leurs financements et que des voix comme celle de Mo Ibrahim appellent à sortir de la dépendance, pensez-vous que l’Afrique, et le Maroc en particulier, doivent désormais miser sur des solutions internes ?

— C’est une question qui a été largement discutée durant ce week-end organisé par la fondation Mo Ibrahim. Le consensus, à mon sens, est assez clair : l’aide au développement ne sera plus ce qu’elle a été. Il faut donc chercher des alternatives. Et ces alternatives ne viendront pas principalement des flux publics du Nord, comme cela a longtemps été le cas. Elles passeront plutôt par des capitaux privés, et de plus en plus, par des financements issus du Sud lui-même.

Cela dit, il ne faut pas non plus jeter toute forme d’aide aux oubliettes. Dans certains domaines essentiels comme la santé, l’éducation ou l’humanitaire, les pays du Nord ont encore un rôle à jouer. Mais ce modèle classique de flux Nord-Sud fondé sur l’aide publique est en train de s’assécher progressivement. C’est un constat lucide, et cela peut aussi représenter une opportunité pour repenser les équilibres de financement à l’échelle du continent.

– Dans un contexte mondial marqué par le retour du protectionnisme, notamment depuis l’ère Trump, comment un pays comme le Maroc peut-il préserver ses intérêts commerciaux et continuer à peser au sein de l’OMC ?

— Il ne faut pas exagérer. Il y a effectivement un problème de protectionnisme, en particulier du côté des États-Unis, et c’est sérieux. Mais les importations américaines ne représentent que 13% du commerce mondial. Ce n’est pas toute la planète. Le fait qu’une grande économie comme les États-Unis, depuis l’ère Trump, soit touchée par cette fièvre protectionniste ne veut pas dire que les autres doivent suivre.

Les pays émergents, comme le Maroc, ont besoin de marchés internationaux ouverts et profonds pour continuer à se développer, notamment grâce à leurs exportations. Le Maroc fait partie de ces pays qui ont un intérêt fondamental à préserver un système commercial fondé sur des règles. C’est ce que propose l’OMC, et le Maroc y a toujours occupé une place importante.

Je pense qu’il faudrait qu’un certain nombre de pays, les Européens, les Chinois et d'autres économies émergentes, affirment clairement leur volonté commune de résister à ces dérives.

J’attends le moment où ces membres de l’OMC se mettront d’accord pour dire : ce que font les Américains nous pose problème, nous allons le traiter directement avec eux.

Mais pour le reste, nous restons déterminés à faire vivre un système d’échanges internationaux ouvert, stable, prévisible et fondé sur des règles. Ce qui est, aujourd’hui, l’exact opposé de la méthode de monsieur Trump.

Trajectoire fiscale, expansion régionale : le Maroc parmi les moteurs du développement africain

– Le Royaume parvient à mobiliser un peu moins de 20% de son PIB en recettes fiscales, ce qui reste rare sur le continent. Que vous inspire ce niveau ?

— En effet, c’est une performance notable, car sur le continent africain, la moyenne des prélèvements fiscaux est plutôt autour de 16%. Atteindre un niveau proche de 20% constitue, d’une certaine manière, une étape importante sur l’échelle du développement.

Quand on regarde les données, on voit des pays qui sont entre 5% et 10%, d’autres à 20%, certains à 30% ou même 40%. Le Maroc, lui, suit sa trajectoire.

On peut bien sûr s’interroger : est-ce la capacité à prélever davantage qui favorise le développement, ou est-ce au contraire le développement qui permet d’atteindre ce niveau de fiscalité ? À vrai dire, cela importe peu. Ce qui compte, c’est qu’en observant l’évolution, on voit bien que le Maroc avance vers davantage de développement.

– Les groupes marocains sont de plus en plus présents sur le continent, notamment dans les secteurs bancaire, industriel et assurantiel. Quels mécanismes pourraient transformer cette présence en véritable levier d’intégration financière régionale ?

– Le Maroc a pris une place importante dans plusieurs secteurs de services sur le continent africain. C’est particulièrement vrai dans l’assurance et le transport aérien, mais aussi, dans une moindre mesure, dans l’industrie, où le pays dispose de capacités que ses voisins africains n’ont pas toujours. Miser sur des entreprises marocaines qui portent des plans de développement concrets est une démarche cohérente et pertinente.

Encore faut-il que ces entreprises trouvent, sur le marché national, les ressources financières nécessaires pour investir, comme elles le font déjà dans d’autres pays. Ce mouvement, d’abord concentré en Afrique de l’Ouest, s’étend désormais à l’ensemble du continent.

Cela renvoie à un enjeu plus large : celui de l’intégration économique africaine. Je fais partie de ceux qui considèrent que la zone de libre-échange africaine progresse trop lentement. Or cette intégration est essentielle pour permettre au continent de consolider sa croissance et ses échanges. Pour diverses raisons, le rythme actuel n’est pas suffisant. Des pays comme le Maroc, qui figurent parmi les plus avancés, devraient selon moi affirmer plus clairement la nécessité d’accélérer cette dynamique.

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Le 4 juin 2025 à 10h46

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